«Ça va être très compliqué», confie-t-on à l’interne de la cellule anticorruption de l’Union des associations européennes de football (UEFA). L’instance, basée à Nyon (VD), avait annoncé il y a neuf mois sa volonté de lutter contre les matchs truqués. Elle n’a pas traîné. Vendredi et lundi derniers, plus de 200 matchs ont été épinglés dans onze pays d’Europe, dont 28 en Suisse. Cinquante perquisitions et 26 arrestations, dont deux en Suisse, ont suivi dans des rafles initiées par la police allemande. L’opération, menée à la demande de l’UEFA, est la plus vaste jamais connue par l’Europe du football. Et ce n’est que le début. A l’UEFA, on estime qu’il faudra au moins sept ans pour assainir le milieu.
Casse-tête. Mais, dans l’immédiat, il s’agit d’affiner les dossiers et de sanctionner. Un travail énorme qui impliquera les neuf fédérations compromises, l’association européenne, les polices et les systèmes judiciaires des divers pays ainsi que les offices de paris asiatiques, souvent illégaux et sources d’une bonne part de la dérive. Un ensemble extrêmement difficile à canaliser. Qui sera sanctionné? Les joueurs, les clubs? Quelles seront les peines? L’enjeu n’est pas anodin. En avril dernier, le club macédonien du FK Pobeda a été suspendu de compétitions européennes pendant huit ans par l’UEFA pour avoir «trafiqué» ses matchs du tour préliminaire de la Ligue des champions en 2004. Certes, il a déposé un recours devant le Tribunal arbitral du sport, à Lausanne, qui se prononcera à la mi-décembre. Néanmoins, la sanction laisse présager des impacts au niveau national. Des championnats pourraient être déséquilibrés, voire décapités.
Pour l’heure, l’écrasante majorité des services officiels débarquent en terre quasi inconnue. Même la question du «juge compétent» est ouverte. Le thème a été abordé hier, à huis clos à Nyon, lors d’un rassemblement exceptionnel des fédérations impliquées. Aujourd’hui, les associations nationales jouissent de la compétence pour les matchs qui se déroulent dans leur championnat, soit l’essentiel des rencontres suspectes. Mais, à l’UEFA, l’idée de transférer ces pouvoirs au siège européen fait son chemin. Avantage: l’organe connaît les dossiers, possède et maîtrise les outils juridiques nécessaires pour contrer ce nouveau fléau. De plus, et c’est là sans doute le point crucial, il traiterait chaque affaire équitablement. «Si les dossiers sont remis aux fédérations, ils risquent de dormir sur une pile, craint-on à l’interne du Service juridique de l’UEFA. Certains pays se montreront fermes, d’autres laxistes, ce qui créerait des irrégularités.»
La fermeté est nécessaire. Car le phénomène qui gangrène le football ne peut être pris à la légère. La preuve par les sommes en jeu: 1,2 milliard de francs ont été pariés via l’internet en Asie sur un seul match de Ligue des champions. Selon la Fédération internationale de football association (FIFA), les paris sportifs misés à travers le monde se sont montés à 530 milliards de francs en 2008. Des montants en grande partie invisibles pour le fisc. Idéal pour le blanchiment d’argent sale et la corruption. Le phénomène est à mettre au même niveau que le dopage, en plus sournois. Car, ici, il s’agit de perdre pour gagner.
Si facile. En août dernier, en préambule à un colloque à huis clos à Nyon sur le sujet, le président de l’UEFA, Michel Platini, soulignait la gravité de la situation: «C’est enlever sa raison d’être à la compétition, c’est priver tous nos matchs de leur magie.» Une question de vie ou de mort. Malheureusement, avec 38 millions de joueurs et 5 millions d’arbitres dans le monde, le football est le vecteur le plus propice à ce type de fraude. Peu importe le niveau. Peter Limacher, responsable de la cellule anticorruption que l’UEFA a mise en place au début de 2009 donne un exemple: «En Angleterre, 600 000 livres sterling (1 million de francs) ont été pariées via Betfair.com pour un match de 5e Ligue anglaise. Ce doit être au moins le double en Asie où le pari est une institution.» En Allemagne cette année, des matchs de M19 ont fait l’objet de paris.
