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Le clown s'en va-t-en guerre

Mis en ligne le 15.12.2005 à 00:00

Dans «Le tigre et la neige», l'énergumène part faire le zouave en Irak pour sauver celle qu'il aime et affirmer la primauté de la poésie sur la vulgarité de la guerre. A Paris, Antoine Duplan a bu le café avec le Piccolo Diavolo.

L'Hebdo; 2005-12-15

Roberto Benigni Le clown s'en va-t-en guerre

Dans «Le tigre et la neige», l'énergumène part faire le zouave en Irak pour sauver celle qu'il aime et affirmer la primauté de la poésie sur la vulgarité de la guerre. A Paris, Antoine Duplan a bu le café avec le Piccolo Diavolo.

L'endroit est féerique. Des ruines paisibles ouvertes sur la nuit bleue de l'été. Une assemblée choisie, dans laquelle on peut reconnaître Borges ou Yourcenar. Tom Waits chante un titre inédit, You can never hold back Spring. Près de l'autel, la mariée est belle. Entrée d'Attilio, le marié. Il est en caleçon. Son portable sonne, intempestif. Et voilà qu'un flic vient l'engueuler car sa voiture est mal parquée...

La scène d'ouverture du Tigre et la neige concentre en elle tout l'art de Roberto Benigni. Le burlesque et la tendresse. La figure du clown en butte à l'hostilité du monde. Tom Waits, qui est arrivé par la «Jarmusch connection»: le pitre italien et le bluesman américain ont partagé l'affiche de Down by Law. Quant à l'onirisme, il renvoie à Fellini, le maître, l'ami. Benigni a joué dans La voix de la lune, le dernier film du Maestro, et achevé son rêve de Pinocchio.

Il réfute toutefois gentiment l'hypothèse d'une référence explicite: «Les rêves appartiennent à tous les artistes, pas seulement à Fellini. Mais quand on tourne une scène de rêve, on pense à lui, car il était le plus grand rêveur du monde.»

L'ode aux courgettes Roberto Benigni tient le rôle d'Attilio. Un poète, un gaffeur, un inadapté à la fois effronté et vulnérable. Si le prof du Cercle des poètes disparus montait sur la table pour déclamer ses vers, Attilio se couche sur le dos pour mieux regarder le ciel. La plus belle des étoiles, la plus brillante, l'unique, c'est Vittoria (Nicoletta Braschi, sa femme à la ville), qu'il aime d'amour fou - «Bien sûr! On est toujours fou quand on est amoureux. C'est la santé de la vie! Seul Dieu peut être amour et raison.» Vittoria ne veut pas de ce bouffon.

Nous sommes en mars 2003. La guerre éclate en Irak. Vittoria se trouve à Bagdad pour terminer la biographie du poète Fuad (Jean Reno, curieusement crédible). Blessée par une des premières bombes américaines, elle sombre dans un coma profond. Il n'y a pas de médicaments, les médecins sont pessimistes. A Rome, Attilio apprend la nouvelle. Son amour va déplacer les montagnes. Il réussit à rallier Bagdad.

Si la femme qu'il aime meurt, le monde entier mourra. Tout disparaîtra, le soleil, le ciel, les étoiles, le sable, le vent, les grenouilles, les pastèques mûres, les fins d'après-midi, les siestes estivales, le basilic, les courgettes, énumère le poète épouvanté, glissant des réalités sublimes aux choses «plus petites, plus émouvantes, poétiques parce qu'elles ne sont pas poétiques». Dans le chaos d'une ville pilonnée, il assiège les pharmacies fermées. Fabrique de la glycérine avec les moyens du bord. Met le Bazar sens dessus dessous pour dénicher une bombonne d'oxygène. A moto, à dos de chameau, il écume les alentours de Bagdad pour trouver des médicaments.

L'émotion des cailloux Dans La vie est belle, Benigni osait l'inconcevable: une comédie sur l'Holocauste. Avec Le tigre et la neige, il jette à nouveau un clown en enfer. Il marche sur le fil qui sépare le rire des larmes en tournant le premier film inspiré par le conflit irakien. Attilio domptant un dromadaire, c'est hilarant; Fuad pendu à un arbre en fleur, d'une tristesse profonde; Attilio confondu avec un kamikaze à cause des perfusions qu'il a enroulées autour de son cou ou dansant dans un champ de mines provoque ce sentiment de douloureuse jubilation que l'on ressent lorsqu'un bouffon s'essaie à botter le cul de la mort. «Je ne sais pas si l'humour et l'horreur font bon ménage, mais c'est ce que la vie nous offre, médite le comédien. Toutes nos histoires viennent d'Homère: la guerre et l'amour. Bien sûr, si la guerre n'existait pas, ça serait mieux. Mais elle est là et on ne peut pas l'ignorer. La tragédie donne l'impression d'être grand comme Dieu, mais la comédie, cruelle, nous rappelle que nous sommes ridicules.»

