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Kinshasa, République démocratique du Congo
L'avenir du français s'écrit en noir

Par Linda Bourget - Mis en ligne le 27.09.2011 à 18:43

La République démocratique du Congo, pays francophone le plus peuplé du monde s'enorgueillit d'accueillir le prochain Sommet de la francophonie. L'organisation de cette manifestation mammouth met au jour la fragilité et les lacunes qui minent le pays.

«Migre», mot compte triple, 27 points. Agacé, Jean-Paulin Saula claque de la langue et jette ses mains vers le ciel gris de Kinshasa. Son coup ne lui permettra pas de revenir dans la course. Deux parties, deux défaites. Le scrabbleur grimace. «Là, vraiment, je tâtonne», grogne-t-il affalé sur une chaise de plastique jaune, au pied des pins de la cité Mama Mobutu. D’un geste mécanique, il balaie les jetons de bois d’un plateau de carton laminé.

Pour sûr, le chômeur de 61 ans ne participera pas aux Championnats du monde de scrabble dont tout le monde rêve ici. A l’instar de Thierry Mpaka, secrétaire général de la Fédération congolaise de scrabble qui s’active pour faire vivre la ferveur du jeu au cœur de l’Afrique. «En République démocratique du Congo (RDC), le scrabble est très populaire, observe-t-il. Nous avons même lancé des programmes pour l’enseigner dans les écoles.»

Dans les quartiers de la capitale comme en province, les clubs se multiplient, tandis que les joueurs de la fédération se font remarquer dans les compétitions internationales. Les scrabbleurs ont beau être de langue maternelle lingala, ciluba, kikongo ou swahili, les quatre langues nationales du Congo, ils excellent dans la maîtrise du français, langue officielle, imposée à l’école et dans l’administration.

Enrichir la langue. Sur les plateaux s’épousent des mots comme «biserent», «zeine», «acatene», tous homologués par l’ODS, bible des scrabbleurs du monde entier. Un ouvrage que les joueurs congolais cherchent à enrichir des termes propres à leur français. «Nous avons fait reconnaître “quado”, qui désigne chez nous le réparateur de pneus, ou “wenze” qui signifie ici le marché», illustre Thierry Mpaka.

Normal: avec plus de 70 millions d’habitants et une démographie galopante, la RDC s’impose comme le premier pays francophone du monde en termes de population. Si surprenant que cela puisse paraître, l’avenir de la langue de Molière s’écrit plus à Kinshasa qu’à Paris.

Voilà pourquoi le Congo s’enorgueillit d’avoir été désigné pays hôte du prochain sommet de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), structure qui regroupe 56 pays membres et 19 observateurs autour de la langue française et de valeurs telles que la démocratie, les droits de l’homme ou le dialogue entre les peuples.

Agendée à l’automne 2012, la rencontre doit être du même ordre que celle organisée à Montreux en 2010. Pour l’événement, parmi les plus prestigieux du monde, 75 chefs d’Etat sont conviés, et 4000 à 6000 délégués et journalistes sont attendus.

Pas droit à l’erreur. «Il est tout à fait anormal qu’il n’y ait jamais eu de Sommet de la francophonie en RDC. C’est un juste retour des choses», commente Isabel Tshombe, représentante du chef de l’Etat (le président Joseph Kabila Kabange) à la francophonie. Vrai qu’au tournant des années 90, le Zaïre d’alors s’était déjà mis sur les rangs pour accueillir la manifestation. Mais les tensions politiques de l’époque avaient repoussé sine die sa tenue à Kinshasa. Cette fois, l’ex-colonie belge n’a pas droit à l’erreur.

