En 1963, lorsque Tzvetan Todorov arrive en France, c’est avant tout pour fuir son pays, la Bulgarie communiste, et «pour découvrir le monde occidental». A 24 ans, il goûte pour la première fois à la liberté et entreprend une carrière académique. A la fois sémiologue, philosophe et historien, il intègre en 1968 le Centre national pour la recherche scientifique (CNRS), dont il deviendra le directeur deux décennies plus tard.
Pour ce spécialiste de la mémoire des sociétés, le passé ne passe pas. Durant un quart de siècle, Tzvetan Todorov est incapable de se pencher sur un phénomène capital pour comprendre le XXe siècle: les totalitarismes.
A la crainte de causer des ennuis à sa famille, restée en Bulgarie, s’ajoute un blocage psychologique: «Un mur m’empêchait de parler. Même si j’avais retrouvé ma liberté de parole, j’étais si heureux d’avoir échappé à ce régime que je ne voulais plus m’en préoccuper», explique-t-il.
Ce n’est qu’une fois le mur de Berlin effondré que le voile se lève. Le théoricien se lance alors dans une vaste psychanalyse académique. En dix ans, il publie de nombreux ouvrages dont Face à l’extrême (1991), Une tragédie française (1994), L’Homme dépaysé (1996) et Mémoires du mal, tentation du bien (2000). Ces quatre œuvres auscultent les totalitarismes: de l’idéologie communiste à la morale dans les camps nazis, en passant par les formes de la mémoire face à ce sombre passé.
Aujourd’hui, l’historien réunit ses ouvrages en un seul volume intitulé Le siècle des totalitarismes. Il explique à L’Hebdo pourquoi ce thème reste d’actualité.
Pourquoi rééditer vos travaux sur les totalitarismes aujourd’hui, près de vingt ans après la chute du communisme?
Cette publication s’ancre dans un souci de mieux comprendre notre époque. Les régimes totalitaires restent présents parmi nous et certaines de leurs caractéristiques se retrouvent au sein même de nos démocraties libérales, que ce soit en Suisse ou en France. Le néolibéralisme, l’idéologie dominante, devient aussi plus compréhensible à la lumière de l’analyse du communisme.
Le communisme et le nazisme ont-ils des points communs avec notre société contemporaine?
Malgré la disparition de la plupart des totalitarismes, certaines de leurs caractéristiques se retrouvent dans les démocraties libérales d’Europe, comme la Suisse ou la France. Le communisme présente, de manière surprenante, des similitudes avec l’idéologie dominante de notre époque: le néolibéralisme.
L’emprise de l’économie sur notre société en est un exemple flagrant. Bien que trahi par le communisme réel et le léninisme, le marxisme estimait, comme le néolibéralisme, que la conduite de l’économie constituait l’essentiel de la vie de la collectivité.
Le rôle accordé à l’individu ou à la société dans les idéologies communistes et néolibérales se rejoindraient donc?
C’est un exemple de renversement symétrique. Paradoxalement, le néolibéralisme et le communisme se ressemblent dans leur monisme, leur désir de tout soumettre à un facteur unique: la volonté collective dans un cas et la volonté individuelle dans l’autre. Dans l’optique du totalitarisme communiste, toute priorité est donnée à l’instance collective, les volontés individuelles lui sont soumises.
Or, le néo-ibéralisme contemporain condamne systématiquement toute instance collective. Cette critique mène, comme avec Thatcher ou Reagan, au démantèlement des institutions de l’Etat, réduit à sa fonction minimale du maintien de l’ordre et de protection des frontières.
Faudrait-il, du coup, donner moins de poids à la volonté individuelle dans nos sociétés?
Même si la liberté de l’individu était piétinée sous les régimes communistes, ce principe ne peut pas fonder à lui seul l’organisation d’une démocratie libérale comme la Suisse ou la France. Car, si rien ne limite la liberté des individus, nous retournons au pur règne de la force. C’est laisser le renard libre dans le poulailler.
L’un est tellement fort que, au final, il tue les autres. Plus concrètement, si le désir d’enrichissement ne rencontre pas de freins et de limites dans notre société, il risque de nuire durablement à ceux qui l’entourent. C’est ce qui s’est passé lors de la dernière crise économique, dont l’origine se trouve dans l’absence de régulation du marché.
Peut-être que cette abstraction qu’est l’économie fonctionne de manière plus efficace en l’absence de toute règle. Mais l’humanité, elle, ne s’en porte pas mieux. La suppression d’une série d’équilibres a permis une montée en flèche du revenu d’un petit groupe d’individus et d’un appauvrissement à l’autre extrême du spectre de la population.