La morale du Tigre est identique à celle de Pinocchio: il faut avoir connu la cruauté, la violence et la mort pour grandir et s'humaniser. «On dit toujours qu'il faut oublier nos émotions. On a peur des sentiments. Il faut avoir le courage de dire que les émotions sont la chose la plus forte du monde. Parce que les sentiments n'appartiennent pas seulement aux hommes, mais aussi aux animaux, aux plantes, aux pierres... Si un caillou voit mon film, il pourra dire: "Ah c'est moi!"»

Un tigre sous la neige Pour Roberto Benigni, humoriste, poète et comédien ne font qu'un: «Tous les vrais comédiens sont des poètes et inversement.» Et, comme disait Fellini, «les comédiens sont des saints car ils font le bien autour d'eux». Attilio croit au pouvoir des mots. Il pense qu'une rime suffisamment riche est susceptible de renvoyer un cafard dans son trou ou de rendre à la nuit la pipistrelle fourvoyée dans la chambre à coucher. Il pense que l'amour triomphera le jour où l'on verra, à Rome, un tigre sous la neige. Ce jour arrive, peu importe que l'animal soit échappé du zoo et la neige composée d'aigrettes printanières, ces fameuses «manine» qui volettent dans Amarcord de Fellini...

Comique aux enthousiasmes rugissants, Benigni partage cette foi poétique. Il rappelle que nombre de révolutions ont chanté des poèmes ou crié des vers en montant à l'assaut des injustices. «La poésie peut transformer la rage ou le désespoir en action.» Avec l'humour, la poésie reste une arme puissante contre le pouvoir de l'argent et des canons. L'artiste a pour devoir de résister, même de façon indirecte: «Créer quelque chose de beau, c'est déjà s'élever contre la vulgarité de la guerre. Il n'existe aucun pouvoir qui puisse triompher de notre vitalité et de notre amour. Les mères qui allaient vers les chambres à gaz jouaient avec leurs enfants. C'est quelque chose de divin.»

Dante contre Berlusconi Alors Benigni, immensément populaire en Italie, lit la Divine comédie à la télévision. Pour donner quelque chose aux gens. «Dante, c'est la beauté. Politiquement, il ne s'est jamais récusé. Il n'a jamais prononcé les mots que Florence exigeait de lui. Il est comme un cadeau de Dieu.» En octobre, le trublion s'est déchaîné. Invité à l'émission Rockpolitik, d'Adriano Celentano, il a fait le bonheur de 12,5 millions de téléspectateurs en raillant impitoyablement Berlusconi. Le clown lunaire est aussi un féroce combattant politique. «Je ne suis pas politicien. Je suis un artiste. Mes instruments, c'est la comédie. Et comme tous les Italiens savent que je suis de gauche, ma présence devient symbolique et peut aider à faire évoluer les choses.»

Cet engagement rappelle le Benigni iconoclaste des débuts, celui du Piccolo Diavolo, héritier survolté de la Commedia dell'Arte, fou furieux lubrique et crétin. Ses trois derniers films l'ont montré plus pur, plus tendre, moins féroce. Il admet s'être adouci dans la trilogie entamée avec La vie est belle, mais défend vigoureusement son personnage duTigre: «Attilio est très violent, très wild. C'est un poète, oui, mais son plus grand poème, c'est sa vie, son action!» |

Le tigre et la neige (La Tigre e la Neve). De et avec Roberto Benigni. Avec Nicoletta Braschi, Jean Reno. Italie, 1 h 51.

Roberto Benigni

1952 Naissance à Arezzo, en Toscane.

1986 Down by Law, de Jim Jarmusch

1988 Il Piccolo Diavolo.

1990 La voix de la Lune, de Federico Fellini.

1997 La vie est belle. Triomphe mondial.

1999 Tullius Detritus dans Asterix et Obélix contre César de Claude Zidi.

2002 Pinocchio.

2005 Le tigre et la neige.

«Le tigre et la neige»

Rêve Le marié était en caleçon...

Amour Attilio et Vittoria (Nicoletta Braschi).

Contrôle Le samaritain pris pour un kamikaze.

Bagdad Avec Fuad (Jean Reno), sous les étoiles.

Rockpolitik Dans le show TV d'Adriano Celentano (à dr.), Benigni raille sans pitié Berlusconi. Le succès est gigantesque.




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