L'Hebdo;
2008-12-24 “ANTON AFFENTRANGER La 3e voie est une priorité nationale"
PROPOS RECUEILLIS PARPHILIPPE LE BÉ
Le président d'Implenia, numéro un de la construction en Suisse, ne craint pas la récession. Mais il se fait beaucoup de souci pour le rétablissement de la finance internationale et celui des grandes banques.
Il était directeur général en charge des affaires de crédit de l'UBS en 1996, avant de rejoindre la banque privée genevoise Lombard Odier, deux ans plus tard. Anton Affentranger préside aujourd'hui Implenia, premier constructeur en Suisse, issu de la fusion entre Zschokke et Batigroup, dont il a été le principal acteur en 2005. Par son expérience, cet entrepreneur qui s'est mis à son propre compte fait le lien entre deux mondes. Celui de la finance et celui de la pierre. L'intangible et le tangible. Entretien.
01 La construction en Suisse
Le groupe Implenia ressent-il les effets de la récession?
Jusqu'à aujourd'hui, nous n'avons pas été affectés par la crise tant économique que financière. Notre carnet de commandes reste très solide. Pour 2009, nos perspectives demeurent assez bonnes.
Comment l'expliquez-vous?
Dans des situations de crise, la construction se comporte de manière anticyclique. Si nous devons entrer dans une phase difficile, nous le ferons plus tardivement que les autres secteurs de l'économie. Concernant spécialement Implenia, les travaux publics, comme les routes et les tunnels, prennent une place prépondérante. Or, en 2009, nous escomptons maintenir nos activités avec la Confédération et les cantons. Il est aussi correct que nous récoltions les fruits de notre fusion. Nos clients nous font toujours plus confiance.
La baisse des taux hypothécaires devrait-elle encourager l'accession à la propriété, donc la construction?
Je ne suis pas certain que les taux bas soient un facteur déterminant. Si vous n'avez pas confiance dans l'avenir, vous n'allez pas acheter un appartement ou une maison.
Plus de la moitié des immeubles en Suisse ont été construits avant ou dans les années 60. N'y a-t-il pas là un fort potentiel de rénovation?
En effet. Le thème de l'énergie ne doit pas seulement être abordé sous l'angle de la production énergétique par de nouvelles centrales, mais aussi et surtout sous celui de la conservation de l'énergie. Notamment par une meilleure isolation des bâtiments. Les infrastructures sont aussi à rénover. Ne faisons pas comme les Etats-Unis qui ont négligé leur entretien! Au sein de notre groupe, nous formons des équipes aptes à répondre à une demande qui va fortement augmenter. Mais la Suisse est-elle prête à faire de gros investissements dans ce domaine? C'est une autre histoire.
Seriez-vous favorable à une sorte de «plan Marshall» d'aide publique à l'investissement?
L'Etat peut donner un coup de pouce, mais ne doit pas s'impliquer financièrement davantage.
Comment agir, alors?
Le groupe Implenia, de même que tous les acteurs du marché, doivent développer les produits nécessaires.
Un partenariat public-privé est-il indispensable au financement d'une 3e voie entre Lausanne et Genève?
Cette troisième voie répond à un besoin réel. La région lémanique jouit de l'une des plus fortes croissances en Europe. C'est incontestablement une priorité nationale. Un partenariat public-privé pourrait éventuellement accélérer le processus. Ce modèle vaut la peine d'être étudié.
Avez-vous eu des contacts à ce sujet avec des élus romands?
Nous n'en sommes pas encore à ce stade.
Les Romands défendent-ils bien leur dossier?
Je ne peux pas vraiment juger. Mais, comme Suisse alémanique qui habite à Genève tout en ayant la plupart de ses activités outre-Sarine, je n'ai pas l'impression qu'à Berne ou à Zurich on soit vraiment sensible à ce dossier. Ce n'est pas un problème bernois ou zurichois. Il revient sans doute aux Romands de mieux faire comprendre leur position. Les Valaisans ont bien réussi à rendre indispensable le tunnel du Lötschberg.
Précisément, les nouvelles transversales alpines sont souvent décriées. Qu'en pensez-vous?
Utilisant régulièrement le tunnel du Lötschberg, je constate qu'on a raccourci la distance entre Zurich et le Valais d'une heure. Je suis fier que la Suisse ait réussi dans le passé à financerun tel projet. Aujourd'hui, ce dernier n'est plus un luxe mais une nécessité. Il est en revanche regrettable, et j'en reviens à la 3e voie, que le Valais soit plus proche de Zurich que de Genève. Quant au tunnel du Gothard, c'est le chantier technologique le plus difficile à gérer du monde. Je demeure convaincu qu'il fallait l'entreprendre. Vous verrez: l'axe du Gothard qui descend jusqu'à Milan deviendra très puissant.
