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Le clone, vertige de l'Homme

Mis en ligne le 16.08.2001 à 00:00

Ethique Deux médecins veulent procéder à un clonage humain. Doit-on l'interdire, peut-on l'accepter. L'humanité risque-t-elle d'y perdre son âme?

L'Hebdo; 2001-08-16

sciences Le clone, vertige de l'Homme

Ethique Deux médecins veulent procéder à un clonage humain. Doit-on l'interdire, peut-on l'accepter. L'humanité risque-t-elle d'y perdre son âme?

Ils ont mis le feu aux consciences avec leurs déclarations à l'emporte-pièce. Même après avoir dévoilé au monde leur intention de mettre à la disposition de couples humains stériles la technique dite du transfert de noyau, baptisée clonage depuis la naissance de la brebis Dolly en 1997, même après avoir constaté la levée de boucliers que provoquait leur projet, les Drs Severino Antinori et Panayiotis Zavos sont restés aussi zen que convaincus de leur fait. Mieux: ils en rajoutent une louche, dans les colonnes du quotidien espagnol «El Mundo» du jeudi 9 août. Le premier bébé humain cloné sera conçu avant la fin de l'année 2001.

Pour un peu, on les croirait pressés ces zélotes de la procréation assistée jusqu'au-boutistes. Peut-être parce que de tous côtés, législateurs, éthiciens, scientifiques, citoyens, s'agitent, avides de neutraliser de telles initiatives. Au lendemain des déclarations d'Antinori, Bonn et Paris ont interpellé les Nations Unies pour organiser au plus vite un vote sur une «Convention universelle interdisant le clonage humain aux fins de reproduction». Même les Etats-Unis, d'ordinaire plutôt libéraux en matière d'éthique scientifique, viennent de montrer leur opposition à de telles pratiques par l'intermédiaire d'un vote sanction de la Chambre des représentants. On saura dans quelques semaines si le Sénat suit cet avis.

L'ambiance ayant viré à l'aigre et l'accueil au glacial, les faiseurs de clones évoquent maintenant la possibilité d'effectuer leurs manipulations sur un bateau. Un début de marginalisation? C'est possible. En tout cas, rares sont ceux qui défendent le clonage reproductif, destiné à créer un être de chair et d'os - presque - à l'identique d'un autre.

L'ère du bricolage

Mais le malaise ne suffit pas. Encore faut-il pouvoir le dire. Comment? Au nom de quoi? Qui est pour? Qui est contre?

Plutôt que de surfer sur la vague philosophico-morale, certains se sont résolus à rester sur le terrain pratique, scientifique, factuel. Car dans les faits, la technique du transfert de noyau reste hasardeuse. Ian Wilmut «himself», père écossais de la brebis Dolly, multiplie les avertissements aux scientifiques téméraires que le clonage humain tente ou pourrait tenter. Il a fallu pas moins de 275 embryons pour enfin obtenir une brebis clonée viable, Dolly. Certes, c'était en 1997. Depuis, la technique s'est affinée et les échecs embryonnaires sont moins courants. Dans le cadre du clonage humain, les balbutiements de la technique font entrevoir toute son aberration. Quelle femme serait prête à distribuer généreusement ses ovocytes? Quelle autre accepterait de prêter son sein et de collectionner les grossesses ratées en attendant la naissance d'un enfant clone viable? Certes, le business pourrait s'en mêler, faisant miroiter des poignées de dollars aux ventres consentants. Parions que les législations nationales tenteraient rapidement de limiter de telles pratiques.

