C’est un petit homme méconnu chez nous, portant barbe et lunettes. Grover Norquist, 54 ans, né en Pennsylvanie, a été durant une vingtaine d’années un influent lobbyiste à Washington. Il s’occupe de diverses associations de droite et il a notamment fondé American for Tax Reform (Américains pour la réforme fiscale), une officine qui défend précisément l’inverse que ce qu’elle semble annoncer: elle s’oppose par principe à tout impôt supplémentaire.
«LES ÉTATS - UNIS MÉRITERONT TOUJOURS LE AAA .» Barack Obama
Norquist et les intérêts qu’il représente ont été ces derniers mois un soutien financier puissant envers le Tea Party et les députés républicains, en lutte contre les démocrates dans la sanglante bataille sans fin pour la hausse du plafond de la dette américaine.
A quelques heures d’un dramatique défaut de paiement, l’accord péniblement trouvé le 1er août prévoyait donc que la dette, actuellement de 14 300 milliards de dollars, puisse grimper jusqu’à 16 400 milliards. Les députés du Tea Party et de nombreux élus républicains avaient signé depuis longtemps avec Norquist un contrat solennel. Il leur garantissait les mannes du lobbyiste. Les congressistes s’engageaient cependant à ne jamais voter de hausse d’impôts directs.
Norquist a poussé le bouchon jusqu’à imaginer un système de suivi précis, pour s’assurer que les politiciens observent ce précepte à la lettre. Faute de quoi, on cesserait de les soutenir…
L’accord du 1er août est l’enfant tragique et pleurnichard de cette prise d’otages. Les dépenses publiques américaines devront baisser de 2400 milliards de dollars sur dix ans, même si on ne sait pas encore exactement où l’on coupera. Et il n’y aura, pour le moment, aucune hausse d’impôts en compensation, malgré qu’elles soient souhaitées par Barack Obama.
Le président n’a rien pu faire, a aussitôt été accusé d’abdication abjecte. L’agence Standard & Poor’s (S&P) a dégradé d’un petit cran quelques heures plus tard, pour la première fois de l’histoire, la note souveraine de la première puissance économique du globe. Cela a suffi à faire paniquer les marchés, comme d’ordinaire aussi suivistes que cyniques.
Les "Chutzpah" de Standard & Poor's
Mais la réalité est plus ambiguë. Concernant S&P d’abord, et l’effet boomerang pourrait affecter dans le futur l’ensemble des offices de notation. Paul Krugman, l’influent chroniqueur du New York Times, a par exemple utilisé le terme coloré de chutzpah pour désigner cruellement l’agence. C’est un vieux mot yiddish. Il désigne celui qui a tué ses parents, et vient ensuite réclamer pitié au tribunal parce qu’il est orphelin.
Pour Krugman, on en est là. L’explosion du déficit américain est due notamment à la crise de 2008, aux milliards d’argent public déversés pour soutenir, justement, les marchés financiers, et sauver des millions d’emplois industriels. Cela à l’époque ou S&P comme les autres avaient donné si bêtement ou malhonnêtement du triple A aux escroqueries des fonds échafaudés sur le vent mauvais des hedge funds.
Alors, quelle est aujourd’hui la crédibilité de ces gens-là, ricane pertinemment Krugman? Celle des chutzpah. Obama n’a pas dit autre chose en fanfaronnant sur ces Etats-Unis qui seraient «toujours un pays triple A». Mais les marchés se vengent, et ils ont encore plongé un peu plus.
Car la seconde ambiguïté est politique. Le coût des guerres d’Afghanistan et d’Irak, voulues par les républicains, reste ahurissant, et alourdit les déficits. Selon les sondages de cette semaine, plus de 82% des Américains sont mécontents du Congrès, c’est une défiance sans précédent. Ils constatent que la haine des républicains et du Tea Party envers Barack Obama est sans limite. Au point qu’ils sont prêts à ruiner le pays, à vouloir la récession violente, à le suicider économiquement si nécessaire, pour avoir une chance de l’expulser de la Maison Blanche en 2012.
Le problème, c’est que désormais, cette stratégie devient très voyante. Et que jouer à ce point les calculs politiciens contre l’avenir du pays peut coûter cher: c’est aussi l’infantilisme effarant de cette ultradroite américaine qu’a dégradée S&P.