«Le sommet de l’OIF est une opportunité si nous le gérons bien. Nous devons montrer ce que le Congo peut faire», juge José Endundo Bononge, ministre à la peau blanche, en charge du Tourisme et de l’Environnement. Bien gérer… le défi est colossal. A Kinshasa, l’histoire récente, dramatique, se lit au détour de chaque rue. Carreaux brisés, routes défoncées, murs troués, robinets asséchés, câbles dénudés, peintures écaillées, chantiers arrêtés, détritus amoncelés, enfants abandonnés. Tout raconte les épisodes douloureux qu’a connus le pays pendant quatre décennies.

Trente-deux ans de dictature pendant lesquels Mobutu Sese Seko a ruiné son peuple, confisquant ses ressources pour constituer son immense fortune – dont une partie reposait en Suisse. Puis deux guerres, entre 1996 et 2003, au cours desquelles ont péri plus de 5 millions de personnes.

Et ces pillages, répétés, qui ont achevé de saccager le pays. Sur les flancs de la colline de Ngaliema, à l’ouest de la ville sans fin, les cages qui abritaient autrefois les animaux d’un zoo sont éventrées. «Même le lion est parti pendant les pillages», retrace le gardien. A l’autre bout de la cité, sur le mégacampus de l’Unikin, 35 000 étudiants, future élite du Congo, déambulent sous des fenêtres cassées, entre des murs couverts de graffitis.

Richesse infinie. Difficile de croire qu’à l’autre bout du pays, les entrailles du Kivu et du Katanga recèlent des ressources sans fin. Des sols farcis de cuivre, or, diamants, zinc, cobalt, coltan, pétrole, uranium, cadmium qui font de la RDC l’un des territoires les plus riches du monde; sans parler des terres agricoles et du potentiel hydraulique.

Faute de gouvernance, cette opulence ne profite qu’à quelques nationaux nantis et aux grands groupes étrangers qui l’exploitent. Parmi ceux-ci, des Chinois: en 2007, Pékin et Kinshasa signaient un partenariat garantissant à l’Empire du Milieu l’accès à d’importantes ressources en échange de la construction d’infrastructures de base – qui font cruellement défaut au Congo.

Les artères de la capitale débordent ainsi de larges 4x4 allemands et japonais, seuls à même de braver les nidsde- poule, le gravier et le sable qui entravent la chaussée. Les véhicules, rutilants, charrient la mince classe aisée de Kinshasa à travers ses kilomètres de bidonvilles.

Celle-ci n’a guère de choix: les transports publics et les taxis n’existent pratiquement pas. Et puis ces forteresses mobiles sont comme un rempart contre la violence urbaine. C’est que les Kinois craignent pour leur sécurité. En particulier ces derniers mois, depuis que prolifère le phénomène «Kuluna». Une histoire de jeunes de rue qui, la nuit venue, attaquent en bande les promeneurs à coups de machette.

Chargé par Kabila d’organiser le Sommet de la francophonie, Isidore Ndaywel, l’un des intellectuels les plus respectés du pays, tient pourtant à rassurer. Même si les dates ou les thèmes de la manifestation ne sont pas encore connus, même si le dispositif de sécurité n’est pas encore arrêté, même si le budget n’est ni ficelé ni même estimé, elle aura bien lieu.

Et le scénario malgache – annulation du sommet – qui valut à la Suisse d’organiser la dernière édition, ne se répétera pas. D’ailleurs, les trois lieux clés de l’événement sont déjà fonctionnels, promet l’historien. Il s’agit du Palais du Peuple, du stade des Martyrs, et de la Cité de l’Unité africaine; tous trois à Kinshasa.

Sans internet. Derrière les façades de faïence du Palais du Peuple, construit au centre-ville dans les années 70, Fidel Kongologo Boyela slalome entre les colonnes de marbre rose au pied desquelles se croisent d’ordinaire les députés de l’Assemblée nationale et du Sénat.

Colosse au crâne brillant, le chef du protocole du Parlement ouvre une lourde porte qui dévoile une salle à son échelle. Trois mille cinq cents fauteuils orangés, plantés sur un parquet décati, roupillent dans une forte odeur de poussière.

