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Le casse-cou dont l'armée avait besoin

Mis en ligne le 31.12.2002 à 00:00

Christophe Keckeis Les défis du nouveau chef des forces militaires sont énormes? Tant mieux! Le Neuchâtelois a de la fougue, du caractère, de l'audace et du verbe.

L'Hebdo; 2002-12-31

Christophe Keckeis Les défis du nouveau chef des forces militaires sont énormes? Tant mieux! Le Neuchâtelois a de la fougue, du caractère, de l'audace et du verbe. Le casse-cou dont l'armée avait besoin

Christophe Keckeis Les défis du nouveau chef des forces militaires sont énormes? Tant mieux! Le Neuchâtelois a de la fougue, du caractère, de l'audace et du verbe.

Il est affable, mais sa poignée de main vous broie les phalanges. Il se soumet viscéralement aux décisions du «peuple, du Parlement et du Conseil fédéral», mais ses ordres claquent au vent, comme le drapeau à croix blanche d'un refuge de haute montagne. Ainsi, jeudi dernier, sur le point de poser pour la postérité, Christophe Keckeis s'aperçoit qu'il a oublié d'emporter avec lui ses nouveaux galons de commandant de corps, des patelettes noires à liserés dorés surmontées de trois étoiles. Qu'à cela ne tienne! «Téléphonez à Berne, qu'on me les amène tout de suite à Payerne!» Quarante minutes plus tard, elles sont là. Le divisionnaire Keckeis en orne aussitôt ses épaulettes et enlève l'ancienne barrette à deux étoiles. Ça y est, c'est fait, il n'est plus le commandant suppléant des Forces aériennes, il est désormais le chef de l'Etat-major général, avant de devenir, le 1er janvier 2004, le chef de l'armée suisse en temps de paix. Choisi en octobre dernier par Samuel Schmid, avalisé par le Conseil fédéral, notre Eisenhower national supervisera, comme le veut la réforme «Armée XXI», l'Etat-major de planification, l'Etat-major du chef de l'armée, l'Etat-major de conduite, l'Instruction supérieure des cadres, les Forces terrestres, les Forces aériennes et la Base logistique de l'armée. Une mission unificatrice immense, subordonnée de surcroît à une décision populaire dans le courant 2003, un référendum ayant été lancé au sujet de la réorganisation de notre armée.

Pour l'heure, avant de courir les meetings en faveur de la réforme «XXI» et avant d'affronter la fratrie des Neinsager qui se recrutent aussi bien sous la Coupole fédérale qu'au coeur de la Suisse profonde et dans les rangs de sa propre armée, le commandant de corps Keckeis savoure, à 57 ans, sa promotion. Neuchâtelois, originaire d'Argovie, bilingue parfait, marié et père de trois enfants, ce militaire de carrière, licencié en sciences politiques, a tout simplement répondu à une annonce du Département de la défense, à l'instar de 42 autres candidats. Après une évaluation mandatée auprès d'une entreprise de chasseurs de têtes, ils n'étaient plus que dix-huit, puis douze, obligés de postuler une seconde fois, au moyen d'une lettre de motivation, d'un curriculum vitae et d'un cursus studiorum. Il est resté le seul, «le plus capable», selon Samuel Schmid, notamment parce qu'à la différence des autres prétendants, qui trouvaient incroyable qu'après trente ou trente-cinq années de «baraque», il faille répondre à une annonce et faire valoir ses qualités, il a «trouvé ça tout à fait normal. Les autres disaient: "Qu'est-ce que c'est que cette bêtise qui consiste à mettre au concours un poste pareil!"»

Une affaire de passion

Dans la salle de briefing de l'aérodrome de Payerne, ornée, le long du mur, d'un panorama alpestre que seuls les aéronautes peuvent admirer de visu, le militaire, affublé de ses trois étoiles, se plie dorénavant aux injonctions du photographe. Un sourire sincère, une joie évidente. La moustache frise un brin, l'oeil est clair, l'attitude altière. Sur son bras luit l'écu bleu nuit des aviateurs, sa plus grande fierté. Plus de 4000 heures de vol à son actif, aux commandes d'un Mirage, d'un Tiger ou d'un FA/18. «J'ai vécu une carrière absolument fabuleuse. Comme vous le savez, dans ce genre de profession, on a affaire à des gens passionnés. C'est un don du ciel d'avoir pu vivre dans une telle communauté. Ça vous donne une force et un plaisir de travail que magnifie une composante essentielle de cette discipline, à savoir la confiance. Dans les airs, vous dépendez totalement l'un de l'autre: si le leader fait une erreur, tout le monde se tue.»