Les millionnaires patriotiques
Et de l’autre côté, il y a – c’est un comble – l’appel des «millionnaires patriotiques» pour payer plus d’impôts. Ils sont déjà 150, gagnant plus d’un million de dollars par an, à s’être déclarés prêts à contribuer davantage. Ils font campagne, ils ont un site sur le web.
Depuis le début des années 2000, et les cadeaux aux plus fortunés de George W. Bush, l’Amérique a très mal à sa fiscalité, et les inégalités augmentent de façon affolante dans le pays.
Scott Simon, ancien directeur du Budget de Ronald Reagan, s’en est récemment ému. En 1982, alors que l’économie états-unienne entrait en récession, il avait, lui, réussi à augmenter les impôts tout en faisant baisser la dépense publique. «Nous ne collectons aujourd’hui l’impôt qu’à 14% du PIB, au plus bas depuis 1948», a-t-il déclaré.
Alors que, après la Seconde Guerre mondiale, les grandes fortunes nationales avaient accepté de fortes hausses fiscales, afin de remettre le pays en route par l’impôt plutôt que par l’emprunt, ce lien civique et solidaire, né sous Roosevelt, s’est perdu aujourd’hui entre la cambrousse du Midwest et le canyon de Wall Street.
Plus aucun républicain ne veut écouter. Pourtant, entre 1979 et 2007, le revenu du 1% de la population la plus aisée du pays a augmenté de 281%. En un quart de siècle, la part de la richesse américaine détenue par ce 1% est passée de 8% à 24%.
Pendant ce temps, la taxe marginale sur la tranche de revenus la plus haute a baissé de moitié. Et d’autres nouvelles passent presque inaperçues, comme ces milliers d’enfants sans abris signalés dans les entrailles de Las Vegas: le rêve américain vire au cauchemar.
La mythologie du dollar
Car il a vécu et vit sur une mythologie du dollar-roi, en effritement constant. Appuyée sur sa monnaie longtemps référence universelle, l’économie américaine a joui d’un avantage compétitif unique par rapport à tous les autres Etats – sa devise étant en quelque sorte le pivot de l’économie mondiale. Les bases de cette suprématie sont maintenant devenues friables comme l’argile des temples anciens.
Certes, à 14 800 milliards de dollars (10 900 milliards de francs) en 2010, son produit intérieur brut (PIB) pèse encore près du quart de la production de richesse mondiale. Mais ce chiffre spectaculaire cache un système en perte de vitesse.
Au-delà du niveau d’endettement (la barre des 100% vient d’être franchie), une multitude d’indicateurs révèlent ainsi les faiblesses de l’économie réelle. Là réside d’ailleurs l’une des principales différences entre le Nouveau Monde et la Vieille Europe, tous deux en proie à de graves problèmes de finances publiques.
Si certains Etats européens – comme la Grèce ou le Portugal – ont des économies peu créatrices de richesse, l’Union dispose dans son ensemble de solides ressources. L’Allemagne, bien sûr, mais aussi la France ou l’Italie restent des puissances industrielles fortes. Ce n’est d’ailleurs qu’en décembre 2009 que l’Allemagne (82 millions d’habitants) s’est vu ravir le rang de premier exportateur mondial par la Chine (1,3 milliard de citoyens).
Vendus à la finance
Ainsi en 2008, selon les derniers chiffres de la Banque mondiale permettant une comparaison pertinente, l’industrie a généré 30% de la création de valeur en Allemagne, 26% dans la zone euro, mais 21% seulement pour les Etats-Unis, de moins en moins diversifiés. Un taux qui exprime la très forte dépendance des USA, d’une part à leur secteur tertiaire, d’autre part aux importations de produits étrangers.
Avec, pour corollaire une balance commerciale en déséquilibre chronique: cette année, le déficit moyen est estimé à 47 milliards de dollars par mois. «Le problème fondamental des Etats-Unis est que le secteur financier a remplacé le secteur industriel dans le rôle de moteur de l’économie», écrit à ce propos Ping Chen, professeur d’économie au China Center for Economic Research.
