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Par Luc Debraine - Mis en ligne le 26.09.2012 à 12:52 |
C’est une situation unique en Europe. Elle en dit long sur la santé économique du pays, mais aussi sur ses ambitions culturelles. Lausanne, Genève, Bâle, Zurich, Coire: cinq villes s’apprêtent à bâtir de nouveaux musées des beaux-arts, qu’il s’agisse de création ex nihilo (Lausanne), d’extensions (Bâle, Zurich et Coire) ou d’agrandissement rénovation (Genève). Au total, il y en a pour un bon demi-milliard d’argent public et privé. Un effort à la mesure de l’enjeu: «Aujourd’hui, une cité sans culture n’existe pas. Et s’il existe une concurrence entre nos villes en Suisse, elle est saine, et même souhaitable», martèle Pascal Broulis, ministre vaudois des Finances et président du comité de pilotage du futur Pôle muséal de Lausanne. Concurrence? «C’est la Suisse: nous sommes tous proches les uns des autres. Même si nous sommes bien lotis, il n’y a tout de même pas des milliers de mécènes, fondations et collectionneurs dans ce pays», note Stephan Kunz, directeur du Kunstmuseum de Coire. D’où la crainte, pour ces institutions, de s’entendre dire lors d’une recherche de fonds: «On a déjà donné!». Fondations très sollicitées. Bernard Fibicher, directeur du Musée des beaux-arts de Lausanne, prend l’exemple de la Fondation Göhner à Zoug. Celleci a donné 1 million au futur musée vaudois, à bâtir en bordure de la gare CFF. Mais la fondation avait quelques mois auparavant donné 3 millions au projet d’extension du Kunsthaus de Zurich. «Est-ce que nous aurions donné davantage à Lausanne s’il n’y avait pas eu la demande Zurich?, s’interroge Sonja Hägeli, responsable des projets culturels à la Fondation Göhner. C’est possible. Face aux demandes, nous sommes contraints d’équilibrer la répartition de nos aides financières. Surtout lorsqu’il s’agit, comme ici, de deux projets d’importance nationale qui méritent un effort exceptionnel de notre part.» Généreux donateurs. Le Kunstmuseum de Bâle a lui aussi songé à demander le renfort de la Fondation Göhner. Mais il a retiré sa requête lorsque l’héritière de l’empire pharmaceutique Roche, Maja Oeri, lui a confié 50 millions pour son extension. Maja Oeri avait auparavant acheté un bâtiment et une parcelle proches du musée bâlois pour lui en faire don. Comme les 50 autres millions du projet sont assurés par le canton de Bâle-Ville, le directeur du musée Bernhard Mendes Bürgi peut déclarer avec sérénité: «La réalisation de notre extension est complètement indépendante des autres projets en Suisse.» Bienheureux Bâlois. Ou Grisons, dont le futur Musée des beauxarts est porté à hauteur de 20 millions par le mécène zurichois Henry Bodmer, sur un budget total de 30 millions. Ou Genevois, aidés par les 40 millions promis par le collectionneur Jean-Claude Gandur. Ou Zurichois, qui peuvent compter sur la générosité du Credit Suisse et de Swiss Re. En revanche, à Lausanne, le musée en devenir est toujours à la recherche d’une trentaine de millions. Mais son équipe progresse désormais de manière plus assurée, en s’inspirant des partenariats public-privé qui nourrissent depuis longtemps la vitalité culturelle alémanique. L’autre jour, Pascal Broulis annonçait la création d’une fondation de droit privé, indépendante du canton. Celle-ci a pour mission de recueillir des donations pour le financement du Musée des beaux-arts à la gare CFF. C’est bien parti: la Fondation montreusienne Damm-Etienne promet de mettre 5 millions dans le musée. Un tabou tombe. L’Etat de Vaud, qui avait tendance à tout vouloir régenter, a mis du temps à s’adapter à cette donne culturelle. «Moi aussi, concède Jean-Yves Marin, le directeur du Musée d’art et d’histoire de Genève. Je me méfiais d’un type de partenariat qui peut donner trop d’influence à un mécène. Depuis mon arrivée à Genève il y a trois ans, j’ai changé d’avis. Une large réflexion s’est engagée sur la nature et les responsabilités de ces aides. Le domaine s’est professionnalisé. Sa philosophie s’est précisée. Des masters spécialisés ont été introduits dans les hautes écoles. Lorsque la Fondation Gandur pour l’art a apporté à la fois de l’argent et une collection au musée, elle a d’abord été critiquée. