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Interview de Michael Ringier
"L'avenir, c'est le journalisme à forte valeur ajoutée"

Par Alain Jeannet, Luc Debraine - Mis en ligne le 27.09.2011 à 14:51

Michael Ringier, le patron du groupe de presse qui a lancé "L'Hebdo" il y a 30 ans, croit plus que jamais dans le modèle du magazine d'information sur papier. A la condition de faciliter la lecture d'un monde toujours plus complexe. Et de soigner l'excellence journalistique. Interview.

«L’Hebdo» a été créé en 1981 comme le petit frère du magazine «Die Woche», lancé le même jour à Zurich. Or celui-ci n’a pas trouvé son lectorat. Pourquoi?

Nous n’avons pas misé suffisamment sur le journalisme dans la version alémanique. Chaque article de Die Woche devait obligatoirement avoir un aspect suisse. L’actualité internationale passait au deuxième plan. Le magazine s’est donc coupé d’une masse considérable de sujets intéressants! La deuxième raison était liée au choix du premier rédacteur en chef.

Nous avons trouvé Jacques Pilet. Un homme passionné par le journalisme à l’état pur. Comme personne à Zurich ne s’occupait de L’Hebdo à Lausanne, nous l’avons laissé faire. Dès l’origine, nous étions persuadés qu’il était de notre devoir de faire quelque chose pour la Suisse romande. Et que nous financerions cette aventure romande avec les bénéfices mirifiques de Die Woche. Les choses ont pris une tournure inattendue. Voyez le résultat, trente ans plus tard.

Un résultat obtenu dans une région pourtant quatre fois moins importante que le marché alémanique. N’y a-t-il donc pas de place pour des newsmagazines en Suisse alémanique? Le lancement de «Facts» en 1994 par l’éditeur Tamedia s’est lui aussi soldé par un échec…

L’Hebdo s’est construit une identité romande. Il est devenu une partie intégrante de cette région. Facts n’a jamais été constitutif de la Suisse alémanique. C’était un magazine parmi d’autres, guère plus. Un exemple: lorsque, à l’étranger, j’entre dans un avion de la compagnie Swiss, et que je me mets à lire le Blick ou la NZZ, je me sens soudain chez moi. Je tiens entre mes mains une pièce de ma propre identité. Je n’ai jamais eu ce sentiment avec Facts.

De quoi est faite cette identité?

C’est un ton, une attitude, un regard, une langue, une émotion. Lorsque j’achète un journal ou un magazine, j’achète aussi des opinions, même si je ne les partage pas. C’était l’un des problèmes de Die Woche et de Facts: ils n’avaient pas d’opinions.

Le succès d’un magazine ne dépend-il pas aussi de circonstances historiques? La création de «Der Spiegel» en Allemagne, ou de «L’Express» en France, a répondu à des moments précis de l’histoire de ces pays. Comme «L’Hebdo» en Suisse romande?

Trouver le bon moment, dans la presse comme ailleurs, c’est ce qu’il y a de plus difficile. Vous n’êtes jamais le maître du timing. Il y avait à l’évidence un besoin en Suisse romande pour un produit de presse comme L’Hebdo. Cette attente était surtout d’ordre émotionnel. Mais il fallait que ce magazine soit aussi bien conçu, bien écrit. Et que la situation financière de l’entreprise nous permette un tel lancement.

Un hebdomadaire d’informations a trouvé sa place en Suisse alémanique: la «Weltwoche»…

Oui, mais ce magazine est si particulier. C’est une publication sectaire. Aujourd’hui, elle se vend bien, c’est vrai. Mais la réputation de ce titre a été gâchée par une orientation politique extrémiste. Et il est regrettable que le seul hebdomadaire alémanique d’information soit prisonnier d’une attitude si outrageusement partisane.

Pourquoi le groupe Ringier ne lancerait-il pas un nouvel hebdo en Suisse alémanique?