Autre nuage purement scientifique dans le ciel du clonage humain, la fragilité des clones. C'est ainsi qu'en France deux veaux obtenus par transfert d'embryon et apparemment vaillants à leur naissance, sont morts quelques semaines plus tard, victimes d'une sévère faiblesse du système immunitaire. De toute évidence, la vie n'est pas aussi mécanique qu'on voudrait le penser. Le tout-génétique n'est pas de mise. Comme l'écrivait le chercheur français Jacques Testard dans un article de la revue «Transversales», «les gènes ne sont pas détenteurs d'un programme de développement que la machinerie moléculaire n'aurait plus qu'à exécuter; ils recèlent des données, traitées par le réseau métabolique, qui lui-même, influence l'activité des gènes». Un jeu de cascade qui reste encore bien flou aux yeux des biologistes. Comment oserait-on, dès lors que ce dialecte moléculaire nous reste en grande partie inconnu, prendre le risque de cloner des êtres humains et de les voir développer un handicap ou une maladie fatale dans leur prime jeunesse?

Est-ce là un argument suffisant pour trancher dans le débat? Evidemment non. Qu'ils mettent cinq ou vingt ans, il y a fort à parier que les chercheurs trouveront la ou les parades aux problèmes techniques du transfert de noyau pour finalement en faire une méthode sûre et rentable. C'est donc ailleurs qu'il faut aller chercher des raisons d'embrasser ou de rejeter la cause du clonage humain.

L'homme contre nature

Ne serait-il pas aisé de classer l'affaire en allant fouiller du côté de la très classique antinomie artificiel-naturel. D'un côté donc, la nature, dans toute sa perfection, dans toute sa nécessité, sanctionnée, pour ce qui est de la vie tout au moins, par des centaines de millions d'années d'évolution. De l'autre, l'homme et sa manie de bidouiller, ses manières de Prométhée, son obsession d'aller dérober le feu des dieux, de les copier, bref d'être non plus seulement un «créé», mais aussi un créateur avec tout ce que cela comporte de risques et d'exagérations.

«Déjà les Grecs faisaient la différence entre nature et culture, rappelle Bernard Baertschi, philosophe genevois, spécialiste de l'éthique. Ils l'exprimaient autrement: il y avait d'un côté la nature et de l'autre, les lois, celles de la Cité. Puis, les concepts n'ont cessé d'évoluer. Chez Kant, le naturel représente ce qui se situe en dehors de la morale et donc parfois contre la morale. Raison pour laquelle l'homme doit maîtriser ses passions, ses penchants naturels au moyen de la morale et, par le biais des sciences, toute la nature. C'est que Descartes a montré que l'homme peut copier la nature grâce aux machines et donc que cette même nature est une grande mécanique.» Bref, les définitions n'ont cessé de valser au cours des temps. Et ce débat qui vaut pour la technique vaut aussi pour les droits. Y a-t-il des droits naturels? Si oui, sont-ils forcément inaliénables? Là encore, tout dépend de ce que l'on entend par nature.

«Par exemple, poursuit le philosophe genevois, dans la tradition de la pensée libérale, volontiers anglo-saxonne, les droits sont intimement liés aux libertés. Et si ces mêmes droits sont fondés sur une nature, c'est sur la nature humaine. Ils sont naturellement humains. A l'inverse, pour l'Eglise catholique ou certains écologistes, il existe des droits inscrits dans la Nature elle-même, ils sont apparus avec elle et s'imposent donc comme norme suprême et incontestable.» Dans cette dernière conception, le clonage humain est irrémédiablement condamné. En revanche, dans la perspective libérale, l'option reste ouverte. Pourquoi empêcher un individu de se cloner si, ce faisant, il n'empiète sur les droits d'aucun de ses contemporains? Aucune raison en effet, à moins bien sûr qu'on ne mette dans la balance les droits de l'enfant clone. Mais en a-t-il? Celui d'être différent de son parent, d'être engendré par la rencontre de deux gamètes, mâle et femelle, etc.? Et si oui, ont-ils valeur d'absolu? «Evidemment qu'ils l'ont!», s'exclame Jean-Claude Guillebaud dont le prochain livre, à paraître fin août et intitulé le «Principe d'humanité» (Seuil, 385 p.), constitue un vibrant réquisitoire contre une certaine science qui à force de visées prométhéennes pourrait bien porter un coup fatal à l'humanisme. L'essayiste français ne craint pas les images fortes. Et commence par rappeler Nuremberg, 1947, le procès des nazis, et plus particulièrement celui de ces médecins-bouchers qui osèrent pratiquer les pires expériences sur des êtres humains au motif que ceux-ci n'en étaient pas.

