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Locarno
Le cinéma suisse au coeur de la fête

Par Stéphane Gobbo - Mis en ligne le 27.07.2011 à 16:39

Le 64e édition de la manifestation tessinoise s’ouvre le 3 août. Avec trois films suisses en compétition. Une preuve de la bonne santé de la production indigène, même si elle a toujours besoin de subventions.

Cette année, à en croire les «professionnels de la profession» chers à Godard, le cinéma suisse sera plus présent que de coutume à Locarno. Parmi les quelque deux cents films retenus dans l’une ou l’autre des sélections du 64e Festival du film, qui se tient du 3 au 13 août, pas loin d’un quart sont des productions ou coproductions helvétiques.

«JE PLAIDE POUR L’AUTHENTICITÉ, LE COURAGE ET LE RISQUE.» Ivo Kummer, chef de la section cinéma de l’Office fédéral de la culture.

Un constat réjouissant, à défaut d’être véritablement exceptionnel, qui permet de poser une question pas aussi simple qu’elle en a l’air: comment se porte le cinéma suisse?

Pour Olivier Père, qui s’apprête à vivre son deuxième festival en tant que directeur artistique, cette forte présence suisse n’est en effet pas exceptionnelle. Car il est somme toute logique que Locarno soit une vitrine pour la cinématographie indigène.

Ce qui pour le Français est important, c’est avant tout de ne pas louper les bons films, afin que le meilleur du cinéma suisse soit projeté en première à Locarno plutôt qu’ailleurs. Et ce sera assurément le cas, à en croire les bruits de couloir, avec les trois œuvres figurant cette année en compétition internationale.

Deux longs métrages romands, "Vol spécial" de Fernand Melgar et "Mangrove" de Frédéric Choffat et Julie Gilbert, ainsi qu’une coproduction internationale, "Abrir puertas y ventanas", réalisée en espagnol par Milagros Mumenthaler, Genevoise d’origine argentine.

Trois films qui ont été âprement disputés par d’autres grands festivals, se réjouit Micha Schiwow, directeur de Swiss Films, structure de promotion du cinéma suisse.

De mémoire de festivalier, c’est la première fois que trois films made in Switzerland se retrouvent en compétition. «Deux, c’est fréquent, trois, c’est exceptionnel», commente Frédéric Maire, qui a pris il y a deux ans les rênes de la Cinémathèque suisse après avoir dirigé durant quatre ans le Festival de Locarno.

«Ce qui est moins surprenant, poursuit le Neuchâtelois, c’est de constater que les cinéastes en compétition sont tous Romands, alors que les œuvres alémaniques se retrouvent, elles, sur la Piazza Grande. C’est un fait qui reflète bien la réalité de la production contemporaine: les Alémaniques produisent des films grand public, avec une finalité plus commerciale, sans aucune connotation négative, tandis que les Romands tendent plutôt vers un cinéma d’auteur.»

Le cinéma comme le vin. Le premier à se féliciter de la belle délégation nationale qui fera le déplacement de Locarno, c’est bien sûr Ivo Kummer. Ancien directeur des Journées cinématographiques de Soleure, celui qui a succédé à Nicolas Bideau à la tête de la Section cinéma de l’Office fédéral de la culture (OFC) estime par contre que cela ne va pas de soi: «Le fait qu’Olivier Père ait décidé de sélectionner autant de films suisses, c’est une preuve de la bonne qualité de notre cinéma.

Le message est clair: vous êtes à même de rivaliser avec d’autres films sur le plan international. Mais il en va du cinéma comme du vin, les millésimes varient d’une année à l’autre.»

Autre source de satisfaction pour les observateurs, la relève semble bien présente. Chaque année, à Locarno comme dans d’autres festivals, on peut découvrir de nombreux courts ou longs métrages signés de jeunes réalisateurs. Si relève il y a, c’est notamment parce que «les moyens de production se sont considérablement allégés, tant en termes techniques que financiers, note Frédéric Maire. Aujourd’hui, il suffit d’avoir une petite caméra numérique et un ordinateur portable pour faire un film.»

Autre explication mise en avant par l’ancien critique, l’excellent travail réalisé par les nombreuses écoles de cinéma que compte la Suisse, notamment l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (Ecal) et la Haute Ecole d’art et de design de Genève (Head) de ce côté de la Sarine.

Responsable du département cinéma de l’Ecal, le cinéaste Lionel Baier confirme qu’il ne fait plus partie, avec ses complices de la maison de production indépendante Bande à part (Ursula Meier, Jean-Stéphane Bron et Frédéric Mermoud), de la jeune génération.

