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Le coup de folie de Lillehammer

Mis en ligne le 10.02.1994 à 00:00

Les Norvégiens ont promis d'organiser les Jeux d'hiver les plus chauds, les plus populaires de l'histoire. Mais, pour l'heure, les habitants pensent plutôt au dieu Dollar. En prévision de lendemains difficiles.

L'Hebdo; 1994-02-10

Le coup de folie de Lillehammer

Les Norvégiens ont promis d'organiser les Jeux d'hiver les plus chauds, les plus populaires de l'histoire. Mais, pour l'heure, les habitants pensent plutôt au dieu Dollar. En prévision de lendemains difficiles.

Envoyé spécial: Bertrand Monnard

C'est un drôle de bistrot, situé juste en dessus de Storgata, la rue piétonnière de Lillehammer. On s'assied sur des cuvettes de WC et, au bar, la bière surgit de simples robinets d'évier. Il s'appelle «The Plumbery». Il y a quelques jours seulement, c'était effectivement une plomberie et, à peine les Jeux finis, elle retrouvera son enseigne d'origine. John, le patron, sourit à belles dents. «Pourquoi ne pas profiter des Jeux, d'une telle occasion», dit-il. En face, perceuse en main, le coiffeur et le marchand de meubles sont aussi en train de transformer leur magasin en bar.

Ce samedi 5 février, à une semaine de l'ouverture, Lillehammer s'apprête à recevoir les Jeux d'hiver avec une impatience mêlée d'une grande inquiétude. Bien sûr, on est fier, on ne parle que de cela depuis presque six ans. Depuis ce fameux jour de septembre où le choix du CIO s'est porté, à la surprise générale, sur cette ville de Norvège complètement inconnue, située à 200 km au nord d'Oslo.

Mais maintenant l'échéance est là, toute proche. Que se passera-t-il quand, pendant deux semaines, plus de 100 000 personnes par jour envahiront une aussi calme bourgade? A vrai dire, on a de la peine à l'imaginer. A la différence d'Albertville, tout tournera ici autour de Lillehammer. Et Lillehammer c'est quoi? La deuxième plus petite ville ayant jamais accueilli les Jeux d'hiver après Lake Placid en 1980. A peine plus de 20 000 personnes en temps normal, habitant de charmantes petites maisons en bois réparties sur une colline dominant le lac Mjose. L'été, la meilleure saison touristique, la lumière y est paraît-il si limpide, presque bleue, que beaucoup de peintres et d'écrivains viennent y chercher l'inspiration. «Ici, il y a deux saisons très fortes, raconte Yan, 25 ans. L'hiver très froid d'octobre à avril, avec des jours très courts, puis juillet, août, où il fait 25 degrés et on peut se baigner, même à minuit, comme en plein jour.» Plus de 1 m 50 de neige, un record et une aubaine pour les Jeux, sont tombés depuis Noël et tout est d'un blanc immaculé.

A peine les magasins fermés, 17 h la semaine, 14 h le samedi, il n'y a presque plus personne dans les rues. Seul moment d'agitation tous les jours à 13 h: on vend aux enchères sur la place centrale un T-shirt unique, portant le nombre de jours restants jusqu'aux Jeux, et ce depuis le jour J moins 1000. Le moins 100 détient encore le record avec 5000 francs. Et, en ce samedi, c'est un homme d'affaires de Hong-Kong qui a enlevé le moins 7 pour 250 francs. A part cela, tout respire le calme. Mais, pendant plus de deux semaines, ça en sera fini. La ville ne se reconnaîtra plus. Au lieu des huit policiers habituels servant surtout à vider les pubs lors des beuveries du vendredi soir, ils seront plus de 1700, le tiers des effectifs de tout le pays, à patrouiller la région. Le nombre de bistrots sera multiplié par trois: 100 au lieu de 30.

