L'Hebdo;
2008-12-24 GRAND ÉCRAN L'avenir du cinéma, c'est le 3D
ANTOINE DUPLAN
La troisième dimension sauvera-t-elle le 7e art? Hollywood l'affirme. Il faut encore que toutes les salles du monde s'équipent en numérique.
Inventée dans les années 1830, la sté-réoscopie inspire d'abord des jouets optiques permettant de découvrir en relief les merveilles du monde. Le gadget trouve son accomplissement commercial dans les années 50. Pour arrêter l'hémorragie de spectateurs provoquée par la télévision, Hollywood propose une expérience que le fenes-tron du poste noir et blanc n'autorise pas: des films en trois dimensions.
Chaussés de coquettes lunettes en carton, dotées de verres rouge à gauche bleu à droite, les spectateurs frémissent de voir des monstres et des javelots leur arriver en pleine poire... House of Wax, La créature du lagon noir et même Le crime était presque parfait de Hitchcock, bénéficient de cet engouement passager.
Entre les progrès du home cinema et du piratage, le cinéma est de nouveau en crise. Pour Hollywood, l'avenir passe par le film tridimensionnel. Les immenses progrès techniques accomplis permettent de croire à cette dimension supplémentaire. Filtrée pour chaque Å“il par les lunettes bicolores, les deux images monochromes du système anaglyphique donnaient une impression de profondeur, mais surtout fatigues oculaires, migraines, voire nausées. C'est fini. Le cinéma numérique a développé une technologie qui supprime ces inconvénients. Les projecteurs sont équipés d'un dispositif de polarisation qui encode les images gauche et droite, projetées alternativement à raison de 144 par seconde. Des lunettes claires, spécialement polarisées, captent seulement l'image appropriée.
Le tout au 3D.
Observant les poids lourds de l'industrie cinématographique, Robert Zemeckis, James Cameron, Steven Spielberg, George Lucas et Peter Jackson, sont tous impliqués dans des projets 3D, Jeffrey Kat-zenberg considère cette innovation technologique comme la «prochaine grande frontière».
Le CEO de Dreamworks Animation (Kung Fu Panda, Madagascar) parle de la troisième révolution du cinéma après le parlant et la couleur. Mêlant vision d'avenir et volontarisme mercatique, il garantit que d'ici cinq à sept ans, tous les films seront en 3D - et les lunettes inhérentes à cette technologie seront tellement indispensables que chacun en aura une paire sur lui...
James Cameron fait écho à ces prophéties: selon lui, dans dix ou quinze ans, toutes les images seront stéréos-copiques, des cinémas open air aux publicités sans oublier l'iPhone. Le cinéaste achève sa première fiction depuis Titanic, un film de science-fiction en relief, Avatar. Apôtre du 3D, il cite Godard dans ses homélies:«Le cinéma, ce n'est pas de la vérité à 24 images par seconde, c'est du mensonge à 24 images par seconde. Les acteurs prétendent être des gens qu'ils ne sont pas, dans des situations et des décors complètement illusoires. Jour à la place de la nuit, Vancouver pour New York, copeaux de pata-tes pour la neige... Le pompon va à celui qui rend la fantaisie la plus réelle, le plus viscérale. L'illusion stéréoscopique renforce cette impression de véracité; elle la suralimente. Tous les films que j'ai faits auraient vraiment profité de la tri-dimensionnalité. Je vois le 3D comme une extension naturelle des possibilités du cinéma.»
Du fun avant tout.
Pour les décideurs hollywoodiens, le 3D est le nouvel eldorado. Premier film 3D moderne Chicken Little (2005) montre la voie. Dreamworks ne produira plus de films d'animation sans relief. George Lucas est en train de remastériser tout Star Wars en 3D. Les projets se multiplient.
Evidemment, tout le 3D du monde ne va pas améliorer la qualité des films. Dans la version stéréoscopique de Beowulf, le dragon crève l'écran, mais ne rend pas le récit plus malin pour autant. Force est de constater que les produits issus de cette technologie appartiennent principalement aux registres du fantastique ou de la science-fiction et que la plupart relèvent de l'animation (lire encadré). Il est moins question de 7e art que de fun. «Il n'y a pas qu'une dimension visuelle, il y a aussi une dimension émotionnelle», assure Katzenberg. Quand on se paie une virée dans un parc à thème, on l'expérimente en trois dimensions.» L'Amérique se profile en tête de ce nouveau marché, suivi par la Chine, prompte à imaginer des dérogations sur ses quotas d'importations cinématographiques pour que Bolt (un chien doté de superpouvoirs) soit projeté pendant les Fêtes. En Indonésie, une société travaille sur des projets prometteurs comme Amphi-bious (un scorpion de mer géant), Nécro-nauts (un voyage au pays des morts) et Cold Blooded (conflit avec les varans mangeurs d'hommes)...
L'épreuve du numérique.
Pour que l'hégémonie hollywoodienne advienne en trois dimensions, les salles doivent d'abord impérativement s'équiper en matériel de projection numérique. Un investissement financier sérieux, puisqu'un tel projecteur coûte entre 100 000 et 200 000 francs, soit deux fois plus qu'un projecteur 35 mm, et que son espérance de vie n'excède pas celle d'un ordinateur, soit cinq ans.
