Après les grandes remises en question des années 70 et 80, le bijou contemporain a retrouvé des formes et des dimensions plus «portables». Hérissé de crin ou tricoté en fil d’acier, en or, titane, cellophane ou même en boîte de conserve recyclée, il revisite les classiques ou s’invente des usages inédits. Il ose tout, mais conserve sa spécificité: le «fait main». Se démarquant ainsi radicalement du produit de série, il reste intimement lié à la virtuosité technique, à l’habileté manuelle, bref au savoir-faire. Dans l’archipel du design contemporain, le bijou – par l’importance qu’il accorde au faire – occupe donc un îlot à part. Une passionnante singularité autour de laquelle s’ancre et s’articule l’exposition du Mudac, joliment intitulée De main à main. Par le biais d’un questionnaire, sa commissaire Carole Guignard – elle-même créatrice de bijoux – a «cherché à cerner les liens qui se créent entre maîtres et élèves». Elle a interrogé les uns et les autres sur leur vision de l’enseignement, leur conception du métier, leurs aspirations de créateurs. Avec 58 bijoutiers de trois générations et des pièces pour l’essentiel récentes, elle dessine ainsi une magnifique géographie de la création contemporaine en Europe vue sous l’angle de la transmission du savoir. Intégré dans l’exposition et le catalogue, le résultat des interviews réserve des surprises. «Tous mes élèves doivent travailler longtemps avec un matériau qu’ils détestent franchement! Pour vaincre la résistance qui s’installe quand on n’aime pas quelque chose. On découvre des qualités précieuses dans des matériaux mal-aimés. On crée de l’or avec de la merde», explique le Hollandais Ruudt Peters. Le Suisse David Bielanger (enseignant aujourd’hui à Halle, dans l’ex-RDA) joue, lui, la carte de l’humour. «Ce que je cherche à obtenir en créant des bijoux? La gloire, la sagesse et une Toyota Corolla.» Dégager les influences, rendre visibles les liens n’est pas aisé. Carole Guignard a opté pour des vitrines posées sur des chariots métalliques regroupés en petites constellations. Clin d’œil tout à la fois à la pratique de l’atelier et à la mobilité des créateurs, cette scénographie souple permet d’isoler l’univers de chacun tout en le confrontant à celui de ses pairs. Au gré des salles, le visiteur découvre ainsi une dizaine de «familles» réunissant le maître, ses élèves, et parfois les élèves des élèves. C’est l’occasion, en particulier, de constater que le critère de l’identité nationale devient de moins en moins pertinent. Formels, techniques, philosophiques, les liens entre professeurs et étudiants sont de tous ordres. Et plus ou moins assumés. «Transformer un matériau était au cœur de l’enseignement d’Esther Brinkmann à Genève; ce thème, je le travaille encore», note son ex-élève Fabrice Schaefer, aujourd’hui enseignant dans la même école. L’Espagnol Marc Monzó revendique en revanche farouchement son indépendance. Mais utilise, sans le savoir, les mêmes termes que son professeur Ramon Puig Cuyaz pour définir sa pédagogie: «Je répète souvent à mes élèves: «Pensez avec vos mains.»
De l’incongru au quotidien. Cette pensée de la main offerte au corps et à la peau de l’autre caractérise bien l’univers de la parure. Consciente qu’«un bijou présenté en vitrine n’est qu’une sculpture miniature», Carole Guignard a donc confié quelques pièces de l’exposition aux élèves de l’Ecole de photographie de Vevey (CEPV). Elle leur a demandé de prendre en images ces bagues, broches ou colliers portés par des proches, des amis, des collègues. Intégrées à l’accrochage, leurs photographies noir-blanc marient avec finesse le précieux au banal et l’incongru au quotidien. Elles replacent le bijou dans le monde, permettent d’en mieux saisir l’échelle et parfois, discrètement, révèlent aussi la difficulté de l’y intégrer.
À VISITER •Lausanne. Mudac. Jusqu’au 5 octobre,
ma-di (et lu en juillet et août) 11-18 h.
En parallèle, «Les bagues de Dieter Roth». •Et aussi: Lausanne. Viceversa (place Saint-François 2):
Hiko Mizuno College of Jewellery Tokyo. Jusqu’au 26 juillet.
Et Viceversa – l’annexe (rue de la Mercerie 9):
«Passe-passe», travaux d’étudiants de la Haute Ecole d’art et de design de Genève.
Jusqu’au 12 juillet.
Tags: Mudac, Lausanne, De Main à Main,
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