Faute de logements _ 1500 lits disponibles à Lillehammer en temps normal _ des hôtels provisoires ont aussi poussé comme des champignons. Une firme américaine a loué à un agriculteur un vaste terrain au bord du lac et y a construit en un temps record un palace en bois de 140 chambres. Beaucoup ont aussi «prêté» leur maison à des tarifs difficilement imaginables, quitte à loger chez des amis ou à partir en Espagne ou ailleurs. «Des Japonais sont venus sonner chez moi il y a six mois. Ils m'ont demandé un prix. J'ai dit en rigolant: 60 000 dollars pour deux semaines. Une minute après, c'était signé», raconte Henrik Simonsen.

Le dieu Dollar a fait des ravages. «C'est comme si les rues étaient pavées d'or et que tout le monde en voulait sa part», déplore Old Are Linden, un député d'opposition. Même l'hôpital a craqué. VW pourra y placer ses pubs contre tous les murs pendant les Jeux en échange d'une somme restée secrète. Quant à l'interdiction de nouvelles enseignes lumineuses au centre-ville, elle n'a pas résisté à l'argument de poids de Coca: 300 000 francs offerts au Conseil communal .

L'idée d'organiser les Jeux dans une ville apparemment si peu adaptée à un tel événement est née évidemment dans la tête de politiciens et d'hommes d'affaires locaux. Le Nord vivant grassement du pétrole et la Côte du poisson, ils avaient le sentiment que le centre de la Norvège était un peu délaissé. Comment mieux faire connaître, relancer Lillehammer et les atouts touristiques de sa région qu'en y tentant un pari fou: organiser les Jeux?

Six ans plus tard, force est de reconnaître qu'il a été tenu. Presque tout a été créé. Pas moins de dix nouvelles installations ont vu le jour. Le budget de départ, 500 millions, a quadruplé, mais l'Etat s'est porté garant. Car aujourd'hui, c'est en fait toute la Norvège qui tente un super-coup de pub à travers ces Jeux qui seront suivis par le tiers de l'humanité. Tout a été conçu pour en donner la meilleure image. La Norvège est le pays de la nature et doit le montrer. L'architecture du pays a été respectée. On a utilisé surtout des matériaux naturels comme le bois et la pierre. Pour éviter tout dérapage, des écologistes ont été largement associés aux projets et le comité d'organisation ne s'est pas privé de le faire savoir. On a beaucoup parlé des anémones condamnées par les tremplins de saut mais repiquées ailleurs, de la patinoire de Hamar déplacée de quelques mètres afin de préserver une réserve d'animaux, des podiums fabriqués en glace pour pouvoir être refondus et du recyclage de tout ce qui est possible et imaginable: des gobelets de Coca jusqu'aux balles utilisées en biathlon. On a moins parlé, en revanche, de la piste de bob, certes bien cachée en pleine forêt à 8 km de Lillehammer, mais bétonnée comme toutes les autres et refroidie par le dangereux ammoniac; de la forêt de pins sacrifiée sur l'autel de la descente à Kvidfjell, 30 km plus loin, le long du superbe et presque inviolé val Grudbrandstal.

Le résultat est pourtant plutôt probant. Dominant Lillehammer, les deux tremplins épousent parfaitement la forme de la montagne et donnent même un côté surréaliste à la région quand ils sont éclairés le soir. Et le toit de la patinoire de Hamar, en forme de coque de drakkar retournée, vaut le déplacement. Mais le chef-d'oeuvre de ces sites reste ce qu'on appelle la caverne magique: la patinoire de 6000 places de Gjovick, 30 km au sud de Lillehammer, entièrement sculptée au coeur de la montagne, la plus grande salle jamais réalisée dans la roche. De l'extérieur, la colline est restée intacte et rien, sinon la voûte qui sert d'entrée, ne laisse deviner qu'au bout d'un long couloir de roche vive, se trouve une salle de 61 m de long et 23 m de haut, pour laquelle il a fallu huit mois d'explosions. Génial et pas cher: 30 millions. Ni à la construction: il a juste fallu acheter les deux lopins de terre à l'entrée, le sous-sol ne se payant pas. Ni à la maintenance: les 7 degrés régnant à l'intérieur de la roche évitant tous frais de chauffage. Ni même à l'entretien: pas de vitres ou de plafonds à nettoyer! La Norvège, qui voulait aussi démontrer sa haute technologie à travers les Jeux, a réussi son coup. Le Japon et la Corée ont déjà signé des contrats avec les deux sociétés spécialisées dans le forage qui ont réalisé la caverne.

