C’était une excellente nouvelle. Après maintes péripéties parlementaires, la Suisse s’était dotée d’une loi sur les langues, entrée en vigueur en janvier 2010. Deux ans plus tard, les Latins déchantent. A la tête de l’administration, rien n’a changé, et surtout pas dans les esprits.
Des statistiques, arrachées de haute lutte à l’Office fédéral du personnel (Ofper), il ressort que les Latins n’ont simplement plus rien à dire dans la politique de défense, mais aussi dans l’énergie et, dans une moindre mesure, dans la santé (voir les infographies ci-dessous).
En novembre 2009, L’Hebdo publiait une enquête qui a fait grand bruit: Administration fédérale: interdit aux Romands.
Deux ans après, notre magazine a voulu savoir si plus de Latins occupent désormais les postes les plus prestigieux de la haute administration fédérale. Notre enquête avait déjà révélé de grosses lacunes au sein du Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS). Mais la situation est encore pire que tout ce qu’on pouvait imaginer.
«C’EST L’ESSENCE MÊME DE LA SUISSE, SA COHÉSION NATIONALE, QUI EST EN DANGER.» Ignazio Cassis, conseiller national, (PLR/TI)
Quelle est la proportion des Latins dans les classes de salaire 30 à 38, soit chez les cadres supérieurs gagnant plus de 195 000 francs par an? Selon des chiffres officiels datant de 2010, le DDPS compte 175 personnes dans ces catégories, dont seulement 10% sont romandes et 1% tessinoises, alors que le Conseil fédéral a fixé des valeurs cibles de 22% et 7% pour ces minorités à l’échéance de 2015.
Certes, le DDPS n’est pas le seul cancre du plurilinguisme, puisque cinq des sept départements n’atteignent pas les objectifs. Mais il est de loin celui qui compte le plus d’entités (7 sur 14) sans le moindre cadre issu d’une minorité linguistique: pas trace d’un seul Romand ou Tessinois sur 69 postes au secrétariat général, à Armasuisse, à la base d’aide au commandement ou, encore, à la formation supérieure des cadres, soit dans toutes les officines décisives concernant la politique de la défense! Vous avez bien lu: zéro!
Ghetto. Seule petite lueur: les Forces terrestres, dirigées par Dominique Andrey, la dernière voix romande qui compte dans ce département. Théoriquement, il reste le numéro deux de l’armée, mais, dans les faits, son pouvoir est plus administratif que purement militaire.
«L’armée est devenue un ghetto linguistique, c’est mauvais pour le pays», déplore le président du PDC Christophe Darbellay. Un constat partagé par le conseiller administratif de Genève et officier de milice Pierre Maudet (PLR): «Ces chiffres illustrent une situation scandaleuse et traduisent parfaitementle manque de volonté crasse du chef du DDPS Ueli Maurer de travailler avec des Romands et des Tessinois. Alors que, s’il y a une institution qui doit cimenter la Suisse, c’est bien l’armée.»
Toute la politique de la défense est désormais pensée en allemand. Ainsi, le divisionnaire Eugen Hofmeister et le brigadier Hans-Peter Walser ont récemment présidé respectivement le conseil consultatif et le comité de réflexion lors d’une expertise complémentaire au rapport sur l’armée 2010.
«Le phénomène n’est pas nouveau, mais ces trente dernières années, il y a toujours eu de fortes personnalités romandes comme Jean Abt, Jacques Dousse, Luc Fellay et Christophe Keckeis pour masquer cette réalité. L’arrivée d’Ueli Maurer n’a fait qu’empirer les choses», note un colonel de milice romand à la retraite. A long terme, le conseiller fédéral UDC pourrait bien s’en mordre les doigts. Farouche partisan d’une armée de milice, Ueli Maurer a peut-être noté que de ce côté-ci de la Sarine, on lui préfère une troupe de professionnels, selon les sondages de l’EPFZ.
Méfiance. En dehors du scandale de l’armée, la situation doit être nuancée dans les classes de salaire supérieures à 30. Pour les italophones, la situation est «alarmante», de l’aveu du conseiller national Ignazio Cassis (PLR/TI): 34 Tessinois sur 873 postes, soit un maigre taux de 3,9% du total, au lieu des 7% prescrits dans la loi sur les langues.
«C’est l’essence même de la Suisse, sa cohésion nationale, qui est en danger», déplore-t-il. «La Suisse italienne – qui n’est pas seulement le Tessin – se sent de plus en plus exclue du pays. Ses habitants y développent une méfiance envers l’Etat qui n’est plus ressenti comme le leur», avertit-il.