De nos jours, nous n’avons plus le choix: nous devons proposer du journalisme à forte valeur ajoutée. Cela coûte beaucoup d’argent. D’abord parce que les professionnels intelligents, bien formés et qui apportent des idées sont rares. Et donc chers. Nous vivons une époque où l’information est partout et accessible gratuitement. De plus, les supports qui accueillent la publicité se sont multipliés. Sur l’internet et ailleurs. C’est vrai: plusieurs éditeurs rêvent de créer à nouveau un newsmagazine digne de ce nom en Suisse alémanique. Mais un tel lancement, vu les difficultés économiques actuelles, doit être considéré sur le long plutôt que sur le court terme.

L’hebdomadaire britannique «The Economist», qui connaît actuellement un succès mondial insolent, n’emploie qu’une septantaine de journalistes. Un newsmagazine coûte-t-il si cher que cela?

The Economist a un avantage décisif: il est publié dans une langue globale. Ce n’est pas notre cas. Pour réussir un tel lancement en Suisse alémanique, nous devrions pouvoir engager de 30 à 40 journalistes. Et compter probablement avec un investissement de 50 millions de francs. Un risque important. Que vous fassiez chaque semaine L’Hebdo avec une vingtaine de journalistes tient du miracle.

Le paysage de la presse écrite paraît en voie de polarisation croissante, avec d’un côté les tabloïds et de l’autre des journaux et magazines de qualité. Vous partagez cette analyse?

Non. Tous les titres tirent désormais à la même corde et reposent forcément sur la qualité intellectuelle de leurs contenus. Comme l’information est universellement répandue sur l’internet et que cette abondance a quelque chose d’abêtissant, les tabloïds doivent s’imposer une exigence journalistique toujours plus grande. Prenez l’exemple du Blick, qui expliquait l’autre jour la crise de l’Europe sur une page entière en termes simples et clairs.

Les affaires du monde sont aujourd’hui si complexes qu’il faut donner des clés aux lecteurs. Les lecteurs en veulent pour leur argent. Deux francs pour le Blick ou 5 fr. 90 pour L’Hebdo, c’est à la fois peu, et beaucoup pour tous ceux qui se sont habitués à la gratuité.

L’avenir de la presse de papier?

Les jeunes générations n’ont rien contre le papier. Elles lisent même beaucoup de journaux gratuits sur papier, comme Blick am Abend ou 20 minutes. Ce qui les rebute, c’est, en effet, de payer pour un quotidien ou un magazine. Un article sur papier reste plus facile à lire que le même texte sur un smartphone. En une seconde, sur une page de journal, vous identifiez les éléments d’information qui vous intéressent. C’est beaucoup moins évident sur l’internet. Idem avec les images: une photo bien imprimée sur une double page vaut mieux que toutes les vidéos d’actualités sur YouTube. Ou, pour être plus précis: ce sont deux expériences de lecture complètement différentes.

Le succès de l’iPad ne vous fait-il pas réfléchir?

Evidemment. Mais les réponses pour un éditeur ne sont pas faciles à apporter. Il existe des centaines de milliers d’applications pour iPhone ou iPad. Vous vous y perdez. Et encore une fois: êtes-vous vraiment prêt à payer pour une application de presse? Dans l’absolu, les chiffres de téléchargement de ces «apps» sont spectaculaires. En réalité, ils pèsent peu en comparaison des ventes traditionnelles d’un journal ou magazine sur papier. Ce n’est pas pour rien que nous recevons chaque semaine chez Ringier des entreprises d’internet qui veulent passer des alliances avec nous. Nous, je veux dire les médias traditionnels de masse, avons encore l’avantage décisif de la quantité des lecteurs.

Vous dites souvent qu’il faut «réinvestir dans le journalisme». Plus précisément?

Les années 2008 et 2009 ont été difficiles pour la presse. Nous vivons de la publicité, et les affaires étaient alors volatiles. Même si la moitié de nos revenus sont assurés par la vente de nos titres en kiosque ou par abonnement, le choc a été rude. Nous avons coupé dans nos dépenses. Parfois trop. Parce que, encore une fois, le bon journalisme coûte cher. Nous devons reconsidérer cette politique.

