«Le bronzage, c’est une forme de libération»

Par Elisabeth Gordon - Mis en ligne le 10.07.2008 à 00:00

Tendance. Apparu au début des années 20, devenu populaire à partir des années 60, le bronzage a maintenant son histoire, écrite par Bernard Andrieu.

Associé aux vacances et à la plage, le bronzage est une pratique récente en Occident. Professeur d’épistémologie du corps et des pratiques corporelles à Nancy-Université, Bernard Andrieu s’est intéressé à ce comportement qui s’intègre dans «l’histoire de l’interaction entre l’homme et la nature».

A quand remonte la pratique du bronzage?
En Europe, le bronzage est apparu au début des années 20, essentiellement dans un contexte de vacances et de loisirs. Il concernait, dans un premier temps, les classes aisées, puis il s’est démocratisé aux alentours de 36-40 et il n’est devenu vraiment devenu populaire qu’à partir des années 60.

En France n’est-ce pas Coco Chanel qui l’a mis à la mode?
C’est la version officielle, mais on n’a pas d’archives qui permettent de l’attester. Cela dit, l’idée est née dans le milieu de la mode, de la parfumerie et de la cosmétique. Pour bronzer, il faut dénuder le corps, et Coco Chanel fait partie de ceux qui ont incité à exposer le corps au soleil. Dans les années 30, elle a d’ailleurs mis au point un élixir «brunissant».

Cela a marqué un tournant: aux XVIIIe et XIXe siècles, la peau blanche était prisée, car elle était le signe de l’aristocratie.
Oui et, à cette époque, les gens utilisaient essentiellement le fard pour maintenir une sorte de blancheur symbolique; c’était aussi un masque social qui permettait de cacher la peau. Au contraire, le bronzage expose la peau et constitue un maquillage naturel.

Avec la démocratisation du bronzage, la blancheur est ensuite devenue signe de mauvaise santé.
C’est en effet un signe de dépression, de mélancolie, d’amaigrissement ou de maladie, comme la tuberculose. C’est ainsi que des médecins ont développé l’héliothérapie avec l’idée que, pour soigner, il faut exposer les corps en plein air et rechercher à la fois la lumière, la chaleur et le bronzage. C’est d’ailleurs dans ce contexte que sont apparus les sanatoriums.

Derrière ces thérapies, n’y a-t-il pas l’idée que se mettre au soleil, c’est retrouver le contact avec la nature?
Tout à fait, et cela s’inscrit dans le contexte du naturisme. A la fin du XIXe siècle, il y a tout un courant européen – qu’on retrouve en Suisse, en Allemagne, en Belgique et en France – qui vise à retrouver le contact direct avec la nature, mais aussi avec des pratiques corporelles saines: la diététique, la gymnastique, etc. C’est une forme de libération face à l’urbanisation, la pollution, la fatigue due au travail. Mais, alors que le naturisme se pratique dans des endroits clos, le bronzage démocratise la relation au soleil; il se fait partout. Et c’est ainsi que la plage qui, en tant que telle, a été inventée à la fin du XIXe siècle, est devenue un lieu d’exposition au soleil.

Aujourd’hui, le bronzage est au contraire associé au risque de cancer de la peau.
En fait, j’ai retrouvé des documents montrant que, dans les années 20, on était déjà conscient des liens entre le soleil et le cancer de la peau. Mais c’est à partir des années 50 que l’on commence à parler de la dangerosité du soleil. Il faut dire qu’on a découvert la radioactivité et qu’il y a eu le bombardement d’Hiroshima: l’époque est à l’inquiétude vis-à-vis des radiations. C’est alors que les entreprises cosmétiques inventent les indices de protection et les écrans solaires et que l’on commence à prendre conscience qu’il faut se protéger du soleil. Mais cela va prendre du temps, avant d’entrer véritablement dans les mentalités.

Au cours des siècles passés, il y a eu d’incessants aller et retour dans la conception de la peau blanche ou de la peau brune. Est-ce pour cela que vous considérez que le bronzage est une pratique culturelle?
Aujourd’hui, il s’agit en effet d’une pratique culturelle et sociale, qui a d’ailleurs changé depuis une trentaine d’années. Dans les années 70, on était dans une phase de libération du corps, et la nudité se pratiquait comme une forme de bien-être. Aujourd’hui, le bronzage est devenu une surface sociale, un moyen d’attirer le regard et d’adresser des signes à autrui.

A ce sujet, vous écrivez, dans votre livre, que le bronzage est l’équivalent symbolique de la marque corporelle utilisée dans certaines civilisations. Pouvez-vous développer cette idée?
C’est une hypothèse. En Occident, on a tendance à lutter contre les marques corporelles définitives qui portent atteinte à l’intégrité du corps; on préfère les marques éphémères – comme le tatouage qui s’efface ou le piercing. Le bronzage, lui aussi, s’efface. En outre, suivant les vêtements qu’on porte, il préserve des parties blanches qui n’ont pas été exposées aux autres, car elles relèvent de l’intimité. En ce sens, il est érotique.

Pensez-vous que, avec la généralisation des conseils de prévention, le bronzage est amené à disparaître bientôt?
Je crois qu’on se dirige vers l’écobronzage. On a pris conscience que le soleil est une source d’énergie qu’on peut exploiter. On va donc continuer à exposer sa peau (pas trop), mais aussi de nombreux objets, comme les toits, qui vont eux aussi se bronzer dans le sens où ils vont récupérer de l’énergie solaire. L’exposition de la peau n’a peut-être été qu’une anticipation de cet écobronzage.
 
 
Bronzage. Une petite histoire du soleil
et de la peau. CNRS Editions, 128 p.

 

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