«Cinquante plus tard, continue l'essayiste français, n'est-on pas de nouveau en train d'oublier tout ce qui fait l'homme. Il n'est assimilable ni à une machine malgré ce que dit la science cognitive dans sa volonté de faire de l'ordinateur l'égal du cerveau humain, ni à un animal bien que certains éthologues parlent déjà de culture chez les animaux au point de vouloir leur donner les mêmes droits qu'aux êtres humains, ni à un tas d'organes ou un agrégat de neurones car, comme le soutiennent les psychanalystes, sa dimension symbolique fait justement son humanité, ni à une chose car aucune vie n'est réductible à une chose même si certains entendent bien breveter tous les fruits de la recherche sur le génome, ni à une espèce en voie de disparition, destinée à se fondre dans une sorte de tout-collectif, de conscience globale soutenue par les nouvelles techniques de l'information. Or si l'on n'y prend garde, on risque bien d'oublier ces principes fondamentaux et de glisser vers une société du pire, livrée à une sorte de scientisme aux accents eugénistes.»

Cette société-là, parfois baptisée posthumanité, certains ne la critiquent pas. Ils l'appellent même de leurs voeux sans pour autant en définir les contours. Ainsi Francis Fukuyama ou encore Peter Sloterdjik, pour lesquels toute résistance, humaniste s'entend, est inutile. Pourquoi l'après serait-il pire que l'avant? Le changement est amorcé, grâce ou à cause de, c'est selon, les sciences et les techniques en général, et les biotechnologies en particulier qui donnent à l'homme une maîtrise inégalée de son futur, une chance unique de se débarrasser des contingences. Le clonage n'est qu'un exemple parmi d'autres, un signe parmi d'autres claironnant l'avènement de cette posthumanité.

«Voilà pourquoi il faut déclarer le clonage comme un crime contre l'humanité, pour éviter ce glissement, reprend Jean-Claude Guillebaud. Car cette technique s'oppose aux fondements de la dignité humaine, et tout particulièrement à une notion indissociable de l'être humain, sa généalogie.»

Tous pareils

Le sexe, le voilà peut-être bien le coeur de l'affaire. Parlons plutôt de reproduction sexuée, une vieille histoire qui dure depuis quelques centaines de millions d'années, celle de l'invention du mâle et de la femelle, qui mettent en commun leurs patrimoines héréditaires dans le but de créer un nouvel être, absolument différent de tous les autres. L'avantage de la sexualité serait donc le mélange des genres, la variabilité génétique qui donne une plus grande chance à l'individu et donc à l'espèce celle de s'adapter à son milieu, dans une conception darwinienne tout au moins.

Nul doute, le clonage rompt avec cette tradition biologique antédiluvienne. Finis les mélanges de chromosomes. C'est soit entièrement papa, soit complètement maman. Enfin presque, puisque l'ovocyte contient également des gènes mitochondriaux qui ne se trouvent donc pas dans le noyau transféré. Mais qu'importe l'exactitude scientifique dans ce cas, l'essentiel est là: point de recombinaison génétique.

«L'homogénéité n'est guère compatible avec l'exigence de différence qui est constitutive de la dignité humaine, ajoute Boris Cyrulnik, psychanalyste et essayiste (dernier ouvrage paru: «Les vilains petits canards», Odile Jacob, 2001, 278 p.) Un des traits fondamentaux de l'être humain dans son développement personnel, psychique s'entend, c'est son unicité. Je crois que c'est Plaute qui invente le mot «sosie» pour baptiser une pièce de théâtre qui démontre l'extraordinaire confusion qui s'empare de l'homme quand il n'est plus capable de distinguer l'authentique du faux. Certaines cultures craignent tellement les conséquences de la ressemblance qu'elles n'hésitent pas à éliminer l'un des deux enfants lors de la naissance de jumeaux.»