02 Les projets en Russie
Il y a un an, Implenia a créé une société commune avec l'oligarque russe Chalva Tchigirinsky en vue de développer d'importants projets immobiliers. La crise économique va-t-elle tout remettre en question?
Monsieur Tchigirinsky a récemment vendu une partie de son portefeuille immobilier à la société Sibir qu'il contrôle lui-même avec d'autres partenaires. Ses initiatives seront développées dans une autre structure. Mais, comme il est devenu quasiment impossible d'obtenir des crédits en Russie à cause de la crise, une bonne partie des gros dossiers prendra beaucoup plus de temps à se réaliser. Mais cela nous convient.
Ah bon?
Si les projets devaient se réaliser simultanément, nous n'aurions pas les moyens de tous les mettre en Å“uvre.
Quels sont-ils, plus précisément?
Nous avions déjà conseillé à Chalva Tchigirinsky de revoir à la baisse sa plus haute tour d'Europe, la Russia Tower. Elle ne sera pas construite immédiatement. Quant à la transformation de l'Hôtel Rossija, près de la place Rouge,elle sera probablement assez vite réalisée. La ville de Moscou n'a pas intérêt à laisser trop longtemps en son cÅ“ur un chantier ouvert. Implenia offre la matière grise, la gestion des projets, mais ne construit pas les immeubles sur place.
Et la construction du stade des Jeux olympiques prévus à Sotchi en 2014?
Nous avons fait le design du stade olympique et de celui de hockey. Qui les réalisera? Nous ne le savons pas encore. Si aucune décision n'est prise avant la fin du premier trimestre 2009, je ne vois pas comment la Russie pourra organiser ses JO. Ce sera physiquement impossible. C'est pourquoi nous attendons une réponse que nous espérons positive d'ici à la fin de mars au plus tard.
03 L'univers des banquiers
Implenia est en conflit avec Laxey, ce hedge fund britannique propriétaire de 34% du capital qui veut supprimer la règle limitant le total des droits de vote des actionnaires étrangers à un maximum de 20%, en vertu de la Lex Koller. Où en est ce dossier?
Cette affaire est dans les mains de la justice. La Commission fédérale des banques nous a donné raison. Nous discutons avec les responsables de Laxey pour les inciter à vendre leurs actions. Nous les y aiderons. Cela dit, je constate que nous devons suivre des règles de transparence totale pour être cotés en Suisse, alors que nous sommes attaqués par un hedge fund opaque. On ne sait rien de lui et il met en danger la viabilité de notre entreprise de manière incroyable.
Comme ancien banquier, comment jugez-vous le sauvetage de l'UBS?
Nos autorités ont fort bien réagi, de manière sage et responsable. Mais le fait qu'on ait dû arriver à un tel scénario m'a vraiment choqué.
Les grandes banques vont-elles s'en remettre?
L'essence même du banquier, c'est la confiance. Sans elle, plus rien ne fonctionne. Or, les banques ne se font même plus confiance entre elles. Le monde financier est encore sérieusement bloqué. Rétablir la situation prendra beaucoup de temps.
Comment?
Par un traitement de racine, comme pour une dent malade. Les grandes banques doivent impérativement se recentrer sur leurs activités de base: la gestion de fortune et/ou le crédit. Quant à l'activité de banque d'affaires, elle doit être limitée et, surtout simplifiée. Il faut en finir avec une direction, et des administrateurs de banques qui ne comprennent pas les dossiers ou les modèles qui leur sont proposés. Quand on ne comprend pas une affaire, on ne s'y aventure pas. Je ne suis pas certain qu'à ce stade ce principe soit réellement compris et appliqué partout.
«LES BANQUES ONT BESOIN D'UN TRAITEMENT DE RACINE. COMME UNE DENT MALADE.»
PROFIL
ANTON AFFENTRANGER
1956 Naissance.
1981 Entre à l'UBS à Oerlikon. Puis à New York et à Hong Kong.
1993 Dirige l'UBS Genève.
1996 Directeur général de l'UBS Suisse.
1998 Associé à Lombard Odier, Genève.
2001 Crée Affentranger Associates SA.
2005 Comme président de Zschokke, participe à la fusion avec Batigroup pour créer Implenia.
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