«C’est de la criminalité organisée», souligne Robert Breiter, responsable du département juridique de l’Association suisse de football (ASF). «Je connaissais le phénomène, mais j’ai été choqué par les montants et les matchs impliqués. Il est si facile de truquer un match de football. Pas besoin d’autogoal», poursuit le spécialiste de l’ASF. Depuis, Robert Breiter regarde les rencontres d’une manière différente. Il doute: «Il ne faut pas tomber dans la paranoïa. Mais ce sont des détails qui permettent de truquer une partie. Par exemple, lors du match de l’équipe de Suisse face à la Lettonie à Riga, lorsque Benaglio touche le ballon et le lâche ensuite, on peut imaginer que c’est du trucage. C’est la même chose pour la finale de la Coupe de Suisse de l’an dernier entre Young Boys et Sion (2-3). Et, pourtant, je suis un fan d’YB. C’était 2-0 et, tout à coup, Sion a mis trois buts sur erreur de la défense d’YB», exemplifie le juriste de l’ASF.
«Les paris truqués ont toujours existé», signale Paul Scotney, expert anglais qui a renoncé, il y a quinze ans, à sa carrière de superintendant chef dans la police britannique pour créer son bureau d’investigation sur la fraude dans le sport. «Le milieu des paris s’est professionnalisé, note-t-il. C’est devenu une industrie. Et l’internet a permis de donner l’accès à tous, sans aucun contrôle. Les premiers cas de tricherie ont été décelés dans les courses de chevaux. Il y en a eu ensuite dans le base-ball et le cricket. Mais, pour le football et le tennis, sports planétaires, l’impact est gigantesque. Les organes asiatiques l’ont bien compris. Là-bas, les maisons de paris fonctionnent comme la Bourse.» Des bookmakers vendent et achètent des matchs européens à longueur de journée.
On a dépassé l’ère du match truqué où l’argent passe de main à main. Tout n’est que virtuel.
Un club en faillite peut ainsi se renflouer en acceptant de vendre un seul match. Il peut se payer un gros transfert de la même manière. Tout comme un arbitre ou un joueur (principalement les gardiens et les défenseurs) peuvent s’offrir un joli chèque en acceptant de lever le pied. On estime qu’il suffit d’acheter deux joueurs pour faire perdre une équipe. Certains, à l’Est ou dans les ligues mineures, touchent à peine 450 francs par mois. Ils sont des cibles parfaites pour les truqueurs, tout comme les athlètes mal intégrés ou livrant des piges à gauche à droite.
Les gros moyens. L’UEFA s’est adjoint les services du Britannique Paul Scotney pour créer sa cellule anticorruption composée d’experts sur le terrain, de spécialistes disciplinaires à Nyon, d’un réseau d’informateurs étoffé en Europe – 300 enquêteurs pour l’affaire qui vient de sortir – et d’un informaticien qui supervise le travail du système de détection précoce des fraudes (PFDS), un logiciel ultrasophistiqué qui analyse les flux d’argent pariés lors des matchs de football de l’UEFA, mais également des 1re et 2e divisions nationales et des coupes nationales. Près de 29 000 rencontres sont ainsi passées sous la loupe.
«Lors du colloque à Nyon, nous avons appris que nous étions reliés à ce système informatique. Nous n’avons pas accès à ces informations, sauf en cas d’alerte rouge. C’est le signal qu’il y a suspicion de fraude», relève Robert Breiter de l’ASF. Une base de données recensant tous les joueurs jusqu’en 2e division nationale (Challenge League), tous les entraîneurs et tous les arbitres est opérante depuis juin. L’idée est d’établir la traçabilité du joueur, de connaître ses connexions; des informations dites intelligentes qui aideront ensuite aux enquêtes disciplinaires. «Avant, à l’ASF, nous n’avions aucun moyen de surveiller ce phénomène, reconnaît Robert Breiter. C’est un système extrêmement coûteux que même des fédérations mondiales comme celle du tennis ne peuvent s’offrir.» L’UEFA a prévu de dépenser plusieurs millions de francs chaque année pour lutter contre ce fléau.