Comment remédier à l’accroissement de l’écart entre les très riches et les très pauvres?
L’individu et la collectivité ne devraient pas se présenter comme des entités parmi lesquelles choisir. Il est nécessaire de les penser simultanément et de limiter à la fois le pouvoir de la collectivité et celui des individus. «Le pouvoir doit arrêter le pouvoir», disait Montesquieu.
Car l’influence des particuliers, qui correspondrait aujourd’hui aux forces économiques, est devenue impressionnante grâce à la globalisation. Regardez comme Barack Obama ne parvient pas à imposer un minimum d’assurancesanté à sa population parce qu’il se confronte à de puissants intérêts individuels. Immédiatement, il est accusé d’ouvrir un goulag au cœur de l’Amérique. C’est une réaction excessive, évidemment.
Vous décrivez le communisme comme une religion séculière. Aujourd’hui, l’Occident connaîtrait à nouveau ce phénomène avec ce que vous nommez le «messianisme démocratique»...
Aujourd’hui, nous considérons que la démocratie libérale est préférable à tout autre type de régime et que les droits humains sont un ensemble de valeurs qui incarnent le bien. C’est en somme notre évangile laïque. Pour cette raison, nous estimons que nous sommes en droit de les imposer à d’autres pays par la force.
Ce comportement rappelle fâcheusement la légitimation donnée aux projets coloniaux du XIXe siècle. Lorsque la France ou l’Angleterre occupaient des parties entières d’Afrique ou d’Asie, ces pays le faisaient au nom de la promotion de la civilisation européenne. Mais, derrière cette justification se cachait une autre réalité: ces conquêtes se réalisaient au service des intérêts nationaux. La mission civilisatrice faisait alors partie des moyens plutôt que des fins.
Au début du siècle passé, Charles Péguy, l’écrivain et poète, avait déjà adopté cette position. Il affirmait ouvertement: «Il y a dans la Déclaration des droits de l’homme, de quoi faire la guerre à tout le monde pendant la durée de tout le monde.» Aujourd’hui, nous nous trouvons dans le même schéma de pensée en Afghanistan ou en Irak.
L’intervention militaire est bel et bien légitimée par l’apport de la démocratie ou de la défense des droits de l’homme. Or, ces guerres sont menées en vue du contrôle des ressources pétrolières ou de la maîtrise politique ou militaire de cette région. C’est pour cette raison que l’on monte systématiquement en épingle les cas - tout à fait fréquents - de transgression des droits de l’homme dans ces pays.
Ce type de messianisme démocratique est dangereux car, aujourd’hui encore, il est assumé officiellement par les gouvernements des anciennes puissances coloniales et de ceux qui soutiennent les occupations d’Irak ou d’Afghanistan.
Si le XXe siècle était celui des totalitarismes, de quoi sera fait le XXIe?
Voyez comme il est impossible de prévoir l’avenir: qui imaginait, en 1985, l’effondrement du mur de Berlin? Les graves problèmes qui nous attendent au cours de ce siècle ne sont pas de nature politique, mais démographique, écologique ou énergétique. Des problèmes si amples que nous ne savons toujours pas par quel bout les prendre. J’espère que nous y accorderons un jour plus d’attention.
Le siècle des totalitarismes. De Tzvetan Todorov. Laffont, 920 p.
TZVETAN TODOROV

Directeur de recherche honoraire au CNRS. Il est né en 1939 à Sofia, en Bulgarie et a publié une trentaine de livres consacrés à l’analyse des œuvres, des sociétés ou à l’histoire des idées.
Glossaire
Totalitarisme Système politique à parti unique qui cherche à contrôler la totalité des activités d’une société. Exemples: l’URSS, l’Allemagne nazie, l’Italie de Mussolini.
Communisme Terme qui réunit la variété de mouvements cherchant à instaurer une société sans classes sociales et se fonde sur la mise en commun des moyens de production. Exemples: l’URSS, la Corée du Nord, la Chine.
Marxisme Courant philosophique, politique et économique établissant que la société n’est que le reflet des activités de l’économie et repose sur l’analyse de l’histoire et sur la lutte des classes.
Néolibéralisme Radicalisation du libéralisme classique. Idéologie défendant l’importance du marché et se caractérisant par la limitation du rôle de l’Etat. Exemples: les Etats-Unis de Reagan, l’Angleterre de Thatcher, le Chili de Pinochet.
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