On n'y échappe pas. L'homme n'y échappe pas. Pas d'identité propre sans une confrontation à l'autre. Pas de pensée, ni de dialogue sans un autre, différent, en face de soi. Comment éprouver le bleu si on n'a jamais vu d'autres couleurs. «Bien sûr, précise le psychanalyste français, un être cloné ne sera jamais un identique. Il lui restera toujours une histoire personnelle, une myriade d'expériences qui forgent une personnalité. Reste que la ressemblance physique n'est jamais un phénomène banal et sans conséquence. Il n'est qu'à voir les liens qui unissent les jumeaux homozygotes.»

Mon frère, mon père

Alors, utile l'exemple des jumeaux pour envisager le cas des clones? En partie peut-être. En totalité sûrement pas. Car il est une différence fondamentale entre ces deux situations. Les jumeaux sont non seulement le fruit du hasard, mais en plus ils sont nés de la rencontre de deux gamètes venant de sexes opposés. L'ordre des choses est «respecté». La généalogie, celle qu'évoquait Jean-Claude Guillebaud, est sauve. Est-ce à dire qu'elle ne l'est plus dans le cas des clones?

«Comment voulez-vous qu'elle le soit?, s'insurge Monette Vaquin, psychanalyste et auteur d'un livre intitulé «Main basse sur le vivant» (Fayard, 1999). C'est un syndrome occidental que de tenter de se défaire des origines de la sexualité pour n'en faire qu'une source de plaisir et non plus de reproduction. Avec le clonage, on atteint l'extrême car le clone obtenu par transfert de noyau dans le cas d'un couple stérile n'a plus qu'un seul parent d'un point de vue biologique. En revanche, d'un point de vue social, il a bien un père et une mère. Je vous laisse imaginer les sources de confusion.» Ainsi, il se pourrait qu'un enfant, parce qu'il aurait la majeure partie du patrimoine génétique de son unique géniteur, serait à la fois le fils de son père et son frère, une sorte de jumeau différé dans le temps. La généalogie s'en trouve bouleversée. Les repères familiaux bousculés. Un mal, forcément? Après tout, comme le rappelle Boris Cyrulnik, «un enfant est capable de reconstruire son histoire familiale à sa façon, de s'en inventer une si besoin est, pour la vivre le mieux possible et échapper ainsi à la confusion, faisant mentir les partisans d'un déterminisme psychologique».

Pour autant, les psychanalystes se refusent à cautionner le clonage humain dans le cas de couples stériles. Car il se heurte de plein fouet à l'un des piliers de la théorie freudienne, le complexe d'Oedipe. «C'est même l'achèvement de l'Oedipe tel qu'il prend place dans l'inconscient, reprend Monette Vaquin. Les générations sont abolies. Le temps est effacé. Entre parents et enfants, il n'y a plus de séparations claires. L'inceste est consommé. On est dans le pire.»

Le clonage humain pour le pire seulement? Que dire des cas limites? Comme celui de cet enfant atteint d'une leucémie et que l'on clonerait pour obtenir un donneur compatible de moelle épinière. Un enfant don d'organe en quelques sortes. Quel lourd bagage pour ce clone, peut-être aussi lourd que celui des enfants de remplacement, ceux que l'on conçoit dans les jours qui suivent la mort d'un fils ou d'une fille adoré(e) pour tenter de noyer son chagrin et à qui l'on refuse le droit d'exister en propre, indépendamment de l'être disparu d'où parfois de terribles détresses psychologiques. «Mais, conclut Boris Cyrulnik, il arrive bien souvent que ces enfants de remplacement finissent par être aimés pour eux-mêmes ou que, une fois encore, ils s'inventent une origine.»

Sauver une vie au risque d'en ruiner une autre, voilà l'enjeu. Et le dilemme qui ouvrira peut-être légalement les portes au clonage humain.

Pierre-Yves Frei Illustrations: Denis Kormann Klonen




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