Au moment où les studios et les distributeurs américains arrivaient à un accord pour mettre la planète en coupe réglée, pas de chance, la crise frappe. Les banques sont réticentes à consentir des prêts et les exploitants de salles à engager des frais. Une société comme Disney se dit prête à subventionner des salles de cinéma pour s'équiper en numérique. Evidemment ce genre d'aide a une contrepartie: la liberté de programmation.
Exploitants indépendants et directeurs de multiplexes partagent une même prudence: «Le numérique est une évolution inéluctable, souhaitable même, mais à entreprendre prudemment, en coopération avec la filière et en tenant compte de nos partenaires», explique le PDG d'Euro Palaces et coprésident de Pathé dans Le Film Français. «L'avènement du numérique est inévitable, mais il faut bien étudier les modèles proposés pour ne pas se retrouver pieds et poings liés», dit Yves Moser, de Cinérive, qui exploite les salles de la Riviera et du Chablais vaudois. Pour l'instant, on compte quelque 6000 écrans numériques aux Etats-Unis, 150 en Chine, 225 en France, 10 en Suisse alémanique, un ou deux en Suisse romande.
Exploitants exploités.
En matière de distribution et d'exploitation cinématographiques, le numérique a ses avantages. Plus besoin de trimbaler de pesantes bobines, puisque les films arrivent sous forme de fichiers électroniques dans le serveur des salles de cinéma, proposant à la manière des DVD des menus à choix - V.O., sous-titre, etc. Mais les exploitants craignent à juste titre d'être pris en otages par Hollywood et les sociétés intermédiaires qui proposent les machines en leasing. «Ce qu'on va gagner en qualité de copies, on va le perdre en liberté de programmation», résume Marc Pahud, de Cinérive. Les majors ont imaginé des systèmes de taxes (le Virtual Print Fee, ou frais de copies virtuelles, 750 euros prélevés pour chaque nouvel espace de projection) et de pénalités (un défraie-ment pour tout film projeté autre que ceux de leur catalogue) susceptibles de tuer complètement les petites salles. L'Office fédéral de la culture est informé. Une rencontre devrait réunir exploitants de salles, autorités culturelles et représentants du numérique à Soleure en janvier.
Dans ce contexte tendu, le 3D est une musiquette d'avenir sans grande importance. Au prosélytisme appuyé de Katzenberg ou Cameron, les professionnels de Suisse répondent par un haussement d'épaules: «C'est une cerise sur le gâteau», un gadget pour amateur d'émotions fortes. On peut imaginer quatre à six écrans entre Montreux et Genève, mais ça ne sert à rien d'équiper en numérique toutes les salles. La standardisation culturelle ultime, dont rêvent les nababs hollywoodiens, n'est pas encore pour demain.
«JE VOIS LE 3D COMME UNE EXTENSION NATURELLE DES POSSIBILITÉS DU CINÉMA» James Cameron,cinéaste
«BEOWULF» Dans la version 3D, le dragon et la queue d'Angelina Jolie crèvent l'écran. En revanche, le scénario ne gagne aucun relief.
«VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE» Laves protubérantes et gouffres vertigineux dans cette relecture en relief de Jules Verne.
SUR LE FRONT DU FILM 3D
BEOWULF de Robert Zemeckis(heroicfantasy, motion capture) novembre 2007
U2 3D de Catherine Owens & Mark Pellington (concert filmé) février 2008
VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE d'Eric Brevig (d'après Jules Verne, live action) juillet 2008
FLY ME TO THE MOON de Ben Stassen (animation) août 2008
IGOR d'Antony Leondis (animation) septembre 2008
BOLT de Byron Howard & Chris Williams (animation) novembre 2008
CORALINE d'Henry Selick (animation) février 2009
MONSTERS VS. ALIENS de Conrad Vernon & Rob Letterman (animation) mars 2009
AVATAR de James Cameron (science-fiction, live action) décembre 2009
LA TRILOGIE TINTIN de Peter Jackson et Steven Spielberg (d'après Hergé, motion capture) 2010
ALICE AU PAYS DES MERVEILLES de Tim Burton (d'après Lewis Carroll, live action) 2010
SHREK 4 (animation) 2010
COMMENT ÇA MARCHE
De la prise de vues à la lecture d'une image stéréoscopique en vidéo séquentielle
La distance entre les yeux permet la vision tridimensionnelle.
Deux caméras reproduisent l'espace interoculaire et la convergence.
Une image double est projetée.
LA TECHNOLOGIE NUMÉRIQUE, INDISPENSABLE À LA RÉVOLUTION 3D
AVANT Le système anaglyphique (analogique)
AVANT Dans le système anaglyphique 1, deux pellicules projetées simultanément proposent un couple d'images monochromes (rouge et cyan) 2. Des lunettes teintées(c) filtrent la couleur et donnent l'impression de profondeur.
AUJOURD'HUI Dans le 3D de l'ère numérique, les films sont livrés sous forme de fichiers électroniques 1, décryptés et décompressés dans le serveur des cinémas 2, avant d'être projetés 3 à raison de 144 images par seconde à travers un dispositif qui encode les images gauche et droite en polarisation perpendiculaire. Un écran argenté 4 réfléchit la lumière en direction du spectateur 5. Les verres polarisés des lunettes transparentes captent seulement l'image appropriée 6.
AUJOURD'HUI Écran à polarisation (numérique)
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