La campagne que nous vivons en vue de la votation du 11 mars à propos de la réglementation du prix du livre est singulière. Elle fait croire qu’il y aurait des pro et des antilivres. Ce qui est absurde: seuls quelques ayatollahs envisagent, littéralement, une existence sans musique, cinéma ou livres. Mais elle met le doigt sur un événement inédit et paradoxal: nous nous trouvons à un moment de l’histoire culturelle où deux idéologies relativement récentes se trouvent en porte-à-faux.
L’idéologie de la diversité culturelle d’un côté, qui souhaite voir naître et prospérer un maximum d’auteurs populaires ou pointus, d’éditeurs petits et grands, de librairies plus ou moins spécialisées. Et de l’autre, l’idéologie de l’accessibilité, qui souhaite que tous les publics, fortunés ou pas, traditionnels ou geeks, aient un accès le plus facilité possible à tous les types de livres – ce qui passe forcément par un prix bas, voire la gratuité, et le numérique pour une diffusion largissime. Une idéologie récente: dans Le nom de la rose, Umberto Eco décrivait la bibliothèque d’une abbaye qui ambitionnait de détenir seule les manuscrits les plus précieux et interdisait qu’on les recopie, voire qu’on les lise.
Aujourd’hui, il apparaît qu’il ne soit plus possible de favoriser en même temps la diversité culturelle et l’accessibilité la plus grande sans dommages collatéraux, les intérêts de la première idéologie allant à l’encontre des principes régissant la seconde. C’est dommage, bien sûr, car ces deux idéologies sont tout aussi respectables et souhaitables l’une que l’autre. La loi sur le prix réglementé du livre a d’abord le souci de la diversité culturelle et y infléchit le prix du livre: tant mieux. La bibliodiversité est un acquis de civilisation, n’ayons pas peur des mots. En revanche, lançons une réflexion concrète, à grande échelle, sur ce qui peut favoriser l’accès large au livre sans léser ni voler personne. Bibliothèques, clubs de lecture, secondes mains, book crossing, troc de livres, lectures contemporaines scolaires intensives, cartable numérique: la multiplication des canaux de circulation des livres et, partant, de nouveaux publics de lecteurs, est possible.
Consommons du livre. Faisons tourner la machine éditoriale. Impératif: empêcher que le livre ne (re)devienne un objet de luxe, ni dans les faits, ni dans l’inconscient collectif.
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