Cette expérience aéronautique, acquise au cours des trente-sept années passées au sein de l'aviation militaire, Christophe Keckeis entend précisément l'appliquer à toute l'armée. «La spécificité des forces aériennes c'est de voir comment ça marche dans la pratique, en "live" et pas dans les livres ni les beaux tableaux théoriques. Si on croit qu'une tactique X avec un matériel Y va produire un résultat positif, ma réponse sera toujours: "C'est très joli, mais ce scénario, il faut le vivre!". Dans les airs, tout est filmé, tout est enregistré et, ensuite, on procède à un débriefing. Vous développez de fait un sens du risque calculé qui manque ailleurs parce que les gens n'ont pas la possibilité de chercher la vérité par l'acte.»

Redonner du sens

Son rêve? Que le personnel de l'armée, la milice, les quelque 10 863 employés qui la composent «retrouvent le véritable sens de leur travail, se demandent si ce qu'ils font amène réellement une valeur ajoutée. Moi qui viens du terrain, la seule chose qui m'intéresse, c'est la qualité du produit "armée". Le peuple doit constater qu'il en sort toujours quelque chose d'utile.» Pour cela, Keckeis ne craint pas de «polluer un peu cet esprit poussiéreux» qui prévaut au sein de la Grande Muette: «C'est un système lourd où beaucoup de gens n'ont jamais vécu l'expérience de l'engagement actif. Ils ne savent pas comme ça pue un avion, comme c'est sale, le terrain, comme c'est triste, un camp de réfugiés!»

Avec la tenue du World Economic Forum de Davos et du G8 à Evian, le début de l'année 2003 lui offre les moyens de se signaler au grand jour, en veillant à leur sécurité. Le Conseil fédéral envisage-t-il d'interdire le survol de Davos? Keckeis propose aussitôt d'aller jusqu'au bout du processus: qu'un FA/18 armé de missiles survole la zone 24 heures sur 24 et fasse feu sur tout appareil qui violerait l'interdiction. Or la suggestion a ému le pays: «Il faut bien qu'on tire les leçons du 11 Septembre, réplique-t-il. A l'étranger, quand je vais voir mes collègues, je constate que tous ont adopté des stratégies défensives nouvelles. Mais pas en Suisse où la catastrophe aérienne d'Ueberlingen a d'un coup oblitéré celle du World Trade Center. Nous avons pourtant une ordonnance qui nous permet de bloquer un espace aérien et nous autorise à tirer en cas de violation. Si le monde politique veut bien l'assumer, je suis prêt à appliquer cette loi.» Dans une Suisse où toute décision est censée avoir l'accord du peuple, la logique de Keckeis équivaut à un séisme: «Ecoutez, le pire qui puisse nous arriver, dans un tel cas, c'est ce qui s'est passé dernièrement à Prague, lors du sommet de l'OTAN. Deux jours avant l'ouverture, les Américains ont dit aux Tchèques que leurs mesures de sécurité n'étaient pas sérieuses: "Laissez-nous faire, on s'en charge!" Imaginez la honte, si un tel scénario survenait chez nous, avant le sommet du G8 à Evian! La Suisse veut-elle offrir sa compétence pour des sommets internationaux? Fort bien! Mais cela signifie qu'il faut assurer la sécurité. Lorsque vous n'êtes capables de fournir que des chambres d'hôtel et des restaurants, vous n'êtes pas crédibles.»

Et si ça castagne? «Il faut savoir prendre des risques! Vous ne vous rendez pas compte du plaisir que m'a fait le Conseil fédéral en décrétant que la sécurité du Forum était du ressort de l'armée. Mais c'est formidable! On va mouiller nos chemises pour que Davos et Evian soient nos cartes de visite. Ne pas faire la guerre, mais produire de la sécurité, c'est notre rôle!»

