NEUCHATEL
Laurent Kurth, le nouveau Studer?

Par Michel Guillaume - Mis en ligne le 15.08.2012 à 11:40

ÉLECTION. Ce 18 août, le Parti socialiste neuchâtelois doit désigner son candidat pour la succession de Jean Studer. C’est probablement Laurent Kurth qui assumera l’héritage.

Peut-on remplacer Jean Studer, l’homme qui a fait la pluie et – surtout – le beau temps dans la République de Neuchâtel ces dix dernières années? Lorsque le conseiller d’Etat socialiste a décidé de reprendre la présidence du conseil de banque de la BNS, tout le canton s’est ému du vide qu’il laissera au gouvernement. Peut-être n’y a-t-il pas de quoi. Avec Laurent Kurth, le PS neuchâtelois dispose d’un politicien solide dans ses dossiers et visionnaire dans ses idées.

De gauche à droite de l’échiquier politique, les avis sont presque unanimes à ce sujet. «Laurent Kurth est l’homme dont le canton a besoin en ce moment, même s’il a le charisme d’un crapaud sur un goulot de fontaine, reconnaît l’un de ses plus farouches adversaires, le président de l’UDC cantonale Yvan Perrin. Il est brillant dans la maîtrise des dossiers et, surtout, très collégial.» Un atout indéniable à l’heure où, au sein du Conseil d’Etat, les blessures provoquées par l’affaire Hainard et le dossier hospitalier sont loin d’être cicatrisées.

Le déclic d’une carrière. En l’occurrence, ce n’est pas l’ancien conseiller d’Etat socialiste Pierre Dubois qui démentira Yvan Perrin. C’est lui qui a cru en Laurent Kurth, voici exactement vingt ans, au printemps 1992. Les deux hommes font connaissance lors d’une réunion électorale du PS à Boudry. Tout juste sorti de l’université, le jeune économiste est encore au chômage, mais ne peut pas suivre de cours d’allemand. Alors, il «pousse une gueulante» en pleine assemblée. «Je l’ai convoqué le lendemain à 7 h 30 au Château, puis je lui ai proposé un poste de collaborateur surnuméraire pour mettre en place des mesures de crise», se rappelle encore Pierre Dubois.

Deux ans plus tard, c’est toujours lui qui propulse son poulain à la tête du Service cantonal de l’emploi en 1994, même s’il n’a que 28 ans. Laurent Kurth ne se contente pas d’y gérer le chômage, mais crée et consolide une cellule offrant des centaines d’emplois temporaires. «C’est un homme pragmatique, qui ne fait pas de la gestion administrative. Il se bat pour trouver des solutions, ne se réfugiant jamais derrière des lois», dit de lui Raymond Stauffer, président de l’Association industrielle et patronale (AIP).

En 2004, Laurent Kurth accède au Conseil communal de La Chaux-de-Fonds – en charge des Finances, de l’Economie et de l’Urbanisme – sur la liste socialiste. Il a adhéré au parti local en 1993, mais refusé de s’affilier au parti suisse en signe de protestation contre les pressions que celui-ci a exercées sur Francis Matthey pour qu’il refuse son élection au Conseil fédéral. Comme lui, il s’avère être un social-démocrate plutôt centriste, partisan d’un Etat fort, mais convaincu qu’on ne saurait faire de politique sociale sans une bonne assise économique.

 

«C’EST UN PRAGMATIQUE QUI NE SE RÉFUGIE PAS DERRIÈRE LES LOIS.»
Raymond Stauffer, président de l’Association industrielle et patronale

 

Sous la présidence de l’inamovible Charles Augsburger, La Chauxde-Fonds s’était assoupie. Laurent Kurth va s’appliquer à la réveiller. Il fourmille d’idées et de projets, alternant de belles réalisations avec de retentissants échecs. Au chapitre des succès, il marque l’urbanisme de son empreinte grâce notamment à deux projets encore en cours: la rénovation de la place de la Gare et la réhabilitation de l’ancienne gare des marchandises, zone rebaptisée quartier Le Corbusier.

Il a aussi redynamisé la politique immobilière de la ville, modernisant son parc de 1500 logements. Il a enfin dirigé tout le dossier de l’inscription de La Chaux-de-Fonds et du Locle au patrimoine mondial de l’Unesco. «Nous avons ainsi repositionné la ville sur les plans culturel et historique en lui donnant une reconnaissance qui lui manquait.»