Qu’en est-il du statut actuel des journalistes? N’assiste-t-on pas à une dévalorisation de cette profession?

Les bons journalistes seront toujours utiles et estimés. Face à la pléthore de blogs anecdotiques ou d’informations non vérifiées diffusées sur le Net, le besoin de vérification et de hiérarchisation est plus indispensable que jamais.

Une anecdote qui m’a frappé: l’autre jour, le directeur de la Banque centrale grecque n’a rien trouvé de mieux que tweeter en temps réel les résultats d’une réunion stratégique. Quelle bêtise! Face à ces flots d’informations instantanées et non réfléchies, les journalistes ont de sacrés atouts à faire valoir. Nous avons besoin de leur autorité et de leur savoir-faire.

Dès lors, n’exagère-t-on pas les difficultés de la presse?

Je parle de la situation actuelle, c’est vrai. Les résultats économiques des éditeurs sont réjouissants. Je me fais en revanche du souci pour l’avenir. Nous sommes dans un secteur qui ne croît plus. Le nombre de lecteurs diminue, les tirages également. Le marché de la publicité est de plus en plus concurrentiel. Les affaires sont toujours bonnes. Mais qu’en sera-t-il dans cinq ou dix ans?

Ringier et l’éditeur allemand Springer se sont rapprochés dans les pays de l’est de l’Europe. Ils constituent désormais le premier groupe de presse dans ces pays. Cette fusion a-t-elle une influence sur la stratégie de Ringier en Suisse?

Aucune. Pourquoi nous sommes-nous rapprochés de Springer? Nous avons des positions importantes dans les pays de l’Est, dans le domaine de la presse écrite. Nous sommes donc contraints d’investir lourdement dans les technologies numériques. Cela coûte extrêmement cher: nous avons investi en Suisse des centaines de millions de francs dans ce domaine.

Nous ne pouvions pas, nous, entreprise familiale, dépenser à nouveau les mêmes sommes dans les pays de l’Est. La fusion avec Springer était donc une bien meilleure idée. Surtout qu’ils sont leader dans des pays comme la Pologne, où nous étions peu ou pas présents.

L’exemple d’Edipresse, racheté par Tamedia, pourrait faire penser que le modèle de l’entreprise de presse familiale a vécu. Qu’en pensez-vous?

Au contraire, je pense que ce modèle est encore très bien adapté à la presse. C’est une question d’attitude générale dans l’entreprise. Chacun sait pour qui il travaille et dans quelle continuité il s’inscrit. De plus, nous évoluons dans ce secteur sur des marchés avant tout nationaux. Alors que dans beaucoup d’autres secteurs d’activités, le marché est désormais global.

Une marque suisse peut sans problème employer un designer turc, faire fabriquer ses produits au Vietnam et les vendre partout dans le monde. Dans notre industrie, ça ne marche pas de cette façon. J’y vois une limite. Mais aussi une authentique protection. Cela dit, toute entreprise familiale a une fin. C’est une question d’années, de décennies... L’important est d’anticiper et de se préparer au changement. Mais soyons clairs: nous ne sommes pas encore dans ce cas de figure.

Vous avez une formation de journaliste, ce qui est plutôt rare chez les patrons de presse. Si c’était à refaire, choisiriez-vous la même voie?

Absolument! Personnellement, je considère que c’est le métier de base pour un éditeur. Jour après jour, je vends du journalisme. C’est donc plutôt un avantage que de comprendre dans le détail comment il se produit, non?

J’ai commencé à la rédaction économique centrale du groupe Ringier. Avec comme objectif d’expliquer au lecteur l’économie en termes simples, moi qui n’avais même pas terminé mes études dans cette branche. J’ai ensuite travaillé dans la presse allemande, avant de prendre des responsabilités et de diriger le groupe. Mais le journalisme m’a toujours fasciné, notamment par amour de la langue. C’est une passion.




Tags: Interview, Michael Ringier, Ringier, L'Hebdo,

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Réaction de Matthias Engel
le 30.09.2011 à 13:31
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