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. »De même, poursuit Jean-Yves Marin, les marques horlogères à Genève pourraient soutenir à terme notre musée. Celui-ci intégrera un musée public d’horlogerie, une institution dont Genève est aujourd’hui dépourvue. Ces marques ont besoin de ce musée pour leur clientèle. Elles sont prêtes à dépasser leur concurrence pour un projet qui les sert toutes. Cet exemple illustre aussi l’évolution du partenariat privé-public.» Statut juridique. Autre avantage alémanique: les grands musées sont souvent propriété d’associations ou fondations de droit privé ou public, et non d’un canton. Ce statut juridique encourage les soutiens financiers régionaux: une grande entreprise, par exemple, est ainsi assurée de ne pas verser deux fois de l’argent aux autorités cantonales, à la fois par ses impôts et par sa donation. Le futur Musée des beaux-arts à Lausanne devrait ainsi bientôt perdre son étiquette «cantonal» au profit d’une fondation de droit public. «C’est prévu, c’est une prochaine étape, on y vient», s’impatiente Pascal Broulis. Un partenaire potentiel comme la Banque cantonale vaudoise (BCV) devrait ainsi être plus disposé à épauler le projet. Son président Olivier Steimer révèle que la BCV aidera le musée, à une hauteur qui reste toutefois à évaluer. «Mais, comme je suis également président de la fondation de soutien à la plateforme pôle muséal, je ne participerai pas à cette prise de décision», précise-t-il. Les nouveaux musées des beaux-arts se battent chacun dans leur coin, mais ils sont également solidaires. «C’est une question de benchmark, souligne Bernard Fibicher à Lausanne. Nous échangeons beaucoup d’informations pour nous tenir au courant de l’évolution muséographique, par exemple l’éclairage par LED. Celui-ci s’est beaucoup développé dans les dernières années. Il est devenu complexe. Autant savoir ce qui se passe ailleurs et partager son expérience pour progresser plus vite.» Bataille de la communication. La collaboration est d’autant plus évidente entre Lausanne et Coire que les deux musées ont été dessinés par le même bureau d’architecture de Barcelone, Barozzi Veiga. Les responsables du musée vaudois se sont également rendus à Zurich et à Bâle pour parler, notamment, promotion et communication avec leurs homologues alémaniques. Mais la communication est aussi un enjeu concurrentiel. «Nous ouvrirons tous nos nouveaux espaces en 2016-2017, note Katharina Ammann, conservatrice au Musée cantonal de Coire. Même si nous sommes centrés sur nos régions respectives, nous espérons tous être plus attractifs que les autres au niveau national. Il va falloir faire attention à l’échéancier de nos communications et à ne pas tous utiliser les mêmes arguments…» Björn Quellenberg, le responsable de la communication du Kunsthaus à Zurich, redoute que son musée soit éclipsé ces prochaines années à Bâle, surtout dans la foire annuelle Art-Basel, utilisée par le Kunstmuseum local comme plateforme promotionnelle. «Comme nous inaugurerons nos extensions à une année d’intervalle, nous avons pris l’initiative de rencontrer nos collègues de Bâle», note Björn Quellenberg. Citoyens à convaincre. Autre exercice de communication zurichois: l’exposition Le nouveau Kunsthaus: grand art, grande architecture qui ouvre le 5 octobre prochain. Cette présentation de l’importante extension conçue par l’architecte britannique David Chipperfield a l’ambition de convaincre les citoyennes et citoyens de Zurich. Ces derniers diront le 25 novembre s’ils sont d’accord de contribuer aux travaux d’agrandissement du musée. L’exposition s’attachera également à montrer les nouvelles possibilités muséographiques de l’extension. Des œuvres issues des récents dépôts à long terme seront présentées, dont la Collection Bührle (le plus important ensemble impressionniste en Europe après Paris) et la Collection Hubert Looser (expressionnisme abstrait, minimalisme, Arte Povera).