Trois salles endormies complètent le lieu où se dérouleront les officialités de l’OIF. La place ne fera pas défaut. Mais le bâtiment, comme figé dans le temps, manque de tout: sonorisation, écrans de projection, connexions. «L’internet de l’Assemblée ne marche pas. Si vous n’honorez pas vos factures, on vous coupe. Quant au téléphone fixe, ici il n’est pas opérationnel. Les câbles sont là mais c’est question de les connecter», illustre Fidel Kongologo Boyela.

Juste à côté, le stade des Martyrs et ses 80 000 places se dressent tout de béton par-dessus des terrains vagues cerclés de grillages rouillés. Lieu de rencontre entre les délégués du sommet et la population, le Village de la francophonie doit s’étendre sur sa pelouse et alentour. Mais S., membre de la Police nationale congolaise qui patrouille le long du stade, met en garde: «Ici, c’est très dangereux. Il y a énormément de criminalité. Des vols, toujours des vols. C’est pour cela qu’il y a tous ces policiers.»

Et tant pis si, en RDC, les forces de l’ordre ne rassurent pas. A l’instar de ces soldats crève-la-faim qui campent aux alentours de la Cité de l’Unité africaine, troisième et dernier centre névralgique annoncé du sommet. Mitraillette en bandoulière, fausses Ray-Ban sur le nez, ils alpaguent les badauds pour leur demander «du sucré» – quelques dollars pour un paquet de clopes ou de quoi manger. Difficile de croire qu’ils protègent la quarantaine de pavillons qui se rempliront de chefs d’Etat à l’automne prochain.

Manque d’hôtels. Ceux-ci, au moins, sauront où se loger. Le point de chute des milliers d’autres participants est plus incertain: la capacité d’hébergement de la capitale n’est de loin pas suffisante. «Nous avons 450 chambres. Au total, la ville doit compter à peu près 800 chambres de catégorie supérieure», estime Romain Felber.

Le Neuchâtelois est, depuis l’an dernier, aux commandes du Grand Hôtel de Kinshasa, splendeur fanée de la ville où devraient se tenir certains rendez-vous du sommet. Une course contre la montre: la moitié de l’hôtel est fermé parce que trop vétuste, le reste semble sorti d’une autre époque. L’homme d’affaires se bat pour lui rendre son éclat de palace depuis son entrée en fonction. Mais les démarches prennent un temps démesuré.

Avec le Memling, son établissement ne constitue pas moins la seule offre haut de gamme de la capitale (dont la population est estimée entre 8 et 12 millions de personnes). Tandis que les établissements moyen de gamme sont très peu développés. En Suisse, l’an dernier, 2500 chambres avaient été mobilisées dans la région de Montreux, pour un total de 12 000 nuitées.

«Il y a des hôtels en train de pousser, par exemple devant le Palais de justice», défend Isidore Ndaywel. Un hôtel et centre de congrès en forme de tour flanquée d’un bâtiment ondulant, d’après les images de synthèse. Un style grand luxe, qui tranche avec la vétusté des édifices de Kinshasa. Seulement, le projet piloté par l’Etat congolais et l’émirat de Ras al-Khaima, inauguré en juin 2008, n’avance plus.

La palissade qui court le long du terrain ne masque qu’un immense trou, dont il sera difficile de faire jaillir un complexe en moins d’une année et demie. D’autant qu’au Congo, entre pénurie de matériaux (comme certains ciments) et chicaneries administratives, les travaux peuvent prendre de longs retards.

Des obstacles dont se plaignent plusieurs constructeurs étrangers. Libanais, Indiens et Emiratis rêvent d’ériger les hôtels et centres commerciaux qui manquent à la capitale, mais le projet des abords du palais n’est pas le seul à s’embourber…

Incertitude. Du côté de l’organisation, sans budget ni ligne directrice, Isidore Ndaywel ne peut guère donner d’impulsions. «Il est essentiel d’avoir un budget pour pouvoir aller de l’avant», martèle Vital Kamerhe, l’une des figures de proue de l’opposition politique. Selon le président de l’Union pour la nation congolaise, «il existe une incertitude quant à la tenue du sommet liée aux élections».

