Il est partout. Le bisphénol A (BPA) se cache dans les plastiques, les résines ou les vernis d’une multitude d’objets que nous utilisons quotidiennement, des CD aux lunettes, en passant par les jouets ou le papier thermique des tickets de caisse. On le trouve surtout dans nombre d’emballages alimentaires comme les boîtes en plastique, les films recouvrant l’intérieur des boîtes de conserve ou les canettes de boisson.
Et, de là, il passe aisément dans l’organisme humain où ses effets sont loin d’être inoffensifs. Au point que l’Assemblée nationale française a décidé, le 12 octobre dernier, de l’interdire dans tous les contenants alimentaires à compter de 2014. En Suisse, le sujet n’est toujours pas à l’ordre du jour.
Le bisphénol A n’est pourtant pas un nouveau venu sur la liste des produits chimiques potentiellement toxiques. Depuis plusieurs années, les scientifiques le soupçonnent d’être un perturbateur endocrinien, comme on nomme les substances qui miment l’action des hormones. Et, de ce fait, ils le suspectent de favoriser le diabète, les troubles cardiovasculaires et des maladies liées au système hormonal comme le cancer des testicules ou du sein.
Dans ce dernier domaine, Cathrin Brisken, chercheuse à l’ISREC (l’Institut suisse de recherche expérimentale sur le cancer, aujourd’hui intégré à l’EPFL), vient de jeter un nouveau pavé dans la mare. Son équipe a constaté, chez les souris femelles qui avaient été exposées in utero au BPA, «des changements persistants au niveau de la glande mammaire pouvant prédisposer au cancer».
Un précédent fâcheux. L’équipe de l’ISREC a fait boire à des souris portantes et allaitantes de l’eau contenant de très faibles quantités de BPA. Ses résultats sont sans appel: ce régime a eu une influence sur les glandes mammaires des filles, qui sont devenues plus sensibles à la progestérone. Inquiétant, lorsqu’on sait que l’exposition répétée à cette hormone est liée à une augmentation du cancer du sein. En outre, précise Cathrin Brisken, «nous avons constaté ces effets à des doses plus faibles que celles qui sont autorisées».
On peut rétorquer que les femmes ne sont pas des souris. La professeure en convient, mais elle rappelle un précédent fâcheux, celui du diéthylstilbestrol (DES), un médicament prescrit aux femmes enceintes dans les années 60. Par la suite, on a constaté, chez leurs filles devenues adolescentes, plusieurs cas d’une tumeur très rare à cet âge et aujourd’hui, chez celles qui ont atteint la cinquantaine, un doublement du risque du cancer du sein.
Or, «les effets du DES sur les glandes mammaires des souris sont les mêmes que ceux que nous avons observés». Un indice de plus de la dangerosité du BPA, «qui est, en volume, le troisième produit chimique le plus fabriqué».
Toutefois, ni le vote des parlementaires français ni les résultats de cette recherche qu’il a en partie financée ne semblent troubler l’Office fédéral de la santé publique. «L’OFSP a étudié les rapports scientifiques des diverses agences de sécurité alimentaires et est d’avis que le niveau d’exposition au bisphénol A par l’alimentation ne pose pas de risque pour les consommateurs, y compris pour les nouveau-nés et les nourrissons», affiche-t-il sur son site.
«Nous restons sur cette position, dit Michael Beer, responsable de la Division sécurité alimentaire dudit office. Nous avons pris connaissance de l’étude de l’EPFL; c’est un nouvel élément, mais il doit être vérifié. Il est trop tôt pour changer d’avis.» En fait, Berne «attend une évaluation de l’Autorité de sécurité des aliments» de l’Union européenne – où le BPA est pourtant déjà interdit dans les biberons depuis juin 2010 – pour réexaminer sa position.
Cathrin Brisken se refuse à commenter cette attitude. Elle déplore cependant que «le débat public ait été jusqu’ici focalisé sur les biberons. C’est important, mais il faudrait aussi se préoccuper des femmes enceintes et de celles qui allaitent. On pourrait au moins leur recommander de ne pas utiliser des boîtes en plastique pour réchauffer leurs plats au micro-ondes ou de ne pas laisser les bouteilles en plastique au soleil.» Des précautions simples, dont l’impact pourrait être grand.
| Dossier 'Ecoles polytechniques' | | |
Tags: Bisphenol A, sécurité alimentaire, EPFL, cancer du sein,
|