En Suisse occidentale, la situation n’est pas aussi dramatique. Les Romands occupent 20,8% des postes (au lieu de 22% exigés). «Je m’attendais à pire, je suis plutôt surpris en bien», avoue Christophe Darbellay. C’est vrai, mais c’est surtout grâce aux Affaires étrangères, un département en main des Latins depuis 1970, date de la retraite de Willy Spühler. Etant de loin celui qui est le mieux pourvu en postes de cadres supérieurs (309), le DFAE en offre 29% aux Romands, 6% aux Tessinois et 1% aux Romanches.
C’est indéniablement l’arbre qui cache la forêt. Pour le reste, la situation reste préoccupante, ainsi que l’avait déjà relevé L’Hebdo en 2009: cinq des six autres départements n’atteignent pas les objectifs. Si Simonetta Sommaruga (Justice et Police) et Didier Burkhalter (Intérieur) ne sont pas loin des buts, en revanche, Eveline Widmer-Schlumpf (Finances) et Doris Leuthard (Energie, Communication et Environnement) figurent sur le podium des cancres du plurilinguisme.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que la loi sur les langues n’a pour l’instant eu aucun effet sur la représentation des minorités à la tête de l’administration. Bombardé délégué au plurilinguisme, le Genevois Vasco Dumartheray n’a visiblement aucun pouvoir. Fâché, et même très fâché, Ignazio Cassis désigne deux responsables: «D’une part l’Office du personnel de Barbara Schaerer, dont le sort des minorités linguistiques est la dernière priorité, et d’autre part le Conseil fédéral, qui n’exerce pas suffisamment de pression sur lui.»
«LE CONSEIL FÉDÉRAL NE CONDUIT PAS CE DOSSIER ET MANQUE DE VOLONTÉ POLITIQUE.» Claude Hêche, conseiller aux Etats, (PS/JU)
Transparence. Tous les parlementaires latins qui s’engagent dans cette question partagent ce point de vue. D’abord, L’Hebdo a vraiment dû insister pour se procurer ces chiffres auprès de l’Ofper, qui a refusé dans un premier temps de les transmettre sous un prétexte futile. Il a fallu se prévaloir de la loi sur la transparence dans l’administration, datant de 2004, pour les obtenir. «Un manque de transparence inacceptable», selon le conseiller aux Etats Claude Hêche.
Le socialiste jurassien, qui a dû se battre pour que le gouvernement ne classe pas deux motions à ce sujet, pointe également le doigt sur lui: «Le Conseil fédéral ne conduit pas suffisamment ce dossier et manque de volonté politique. Il doit reprendre la main.»
Dans sa réponse à une interpellation d’Ignazio Cassis, le Conseil fédéral a promis «un catalogue de mesures qualitatives et quantitatives d’ici au 31 octobre 2011. Faut-il s’en étonner? Ce catalogue est loin d’être prêt, avoue l’Ofper, qui précise que cette échéance ne concernait que les propositions issues des départements.
«Nous avons jusqu’ici joué la carte du dialogue, mais nous allons durcir le ton si ce rapport qu’on nous a promis ne s’avérait pas satisfaisant», annonce pour sa part Dominique de Buman. Celui-ci préside l’Association «Helvetia Latina», l’avocate de la cause latine à l’administration. Or, cette organisation est également déçue de l’absence de résultats concrets à la suite de l’introduction de la loi, ainsi qu’en témoigne une prise de position qu’elle a envoyée le 10 octobre dernier dans le cadre d’une convention du Conseil de l’Europe pour la protection des minorités nationales. Elle déplore qu’aucune directive n’ait été communiquée aux offices fédéraux. Elle regrette en outre «l’absence de sanction pour les offices ne remplissant pas les objectifs requis».
Comme toujours, l’Ofper ne donne pas l’impression de prendre les critiques au sérieux: «Les chiffres montrent que nous sommes proches des valeurs cibles, ce dont nous nous réjouissons», déclare son porte-parole Anand Jagtap. Celui-ci précise que «cela n’a pas de sens d’introduire des quotas contraignants qui iraient à l’encontre d’une bonne politique du personnel». Les Tessinois apprécieront!
Multiculturalisme en jeu. Justement, Ignazio Cassis annonce qu’il reviendra à la charge cet hiver. Pour lui, l’heure est venue de réclamer des «mesures structurelles relativement dures». Si le libéral qu’il est répugne à imposer des quotas, il prône des «incitations financières positives et négatives pour les chefs d’offices». Ceuxci auraient dans leur revenu une part variable qu’ils toucheraient ou non en fonction par exemple des objectifs sur le respect des minorités. L’idée séduit beaucoup de monde parmi les Latins à Berne, notamment Christophe Darbellay.
C’est l’avenir de la Suisse multiculturelle qui est en jeu.
Présence des latins: le blues des Romands, le désespoir des Tessinois


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