Tailleur bleu marine, cheveux sagement coiffés, Daniela* tripote nerveusement son bracelet. Gestionnaire de fortune à l’UBS depuis plusieurs années, elle n’a accepté ce rendez-vous avec L’Hebdo qu’à contrecœur. L’ambiance dans son entreprise, on s’en doute, est tout sauf sereine. Le groupe a annoncé la suppression de 2500 postes de travail en Suisse d’ici à 2010, dont 1200 à 1500 licenciements secs. Même si cette importante restructuration frappera surtout la région zurichoise, la Suisse romande (3700 emplois à fin 2008, dont environ 2000 à Genève) ne sera pas épargnée. Des réunions d’information ont déjà eu lieu, d’autres sont planifiées. «Nous voulons que la très grande majorité des employés concernés soient fixés sur leur sort avant mi-mai», indique Christoph Meier, porte-parole de l’UBS.
Un monde s’écroule. Les collaborateurs touchés ne tiennent à témoigner ni sur leur situation personnelle ni sur l’ambiance qui règne dans les bureaux de la plus grande banque du pays. «Ces personnes sont fâchées ou alors elles tiennent à tourner la page. Elles en veulent aussi beaucoup aux médias», indique Denise Chervet au nom de l’ASEB (Association suisse des employés de banque). Daniela confirme: «Avec leurs gros titres, les journaux ont mis de l’huile sur le feu.» Pour cette élégante quadragénaire, un monde est en train de s’écrouler, celui des banques omnipotentes.
Michel*, un quinquagénaire qui officie comme conseiller à la clientèle, partage son avis. Nous nous rencontrons à Lausanne, discrètement, en dehors de ses heures de travail. L’approche a aussi été difficile. Je l’ai appelé une première fois, à son domicile. Il a longuement hésité. Nous avons établi les règles du jeu: j’étais même prêt à m’engager par écrit à respecter strictement son anonymat. Je l’ai invité à déjeuner, dans un restaurant excentré, loin de la place Saint-François, le quartier des affaires. «A l’UBS, la communication a toujours été désastreuse, surtout ces derniers temps, détaille Michel. Nous sommes usés par ces rumeurs que nous découvrons en lisant la presse. Nous, nous sommes au front, face aux clients. Nous bossons comme des fous, nous continuons à faire notre boulot. En Suisse, l’UBS a réalisé des chiffres records dans certaines activités. Nous devons essuyer les plâtres à cause de trois dingues qui ont fait des bêtises aux Etats-Unis. C’est un comble!»
Soutenus par les clients. Vaille que vaille, les employés de l’UBS font front. Avec énormément de courage, soutenus par la plupart de leurs clients, du simple particulier aux grandes entreprises, en passant par les PME. Car la grande banque continue à offrir des services et des produits de qualité, loin des errements de certains des leurs, ou des révolutions de palais. L’UBS a décidé de maintenir son réseau domestique de 300 agences. En Suisse, plus d’une hypothèque sur six, un franc épargné sur six, un quart des fonds d’investissements sont gérés par cette banque qui maintient des relations d’affaires avec une famille sur trois et la moitié des entreprises. Le tissu économique suisse, de plus en plus interconnecté sur plusieurs cantons, a besoin de la présence de deux grandes banques.
Cette cure d’amaigrissement programmée – avec 23 300 salariés en 2010, l’UBS en regroupera autant qu’en... 1974! – va avoir des répercussions dans d’autres secteurs de l’économie. A l’UBS comme ailleurs, les dépenses sont limées: on voyagera plus en classe économique qu’en classe affaires, on délaissera les palaces pour les hôtels de catégorie moyenne, on évitera les taxis. A Genève, dans le quartier des banques, les commerçants en ressentent déjà les premiers effets.
C’étaient les rois de la Suisse. Philippe*, 60 ans, banquier au chômage, n’a fait qu’un passage éclair à l’UBS, dans les années 80. Mais il se souvient encore de l’ambiance «militaire» de l’établissement. «C’était très hiérarchisé, surtout dans les étages zurichois.» En 1997, la zurichoise Union de Banques Suisses et la bâloise Société de Banque Suisse annoncent leur fusion. Un ancien de la SBS s’en souvient aussi très bien: «Ceux de l’UBS, c’étaient les sérieux. Nous, nous étions beaucoup plus cool.» Une anecdote hante encore les couloirs de la banque: on reconnaissait certains cadres de l’UBS à leur seule manière de se déplacer, rapidement, penchés en avant, pressés et stressés. Le complet gris souris, alors que leurs collègues de la SBS, pour se donner une touche d’aristocratie bâloise, arboraient des tenues plus sophistiquées.
On connaît la suite. La fuite en avant. La conquête des Etats-Unis. Les rêves de grandeur de Marcel Ospel. La vente de produits maison de plus en plus standardisés ou complexes. «Sous Ospel, la banque n’était plus au service du client, c’est le client qui était au service de la banque», lâche un ancien.
Ils étaient les rois de la Suisse. Mais, pour avoir voulu devenir les rois du monde, les cadres de l’UBS doivent aujourd’hui sous-louer le chalet à Verbier et vendre la Porsche Cayenne. De sanctuaire, l’UBS se prépare à redevenir une banque comme une autre.
Après le mythe de l’UBS militaire et conservatrice, c’est celui du mythe des banquiers arrogants, grassement payés, comparant leurs bonus sur un green, qui a vécu. Une page se tourne. Mais l’histoire de la banque ne s’arrête pas. Un nouveau chapitre est en train de s’écrire. Au-delà de la peur.
*Prénoms d’emprunt. Sept employé(e)s ou anciens employé(e)s de l’UBS (cinq à Genève et deux à Lausanne) ont été contactés ou rencontrés pour réaliser cette enquête. Aucun(e) n’a accepté de témoigner à visage découvert.
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