L'autre défi qui attend l'ancien chef des forces aériennes réside dans sa crédibilité auprès du reste de l'armée. Celle-ci se répartit entre quatre corps commandés par de grands seigneurs, sûrs de leur bon droit, de leurs prérogatives et de leur territorialité. Héritiers d'une tradition extrêmement tenace, peu enclins à se liquéfier au sein d'une seule armée nationale, qui n'aurait plus rien à voir avec l'antique bricolage régional, cantonal ou local, ces baronnies s'appuient sur de puissants soutiens politiques destinés à freiner, retarder voire combattre Armée XXI. «J'ai décidé de travailler sur deux niveaux, la conduite des hommes et la dignité. Je sais que je ne dois pas me louper dès mon entrée en fonction le 1er janvier 2003. Si je ne m'impose pas, si je ne suis pas crédible, si je n'obtiens pas la confiance des cadres supérieurs, je n'y arriverai pas davantage le 1er janvier 2004.»

La mesure et la menace

Sur ce point, Keckeis a soudain deux visages. Le premier est conciliant, ouvert, mesuré. Sentinelles qui se tiennent docilement au service de la parole, ses mains tracent sur la table un triangle isocèle: oui, il va travailler avec les militaires qui ont un rôle à jouer dans la nouvelle armée, dialoguer avec les personnes dubitatives, tenter de les convaincre, sans pour autant «gaspiller de l'énergie avec les irréductibles. Qu'ils terminent dignement leur dernière année, je vais essayer de ne pas me mêler de leurs affaires.» Le second visage est en revanche terrible, implacable, menaçant. S'agissant des cadres supérieurs qui contestent des décisions prises par le peuple et le Parlement, Keckeis rugit comme un lion, son poing fermé tambourine violemment sur la table de travail:»Je les ai déjà convoqués pour leur faire passer un message très clair. J'exige une loyauté totale et exemplaire face aux décisions prises. Je les invite à discuter pendant qu'on en est encore à la phase de discussion. Mais je n'accepte pas, à aucun niveau, qu'un major ou un commandant de corps se permettent de ne pas respecter la décision des autorités politiques.» Ceux qui craignaient la montée en puissance, au sein de notre administration fédérale, d'un militaire peuvent être rassurés. Christophe Keckeis est loyaliste, héréditairement subordonné à la volonté du peuple suisse qu'il désigne toujours d'un mot emblématique: «le souverain.» Et d'enchaîner: «Je puis comprendre certaines déceptions, certaines tristesses, mais je ne comprends pas qu'on puisse mettre autant d'énergie pour quelque chose qui n'a plus lieu d'être...»

Dernier challenge, peut-être le plus difficile, qui attend Keckeis, l'abandon d'une image un peu surannée de notre armée. «Je sais que pour de nombreux soldats et militaires de carrière, la Suisse commence à la frontière. On se barricade, on canarde tout ce qui vient de l'extérieur, on mine les ponts, les cols et les tunnels... Bref, c'est Morgarten. Aujourd'hui, cela n'a plus rien à voir avec la réalité.» En clair, ceux qui pensent qu'une défense autonome du sol national est possible se trompent: «Ou alors, il faudrait disposer de 600 à 700 FA/18! Vous pensez bien qu'un projet aussi coûteux n'a aucune chance devant le Parlement! Dès lors, il faut s'efforcer d'expliquer à la population qu'avec 4 milliards de francs annuels dévolus à notre armée, on peut faire de l'excellent travail, en contractant une sorte d'assurance vie au niveau européen.» Or cette collaboration suppose une réciprocité qui passe par une remise en question de la neutralité et un investissement de notre armée à l'étranger: «Arrêtons de penser que l'argent dépensé hors de notre territoire est perdu! Je vous assure que notre participation humanitaire au Kosovo en 1999 fut infiniment plus efficace et utile que notre absence...»