«AURIONS-NOUS DONNÉ DAVANTAGE À LAUSANNE S’IL N’Y AVAIT PAS EU LA DEMANDE ZURICH? C’EST POSSIBLE.»Sonja Hägeli, responsable à la Fondation Göhner
Spirale négative. Car la concurrence entre musées se joue aussi entre prêts, dépôts, dations ou donations. Il y a quelques années, après un combat acharné, le Musée des beaux-arts de Berne avait perdu la Collection Im Obersteg au profit de Bâle. Zurich, de par sa taille, son influence et ses 300 000 visiteurs par année, aimante beaucoup de prêteurs et de donateurs. Lausanne a vu la remarquable Collection Planque filer à Aix-en-Provence. Mais l’institution vaudoise, maintenant que son nouveau musée est sur les rails au propre comme au figuré, ne désespère pas un jour récupérer les Cézanne, Picasso, Renoir, Van Gogh ou Dubuffet de la Fondation Jean Planque, déposés à Aix pour quinze ans. Enfin, la lutte entre musées est celle des visiteurs. Seront-ils assez nombreux pour couvrir les frais de fonctionnement engendrés par ces nouveaux bâtiments? Pius Knüsel, directeur de Pro Helvetia en partance et coauteur du livre Der Kulturinfarkt dans lequel il s’élève contre le nombre trop élevé de musées, ne le pense pas: «Je n’ai rien contre la modernisation des musées. Elle est souvent nécessaire. Mais le principe de l’extension est problématique. Il revient à un renforcement de la concurrence entre les différents types d’institutions sur les plans du financement et de l’attractivité. Comme la croissance des crédits de fonctionnement dépassera de loin la croissance du public, le visiteur individuel coûtera lui aussi plus cher. Les subventions devront augmenter. On se trouvera alors dans une spirale négative.» En revanche, une chose est certaine: la rivalité entre musées ne portera pas sur l’architecture. Ici, pas de gestes spectaculaires à la Frank Gehry, Zaha Hadid ou Daniel Liebeskind. Les projets se caractérisent par leur parti pris fonctionnel, simple, sobre et gris. Ils ne feront pas rêver, certes. Mais ils faciliteront la tâche aux conservateurs et muséographes. Même Jean Nouvel, c’est dire, se coule dans ce moule raisonnable. L’architecte a revu cet été à la baisse la surélévation du Musée d’art et d’histoire de Genève pour que celle-ci se conforme aux gabarits réglementaires. La Suisse, après tout, est aussi le seul pays où le sens de la mesure est élevé au rang des beauxarts. Zurich, Kunsthaus, «Le nouveau Kunsthaus», exposition du 5 octobre 2012 au 6 janvier 2013. www.kunsthaus.ch
BALE KUNSTMUSEUMType Extension. Architectes Christ & Gantenbein, Bâle. Budget 100 millions de francs. Financement Partenariat public-privé. Ouverture prévue 2016. NB La Fondation Laurenz (Maja Oeri, héritière de l’entreprise Roche) a fourni la moitié du budget de l’agrandissement, l’autre moitié étant assurée par le canton de Bâle-Ville. Maja Oeri a également permis l’achat d’un immeuble et d’un terrain pour la création de l’extension.
COIRE KUNSTMUSEUMType Extension. Architecte Bureau Barozzi Veiga, Barcelone. Budget 30 millions de francs. Financement Partenariat public-privé. Ouverture prévue 2016. NB Le futur musée cantonal des Grisons a les mêmes architectes barcelonais que le MCBA à la gare CFF de Lausanne, ce qui encourage actuellement la collaboration entre les deux institutions.
ZURICH KUNSTHAUSType Extension. Architecte David Chipperfield, Grande-Bretagne. Budget 180 millions de francs. Financement Partenariat public-privé. Ouverture prévue 2017. NB Le 25 novembre prochain, les Zurichois se prononceront sur la contribution de la Ville (88 millions) à l‘extension du Kunsthaus. Dès le 5 octobre, une exposition présente le projet d’agrandissement, en insistant sur les nouvelles possibilités muséographiques qu’offre cette ample surface supplémentaire.
GENEVE MUSEE D'ART ET D'HISTOIREType Rénovation et agrandissement. Architecte Jean Nouvel, Paris. Budget 127 millions de francs. Financement Partenariat public-privé. Ouverture prévue 2018 ou 2019. NB Au bénéfice d’un crédit complémentaire, l’atelier Jean Nouvel a récemment retravaillé son projet, l’abaissant pour se conformer aux gabarits en vigueur. Et intégrant, pour compenser l’espace perdu en hauteur, la cour des Casemates qui jouxte la façade arrière du musée. |