En novembre se tient le deuxième scrutin libre du pays, qui concerne notamment la présidence. «Kabila ne veut pas commencer à préparer ce sommet si un autre [président] doit le tenir à sa place. Mais la mise en place d’un gouvernement peut prendre jusqu’à avril 2012 et la question risque de n’être abordée qu’en juin», attaque l’ancien président de l’Assemblée nationale.

Claude Buse, de la Joint mission analysis cell des Nations Unies, le rejoint dans sa critique du manque de moyens comme de vista. Pour autant, l’observateur croit à la tenue du sommet. Même s’il parie sur une manifestation organisée dans la précipitation et qu’il dénonce «un mauvais usage» congolais: «Ici, les politiciens sont rivés sur l’argent.

On va tricher sur tout, pour ronger le budget. Les dépenses seront donc énormes, mais sans que le rendu corresponde.» A Montreux, le budget était de 30 millions de francs, et les organisateurs n’ont pas eu trop de douze mois pour roder la machine. La Suisse a d’ailleurs proposé de faire bénéficier Kinshasa de son expertise, sans que le Congo donne suite à l’offre.

Langue pont. Dieu sait pourtant que les Congolais connaissent et apprécient davantage l’OIF que les Suisses. Assis dans la pénombre de son bureau, un soir de coupure d’électricité, Didier Mwewa, délégué général à la Francophonie de la RDC, vante ses mérites: «Pendant la transition, elle nous a beaucoup soutenus, avec un accompagnement institutionnel à la démocratie, des formations dans le domaine du contentieux électoral ou des acteurs politiques. A présent, elle nous aide à développer la connaissance de la langue française.»

Car dans le plus grand pays francophone du monde, 25% seulement de la population parle réellement le français, selon une étude de l’Observatoire de la langue française (2004). La faute aux décennies de crise qui, entre autres choses, ont anéanti le système éducatif, premier vecteur de ce parler. Or, ceux qui n’entendent rien au français sont comme exclus, en partie du moins, de leur propre pays.

Parce que cette seule langue officielle, sur un territoire qui recense plus de 200 langues vernaculaires, est celle de l’administration comme de la formation. Parce qu’elle est celle qui permet d’écouter Radio Okapi, principale source d’information équilibrée, ou de lire la presse nationale. Parce qu’elle est la langue à laquelle les Congolais de différentes provinces doivent souvent recourir pour se comprendre.

Voilà pourquoi S., le policier, élève ses enfants en français alors que ce n’est pas la langue qu’il maîtrise le mieux. Voilà pourquoi Didier Mwewa se bat pour que la Francophonie continue de soutenir l’accès au livre dans son pays. Voilà pourquoi Thierry Mpaka veut populariser le scrabble jusque chez les jeunes les moins favorisés.


Kash

Les planches illustrant l’article sont signées par Kash, 46 ans, dessinateur de presse star du Congo. Au début des années 90, il fut le pionnier de la caricature politique, osant croquer le maréchal Mobutu à l’époque où la critique était réprimée. «C’est là que j’ai pris mon pseudonyme, pour pouvoir me cacher plus facilement», raconte-t-il.

Il illustre aujourd’hui régulièrement les pages du Potentiel, quotidien publié à Kinshasa. Reconnu à l’international, il dessine également dans le quotidien belge Le Soir et le magazine Jeune Afrique. Avec Duchâteau, scénariste de Ric Hochet, Kash est par ailleurs l’auteur de la série de bandes dessinées Vanity.




Tags: Kinshasa, République démocratique du Congo, Sommet de la francophonie,

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