Ce qu’il constate, c’est que le temps entre la sortie d’une école et la réalisation d’un premier film s’est considérablement raccourci. «Ce qui a aussi changé ces dernières années, c’est que les jeunes ont une conception de l’audiovisuel au sens large, ils travaillent par exemple sans aucun complexe pour la télévision, ce qui est une bonne chose. D’autres vont chercher du travail en France ou ailleurs, ce qui fait que la localisation du cinéma suisse n’est plus évidente.»

Cette nouvelle génération qui est en train de poindre grâce au travail des écoles peut également compter sur l’appui d’une nouvelle génération de producteurs prompte à la soutenir. «Mais malgré ce soutien, il n’y a pas tant de premiers longs métrages qui se font en comparaison du nombre de courts produits chaque année, analyse Emmanuel Cuénod, corédacteur en chef de la revue professionnelle Ciné-Bulletin.

Car pour mettre sur pied un projet, il faut, outre du talent, du culot et de la chance, une structure très solide. Pour faire du cinéma en Suisse, nous avons besoin de l’aide de nos cantons et communes, de la Confédération et de la télévision. Si l’on veut avoir une chance d’exister dans un marché saturé, tant au niveau des salles que des festivals, il ne faut pas rogner sur la qualité technique.»

Micha Schiwow insiste lui aussi sur l’importance de mettre à la disposition des jeunes réalisateurs des outils adéquats, «car s’il est possible de réaliser un premier film en jouant sur l’enthousiasme pour réduire les frais au minimum, cette méthode ne peut pas être érigée en modèle. Il y a certes beaucoup de jeunes réalisateurs qui apparaissent, mais vont-ils pouvoir continuer?

Il n’y a que peu de films de cinéastes confirmés qui parviennent à se faire et je vois là une grande source d’inquiétude.» Pour que les cinéastes, confirmés ou débutants, puissent tourner, il faut de l’argent. Et qui dit argent pense aides fédérales.

Ces dernières années, la politique dite du «populaire de qualité» prônée par Nicolas Bideau a laissé la plupart des observateurs sceptiques. C’est le moins que l’on puisse dire… Ivo Kummer sera-t-il le messie que tout le monde attend?

Rouvrir le dialogue. «Il faut en premier lieu que l’on tire une leçon de l’ère Bideau, même s’il est difficile de dire ce qu’il faut faire, juge Emmanuel Cuénod. Il est en tout cas fondamental de mettre au point des mécanismes d’aide efficients, car l’important n’est pas quoi financer, mais comment le financer .

Il ne faut pas penser à l’envers comme on l’a fait en se disant qu’un cinéma allait émerger de Berne. Il faut simplement s’assurer que les créateurs qui ont des idées puissent les mener à bien, ce qui est bien sûr difficile car, par rapport à la littérature ou aux arts plastiques, le cinéma est un domaine qui exige des centaines de milliers, voire des millions de francs.»

Lionel Baier abonde, tout en regrettant que «le grand coup de sac» donné par Nicolas Bideau ait fait perdre quatre ans à la branche. «On va encore malheureusement subir pendant un ou deux ans les contrecoups de sa politique.

Le plus important pour Ivo Kummer, c’est dès lors de rouvrir le dialogue qui avait été rompu avec les associations, de tout rediscuter point par point. Je crois d’ailleurs que c’est ce qu’il est en train de faire.» Mais pour l’heure, le nouveau chef de la Section cinéma se refuse à tout commentaire. Les grandes lignes de sa politique culturelle, il les dévoilera à Locarno.

Présence médiatique. Une chose est en revanche acquise: alors qu’il y a encore une quinzaine d’années le cinéma suisse était une notion plutôt vague, il est aujourd’hui connu du grand public grâce au succès de films comme Vitus, Home ou La petite chambre.

Pour Frédéric Maire, c’est la preuve que «l’adéquation film suisse égale film ennuyeux ne fonctionne plus. En Suisse alémanique, une mini-industrie a réussi à se mettre en place, de même qu’un star-système. Même si en Suisse romande ce n’est pas encore le cas, c’est en train de changer, comme on le voit avec le succès de personnalités telles que Fernand Melgar et Jean-Stéphane Bron.»

Lionel Baier voit quant à lui d’un très bon oeil la présence régulière de films suisses sur les écrans et dans les médias, notamment français: «Il est important que des films comme La petite chambre, Cleveland contre Wall Street ou Prud’hommes sortent en France.