Parlement européen sensibilisé. D’autres mesures ont encore été prises. Une feuille de route a été mise en place avec les 53 fédérations de l’UEFA pour savoir comment repérer les trucages et comment agir lors de matchs suspects. Le code disciplinaire va être mis à jour d’ici à mai 2010. La prévention s’intensifiera dans les clubs. L’engagement des polices nationales a été demandé, ainsi que celui de la justice pénale qui découvre le phénomène. Le Parlement européen a été sensibilisé à cette thématique nouvelle et complexe. Il est désormais question de former une brigade anticorruption dans le cadre d’Europol. Une agence européenne de lutte contre la fraude pourrait aussi voir le jour à Bruxelles.
La question de la preuve reste toujours le point épineux de ces dossiers. Les organes de lutte contre le dopage ont la chance de pouvoir compter sur les tests sanguins. Contre le trucage, il n’y a pas encore de parade, même si des outils sérieux permettent de réunir «un faisceau d’indices». Pessimiste, Robert Breiter constate «qu’il y a une omerta, comme pour le dopage. Tout le monde sait que ça existe, mais personne ne voit rien. C’est la mafia. Le problème est de trouver des témoins. Personne n’a intérêt à parler, sauf s’il y a des rancunes. Ça a été le cas pour le procès de Pobeda. Un entraîneur licencié a tout dévoilé. Mais ce ne sont que de rares hasards. Dans son dossier, l’UEFA a aussi utilisé des écoutes téléphoniques et des témoignages anonymes. Le droit suisse ne les accepte pas. Je suis mitigé, reconnaît Robert Breiter. Mais on ne peut pas fermer les yeux. L’ouverture d’une procédure disciplinaire est déjà un signe. Les joueurs, les arbitres ou les dirigeants de clubs savent qu’ils risquent gros.»
DES CHIFFRES ASTRONOMIQUES
530 mia de francs. Somme totale des paris sportifs en 2008. 60% Part du football dans le total parié sur l’internet. 1,2 mia de francs. Record misé en Asie sur un seul match de Ligue des champions. 45 mio de francs. Somme moyenne misée sur un match de Championnat anglais. 1 mio de francs. Somme misée chez Betfair pour un match de 5e division anglaise. 200 Nombre de matchs en Europe dans le collimateur de l’UEFA et du parquet de Bochum. 27 Personnes ont été arrêtées (seize en Allemagne, deux en Suisse et neuf en Italie).
UN CANCER (PRESQUE) GÉNÉRALISÉ
Onze pays sont touchés par les révélations du parquet de Bochum. Au total, un soupçon de manipulation plane sur plus de 200 matchs, dont une quinzaine de parties de Coupes d’Europe.
Les clubs de Sion, Neuchâtel Xamax, Young Boys, Aarau, Servette et Yverdon-Sports ont été cités dans différents articles. Mais il semble que ces clubs aient été victimes des manipulations de leurs adversaires, à l’instar de Sion et Neuchâtel qui ont affronté l’équipe bosniaque de Travnik durant leur préparation d’été. Pour les FC Gossau et Thoune, le problème semble plus grave. Le premier a suspendu un joueur et son ancien gardien bosniaque s’est volatilisé. Le second a suspendu son attaquant Pape Omar Faye, meilleur buteur de Challenge League, après l’interrogatoire de celui-ci par les enquêteurs.
TRAQUE DIGNE DU FBI Mise sur écoute autorisée en Suisse
L’expert antifraude, Paul Scotney, n’y va pas par quatre chemins. Pour lui, tous les outils doivent être mis entre les mains des enquêteurs. «Si vous disposez d’une structure efficace et que les joueurs le savent, ils réfléchiront avant de passer à l’acte. Nous infiltrons des agents dans le milieu, qui renseignent l’organe central (ndlr: dans ce cas l’UEFA). Nous utilisons la surveillance informatique, les écoutes téléphoniques, les micros et les cartes SIM des joueurs et de leurs entraîneurs. Ce qui n’est pas accepté dans tous les pays. En Angleterre, on peut forcer quelqu’un à nous donner sa carte SIM en le menaçant de lui retirer sa licence. On peut même l’enregistrer à son insu ou payer des gens pour obtenir des informations (ndlr: il évoque 10 000 euros). Mais cette personne ne pourra pas témoigner devant un tribunal.» En Suisse, une mise sur écoute de joueurs – comme l’a demandé parfois le président du FC Sion Christian Constantin – est légale, avec l’accord d’un juge. Le spécialiste britannique va même plus loin: «Demander à un joueur de mettre à disposition son téléphone lors d’une enquête devrait être une nouvelle exigence que l’on accepte lorsqu’on devient sportif professionnel. Cela est comparable à l’obligation de fournir un échantillon d’urine ou de sang lors d’un contrôle antidopage.»