Au sortir de l'entretien, son porte-parole nous accompagne jusqu'à la sortie: «Euh, vous savez, parfois, Monsieur Keckeis a des formules un peu directes, alors...» Directes? Mais nous, on adore ça!

Christophe Flubacher Collaboration: Pierre-Alexandre Joye

CHRISTOPHE KECKEIS «Ne pas faire la guerre, mais produire de la sécurité, c'est notre rôle!»

Joyeuses Pâques, Monsieur Keckeis!

Tirer le portrait de Christophe Keckeis? Simple. Il suffit de l'écouter nous raconter comment à Pâques de l'année 1999 l'armée suisse est intervenue au Kosovo, métamorphosant son image, substituant au verrou nationaliste un idéal humanitaire: «C'est le souvenir le plus fort de ma carrière. D'ordinaire, les états-majors mettent quinze jours à se demander s'il faut ou non intervenir. Là, on a eu la chance historique de tomber sur un jeudi de Pâques, quand tous les "Neinsager" sont en congé pascal. A 16 heures, le DFAE appelle l'état-major général. Adolf Ogi veut faire quelque chose devant l'ampleur de la catastrophe humanitaire. Je file à Berne, on discute jusqu'à minuit. Vendredi-Saint, grâce à mes contacts avec des gens de l'étranger, j'obtiens l'autorisation de pénétrer dans un espace aérien interdit avec un avion suisse. Le dimanche de Pâques, vol de reconnaissance en Albanie. De retour, je rencontre Ogi à Zermatt. Il m'a regardé dans les yeux, il m'a serré trois fois la rame en disant: "Si vous pouvez me garantir que ça va marcher, on y va!" Le mardi matin, le Conseil fédéral se réunit pour prendre une décision. Adolf Ogi m'avait dit: "Si ça traîne, allez-y déjà, mais interdiction d'entrer dans l'espace aérien albanais!"... On part immédiatement se mettre en place au fin fond de la botte italienne. On n'avait plus que la gouille à traverser! A 16 heures, Dölfi me téléphone pour me donner son feu vert... J'ai dit à mes gars: "Allez-y!" Le soir même, à 20 h, ils étaient à Tirana; le lendemain, ils étaient au Kosovo et commençaient leur mission de secours.»

C. F.

A Kukes en Albanie avec Fernand carrel, ancien patron de l'aviation militaire.

Le drill du commandant

Drogue à l'armée? Niet!

OTAN? C'est pas une solution.

Adhésion à l'UE? Si je regarde une carte de l'Europe, j'ai un certain sourire sur notre situation...

Calmy-Rey? A peine entrée en fonctions, elle devra présider la délégation de sécurité du Forum de Davos et du G8 à Evian. J'étais convoqué chez Joseph Deiss pour préparer ces rendez-vous, elle était là, elle a relevé le défi, je l'ai trouvée brillante.

FA/18? Le meilleur choix qu'on ait pu faire. Vers 2010, il faudra remettre la compresse pour remplacer les Tiger.

Grande Muette? C'est dépassé.

Affaire Jeanmaire? L'exemple à ne pas suivre.

Gamelle? Depuis que j'ai vu des réfugiés qui n'ont pas bouffé de pain pendant trois semaines, la gamelle a pris une nouvelle signification. Dans notre pays on ne sait pas ce que c'est qu'une gamelle, parce qu'on côtoie le luxe à chaque instant. Ça m'a profondément touché de devoir tout d'un coup fonctionner au niveau des besoins basiques d'une population. Ça vous donne une référence nouvelle par rapport au pain, ou même un désinfectant. Chez nous, on va à la pharmacie, on chipote sur le type de désinfectant approprié. Au Kosovo, on court après du désinfectant pendant trois semaines et on meurt, faute d'en avoir trouvé un.

Mon général? Je ne supporte ni le «général» parce qu'il n'y a pas de général en temps de paix et que je ne suis pas général, ni le «mon» qui est la solution ancienne. Je me sens soldat, soldat numéro un peut-être, mais je n'aime pas ce «touch» aristocratique. Appelez-moi «commandant de corps», ça me suffit! C. F.

Plus de 4000 heures de vol à son actif, sur Mirage, Tiger ou FA/18.



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