Pour que le cinéma suisse existe, une présence régulière est nécessaire. Maintenant qu’on a rallumé le feu, il faut souffler sur la braise. Et même lorsque les Français ne signalent pas que le réalisateur de Complices, Frédéric Mermoud, est suisse, peu importe. Ce qui compte, c’est de mettre en avant des films. Tous ces gens prouvent que faire carrière, c’est possible.»

Pour continuer à exister, ce cinéma suisse qui semble en plutôt bonne santé au vu des possibilités qu’offre un marché indigène minuscule, qui plus est divisé en trois régions linguistiques pas toujours perméables, se doit en tout cas de rester diversifié.

Ivo Kummer en est convaincu: «Nous devons cultiver la diversité, car elle souligne la richesse culturelle de notre pays. C’est pourquoi je plaide pour l’authenticité, le courage et le risque.» A bon entendeur.


64e Festival de Film de Locarno, 3-13 août 2011

COMPÉTITION

Vingt films se disputeront le Léopard d’or. Une sélection bien équilibrée entre jeunes réalisateurs et auteurs ayant déjà fait leurs preuves.

PIAZZA GRANDE

Les projections du soir en plein air alternent blockbusters hollywoodiens, films de genre, longs métrages remarqués à Cannes et premières prestigieuses. De quoi satisfaire toutes les cinéphilies.

LES STARS:

Locarno a frappé un grand coup: seront présents sur la Piazza Grande, à l’occasion de la première européenne de Cowboys & Aliens, Harrison Ford et Daniel Craig. Feront également le voyage du Tessin, pour recevoir des prix spéciaux, Claudia Cardinale, Isabelle Huppert et Abel Ferrara.

L’actrice française Leslie Caron viendra quant à elle présenter son autobiographie et sa collaboration avec Vincente Minnelli à l’occasion d’une grande rétrospective consacrée au réalisateur d’Un Américain à Paris.


Dix réalisateurs qui font le cinéma suisse d'aujourd'hui

LIONEL BAIER 36 ANS

Autodidacte, le Vaudois enseigne également le cinéma tout en étant médiatiquement très actif. Il a prouvé, avec Garçon stupide, ou Un autre homme, qu’un cinéma d’auteur exigeant ne nécessite pas de gros budgets.

JEAN-STÉPHANE BRON 42 ANS

Aux côtés de Fernand Melgar, il incarne le dynamisme du cinéma dit du réel. Révélé par Le génie helvétique, il a renouvelé l’an dernier le langage documentaire avec l’extraordinaire Cleveland contre Wall Street.

MARC FORSTER 42 ANS

Le réalisateur de Quantum of Solace, qui a grandi dans les Grisons, montre que l’on peut avoir un passeport suisse et réussir à Hollywood. Il ne fait pas à proprement parler le cinéma suisse, mais peut servir d’exemple.

URSULA MEIER 40 ANS

Révélée par le téléfilm Des épaules solides, la Franco-Suisse a remporté un beau succès tant critique que public avec Home, qui reste l’une des productions helvétiques les plus passionnantes du nouveau millénaire.

FERNAND MELGAR 40 ANS

En s’intéressant à des sujets de société comme le suicide assisté (Exit) ou l’asile (La forteresse), le Lausannois a réussi l’exploit d’attirer dans les salles des gens à la base peu enclins à aller voir des documentaires.

FRÉDÉRIC MERMOUD 42 ANS

Aux côtés d’Ursula Meier, Lionel Baier et Jean-Stéphane Bron, il a créé la structure de production Bande à part. Son long métrage Complices est un bon exemple d’une coproduction réussie avec la France.

BETTINA OBERLI 39 ANS

Le succès de sa comédie populaire Les mamies ne font pas dans la dentelle l’a placée sous les feux de la rampe. Même si son ambitieux thriller La ferme du crime est passé relativement inaperçu, elle reste une cinéaste à suivre.

CHRISTOPH SCHAUB 53 ANS

Actif depuis près de trente ans, le Zurichois s’est fait connaître ces dernières années avec Jeune homme, Happy New Year et La disparition de Giulia. Il a réussi à concilier exigences formelles et goûts du public.

SILVIO SOLDINI 53 ANS

Le Tessin a besoin des coproductions avec l’étranger pour exister. Le réalisateur de Pane e tulipani est un bon exemple de ces cinéastes qui se sont exilés, en l’occurrence en Italie, dont il a aussi la nationalité, pour travailler.

MICHAEL STEINER 42 ANS

Le plus grand succès suisse de l’année: ce titre, le Saint-Gallois l’a obtenu avec Grounding, Mon nom est Eugène et Sennentuntschi. Cinéaste aux grandes ambitions, il raille le manque de courage de ses confrères.




Tags: Locarno, festival du film, cinéma suisse,

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