COMMENT TRUQUER UN MATCH?
Il y a un an, Declan Hill avait défrayé la chronique en publiant Comment truquer un match de foot?. Cette enquête avait mené le journaliste canadien aux quatre coins de la planète sombre du football. Son affirmation la plus forte: que les résultats de quatre matchs de la Coupe du monde 2006 ont été arrangés. L’ouvrage révèle la vulnérabilité du sport aux intérêts mafieux. Toujours en manque d’argent, les clubs ne prêtent pas souvent l’attention voulue à la provenance des fonds. Mal payés, les joueurs de seconde zone sont, eux, tentés ou contraints d’accepter des revenus douteux. «Les gens jugent le comportement de l’équipe dans son ensemble et non de chaque individu», relève le journaliste dans son livre. A cela s’ajoute la subjectivité du football. «Le jeu peut être mauvais juste parce que les joueurs jouent mal.» POUR PARVENIR À SES FINS, il suffit de quelques erreurs ridicules. Pas besoin d’autogoals, trop visibles. Mais rater un tacle. Ou faire semblant de chercher le hors-jeu. Foi de joueur corrompu, cité par Declan Hill, «c’est la meilleure manière: “Tu remontes le terrain, tu fais croire que tu cherches le hors-jeu et l’attaquant de l’équipe adverse qui, lui, n’est pas hors-jeu, a le champ libre.”» LES TRICHERIES PEUVENT ÊTRE PLUS SOURNOISES. Les sites de paris, légaux ou pas, offrent une multitude de possibilités de parier. Résultat à la mi-temps, nombre total de buts, dans le premier quart d’heure, nombre d’expulsions ou de cartons jaunes... Selon Declan Hill, un arbitre pariait lui-même sur le nombre d’avertissements qu’il allait distribuer. «Dans chaque pari, il y a la notion de probabilité. Truquer, c’est rechercher la certitude.» TRUQUER AVEC LE MARCHÉ EST LE PLUS DISCRET. «Si, explique Declan Hill, une équipe faible doit rencontrer une équipe plus forte, le marché s’attend à ce que l’équipe forte gagne. Les truqueurs vont s’arranger avec l’équipe faible, miser un maximum d’argent sur l’équipe forte et personne ne va rien suspecter, puisque les résultats seront ceux attendus par le marché. ENFIN, IL EST FAUX DE CROIRE qu’on parvient au résultat désiré dans les dernières minutes. «Il y a une vraie différence de timing des buts dans un match normal et dans le match truqué. Dans les truqués, le nombre de buts est plus élevé dans les 10 premières minutes. Il diminue dans les 10 dernières.»
Comment truquer un match de foot? Declan Hill. Editions Florent Massot, 443 p.
DES MILLIONS DE PERTES POUR LES ÉTATS
EN SUISSE Selon les estimations de la Commission fédérale des jeux, en 2007, les exploitants illégaux ont réalisé sur l’internet des revenus bruts des jeux (bénéfices bruts) de 75 millions de francs (34 pour les paris et 39 pour les jeux de casinos), des sommes invisibles pour le fisc. 75 000 personnes en Suisse utiliseraient des offres illégales. Par comparaison, les deux sociétés de loteries suisses ont réalisé 35 millions de revenu brut pour 300 000 utilisateurs.
COMME LES PARADIS FISCAUX Le Groupe d’action financière (GAFI), l’organisme intergouvernemental de lutte contre la fraude de l’OCDE, a publié en juillet 2009 un rapport sur le blanchiment d’argent par le sport, secteur considéré comme vulnérable (www.fatf-gafi.org). Le problème des paris sur l’internet est abordé, mais sa dimension a poussé les experts à préparer un rapport spécifique.
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