Vendant son âme à la finance, le système américain a dès lors sacrifié sa main-d’œuvre ouvrière au nom de la délocalisation (surtout en Asie et en Amérique latine) et de la rationalisation des coûts. Selon un article paru dans le New York Times l’an dernier, l’automatisation des processus a engendré la suppression de 5,6 millions d’emplois en dix ans. C’est là l’une des causes des sérieux problèmes d’emploi que connaît la grande nation.
De son pic de plus de 10% à fin 2009, le taux de chômage est certes retombé à 9,1%. Mais audelà du niveau absolu, c’est la structure de la population des sans-emploi qui interpelle. Les hommes de 25 à 54 ans sont particulièrement frappés: alors que 95% d’entre eux travaillaient à la fin des années 60, ils ne sont plus que 80% en 2011, révélait récemment The Economist.
«Aux Etats-Unis, il y a une crise politique, oui, mais qui reflète une économie structurellement atteinte. La durée moyenne du chômage, qui était de cinq semaines, est de vingtcinq semaines aujourd’hui», renchérit Sylvain Broyer, économiste chez Natixis à Francfort. Désormais, la question est donc de savoir si le pays peut absorber davantage de travailleurs, alors que les démographes voient sa population passer de 310 millions d’habitants à 440 millions dans quarante ans (+42%). Et quel sort attend ceux qui auront la chance de s’insérer dans le marché du travail.
L’économie d’outre-Atlantique n’apparaît plus à même de fournir à tous des emplois qui permettent de vivre décemment. La population de working poors, ces personnes sous le seuil de pauvreté malgré leur activité rémunérée, a bondi depuis l’an 2000. Selon les dernières données de Washington, leur nombre a atteint 10,4 millions en 2009 (+17%).
Si bien que, aux Etats-Unis, le salaire de sept travailleurs sur cent ne couvre pas les besoins de premières nécessités. En 2009 toujours, 14,3% de la population vivait sous le seuil de pauvreté. En découle un triste et effarant record: le nombre de foyers touchant des bons pour de la nourriture a explosé à 11,7 millions.
Le fantôme de Kerouac
Empêtré dans ses problèmes de finances publiques, Washington se retrouve contraint de négliger aussi l’entretien de ses infrastructures les plus basiques. A l’exemple de son légendaire système de transports, cela alors même que la performance des voies d’accès demeure symbole et marque des grandes puissances. Hermétique à l’innovation dans le domaine ferroviaire, les sacrosaintes highways du royaume de l’automobile sont elles aussi délaissées. Les vestiges de ce qui fut la Route 66 servent désormais de voie touristique pour de vieux motards qui poursuivent quelque fantôme perdu de l’Amérique de Kerouac.
L’effort de construction est insuffisant, tout comme celui de l’entretien. Résultat, les Américains perdent de plus en plus de temps coincés sur des artères congestionnées. Politiquement, le pays a choisi de n’investir que 2,4% de son PIB dans les transports et les infrastructures d’eau, soit moitié moins que l’Europe et quatre fois moins que la Chine…
En 2005, une commission du Congrès estimait que le budget nécessaire pour les seules infrastructures de transport devrait être de 255 milliards de dollars par an pendant cinquante ans. On en est loin. Selon The Economist, l’enveloppe allouée à ce poste est inférieure de 60%.
Dans son célèbre essai, Naissance et déclin des grandes puissances, en 1987, l’historien britannique Paul Kennedy disait déjà le cycle des empires croissants, puis allant inexorablement vers leur crépuscule. L’histoire montrera ainsi que le destin des Etats-Unis d’Amérique n’a pas basculé un soir de vendredi 5 août, alors qu’une pathétique agence de notation baissa une note.
Il s’agit d’un mouvement plus lent et chaotique, une geste sur des décennies, la courbe du temps et la rouille des épopées qui voient les équilibres du monde changer peu à peu. Les fondamentaux de l’économie américaine sont en crise depuis longtemps.
Et si la place des Etats-Unis demeurera forte, la bannière étoilée s’effrange et ne pourra plus, désormais, croire à jamais en sa toute-puissance. L’hystérie de ces derniers jours n’aura été que l’épiphanie de cette vérité.
Les économies sous le fardeau de la dette

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