Mais Laurent Kurth a aussi dû essuyer de cinglants revers. Lorsqu’il tente de revaloriser le quartier ouest de la ville – celui des centres commerciaux – en réduisant l’espace dévolu aux voitures, il se «crashe» en votation populaire: près de 80% des gens le désavouent. En 2005, il échoue aussi en voulant redresser les finances par le biais d’une hausse d’impôt. Et en 2009, il s’attire les foudres des milieux culturels en tentant de placer les quatre musées sous une direction commune. Il doit reculer, ses détracteurs l’accusant de vouloir mettre la culture sous tutelle politique.

Une réélection laborieuse. Laurent Kurth reconnaît volontiers ces échecs, mais préfère insister sur les leçons qu’il en a tirées. «Nous avons appris à écouter davantage la population», déclare-t-il au nom de tout le collège. Volontiers fonceur, innovateur et persévérant, le candidat au Conseil d’Etat a les défauts de ses qualités. A l’occasion, il peut se montrer autoritaire, ce qui passe mal au sein de la base des camarades. Sa réélection a été laborieuse ce printemps.

«Il n’est pas aimé, mais apprécié», souligne pour sa part Léo Bysaeth, rédacteur à L’Express-L’Impartial. C’est lui qui a recueilli les états d’âme de Laurent Kurth lorsque celui-ci pousse un tonitruant coup de gueule en octobre 2008. On y découvre un conseiller communal franc, direct, voire impulsif qui n’hésite pas à dénoncer «la dérive autoritaire de Jean Studer» lorsque le grand argentier neuchâtelois impose aux communes 15 millions de charges supplémentaires. On assiste alors au choc des éléphants au sein du PS neuchâtelois, dont se délectent les autres partis.

Kurth reproche à Studer sa méthode axée sur la «contrainte et le chantage», mais il passe par la presse pour lui dire ses quatre vérités! En tout cas, il s’est fait beaucoup d’amis dans les communes. Le trésorier neuchâtelois, le PLR Alain Ribaux, ne tarit pas d’éloges à son propos: «C’est un homme fiable. Sa candidature au Conseil d’Etat est un bien pour le canton.»

L’image de Jean Studer. Qu’il le veuille ou non, s’il est élu, le Chaux-de-Fonnier ne pourra pas éviter d’être comparé à son prédécesseur. Déjà, il s’efforce de rassurer ses futurs collègues. «Je n’aspire pas du tout à remplacer Jean Studer dans ce rôle de leader du Conseil d’Etat. Je crois davantage au travail en équipe», affirme-t-il.

Physiquement, tout les sépare: le président du directoire de la BNS fait penser à un boxeur évoluant chez les poids lourds, tandis que son camarade des Montagnes arbore le profil du marathonien, qu’il est d’ailleurs: il a couru celui de New York en 4 h 38 l’an passé.

 

NOTRE CANTON SE POSITIONNE TOUJOURS PAR RAPPORT AU PLATEAU SUISSE. C’EST UNE ERREUR.»
Laurent Kurth, candidat au Conseil d’Etat

 

Sur le plan du contenu en revanche, les deux hommes sont très proches malgré d’inévitables frictions. Tous deux pratiquent ce socialisme si pragmatique qu’il a même permis à la gauche de rafler pour quatre ans une double majorité au Conseil d’Etat et au Grand Conseil en 2005, une première en Suisse. Ils partagent la même vision d’un canton de l’arc jurassien. Laurent Kurth est un membre fondateur de l’Acaju, l’association qui promeut ce projet. «Cette région a des traits communs sur les plans topographique, sociologique et économique. En plus du projet de police unique déjà emmanché par Jean Studer, je la vois bien se doter d’un même réseau de soins», esquisse-t-il.

Laurent Kurth imagine aussi de transcender la frontière nationale au nord du canton. A l’heure où près de trois quarts des centaines de nouveaux emplois que crée l’horlogerie ne pourront être occupés que par des frontaliers, il envisage de constituer un axe nord-sud allant de Besançon à Berne. C’est pour cela qu’il s’est lancé dans le combat en faveur d’un RER-Transrun. «Lorsqu’il y a des défis à relever, notre canton se positionne systématiquement par rapport au Plateau suisse. C’est une erreur de marginaliser ainsi les Montagnes. Il y a ici un formidable potentiel de développement depuis que la libre circulation des personnes a effacé la frontière francosuisse.»

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