Le corps Cardinale
Enfin traduite intégralement en français, l’interview par Alberto Moravia de Claudia Cardinale en 1961: une curiosité magnifique et émouvante.
ÉTERNEL FÉMININ. Il lui dit qu’il ne veut pas faire une interview comme on la fait dans les journaux. Celle-là est pourtant prévue pour paraître dans Esquire et L’illustrazione italiana en mai 1961. Mais l’écrivain Alberto Moravia veut interroger Claudia sur la beauté, le corps, le sommeil, le temps et l’espace. Il a 53 ans, vient de rompre avec Elsa Morante et aime la jeune Dacia Maraini. Claudia Cardinale en a 23. Elle est déjà fameuse, a tourné Rocco et ses frères, mais pas encore les deux chefs-d’œuvre qui la rendront immortelle: 8 1/2 de Fellini et Le guépard viscontien.
L’interview est extraordinaire. La proposant en objet, il lui demande ses mensurations ou ce qu’elle pense de sa bouche, de ses seins, quelle est la couleur de ses cheveux. Elle répond avec une humilité non feinte, disant des choses essentielles déguisées en tautologies par maître Alberto. Il passe du jour à la nuit, la questionne sur la façon dont elle se déshabille, s’endort, quitte le monde chaque nuit, enlevant par couches son rapport au monde, à ce qui n’est pas intimement Claudia Cardinale. Ce pourrait être badin, c’est bouleversant d’intelligence.
A la fin, un vertige prend. Adaptant en 1963 Le mépris du même Moravia, Jean-Luc Godard dut rajouter, dit la légende du cinéma, la scène devenue culte où Brigitte Bardot nue interroge son amant sur son corps: «... Et mes fesses, tu les aimes mes fesses?» Godard connaissait-il l’interview de Cardinale par Moravia? Si oui, l’allusion était géniale. Sinon, l’intuition était géniale.
Claudia Cardinale. D’Alberto Moravia. Flammarion, 81 p.
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