Mais c'est à travers les Jeux proprement dits et les épreuves sportives que la Norvège espère se faire la meilleure promotion. Les Jeux d'Albertville avaient été ceux de la TV, sans âme, sans public, comme désincarnés. A Lillehammer, il en ira tout différemment. 80% des billets, soit plus d'un million, un record dans l'histoire des Jeux, ont trouvé preneur, et ce n'est guère étonnant.

Il n'y pas de peuple plus sportif que les Norvégiens. Peut-être pour fuir la déprime des longs hivers, près d'un tiers des 4,3 millions d'habitants font partie de clubs sportifs. Ils ne sont pas peu fiers des résultats exceptionnels, surtout en regard de la faible population, de leurs sportifs d'élite: médailles dans six disciplines aux Jeux de Séoul et qualification en foot pour le Mondial. Mais c'est surtout sur la glace et la neige que les Norvégiens sont irrésistibles. Au nombre de médailles conquises aux Jeux d'hiver, ils figurent même au 2e rang, juste derrière l'ex-URSS. Pas étonnant donc qu'à Lillehammer tous leurs supporters veuillent accourir pour encourager leurs vedettes.

La fête promet d'être folle. Surtout en ski de fond, la discipline reine en Norvège, avec en apothéose le relais 4x10 km (lundi 21) où tout le pays espère voir Ulvang Dhalie et les autres terrasser les irréductibles ennemis suédois. Ce jour-là, ils devraient être plus de 300 000, visages grimés et drapeaux en main, au bord des pistes, campant là depuis la veille, comme ils en ont l'habitude. En 1982, le roi Olav en personne avait dû prendre la parole au micro pour calmer ses supporters lors du 4x10 des mondiaux d'Oslo.

Nul doute que le fameux et si galvaudé esprit olympique va souffler sur Lillehammer. Martin Burkhalter, le directeur sportif des Jeux, Suisse d'origine, en est convaincu. A Albertville, on avait l'impression que chaque station organisait ses propres championnats du monde. Ici, tout le monde vivra l'événement ensemble, promet-il. Les organisateurs feront même tout pour que les mesures de sécurité soient les moins visibles possible. Pas de tanks dans les rues comme à Barcelone et des policiers non armés pour la plupart, comme c'est toujours le cas en Norvège. Image de marque oblige, là aussi. Le pacifisme a toujours été l'une des valeurs sacrées des pays nordiques.

Alors oui, les habitants de Lillehammer se réjouissent. Ils se réjouissent de voir samedi Ole Gun Fidjsol sauter du tremplin des 70 m avec la flamme puis la transmettre au dernier relayeur lors de la cérémonie d'ouverture. Ils se réjouissent d'entendre le roi Harald déclarer les Jeux ouverts à 16 heures pile, et de devenir le centre du monde pendant quinze jours. Mais ils ne sont pas dupes. Ils savent qu'au pays des villes organisatrices les lendemains déchantent trop souvent et qu'ils n'échapperont sûrement pas à la règle. On leur a fait miroiter un baume touristique. Pourtant, qui voudra passer ses vacances dans cet endroit superbe mais perdu? Seuls une dizaine de skilifts équipent des pentes indignes du Jura. Le ski de fond? Les pistes sont illimitées dans une nature sauvage mais, par -15° de moyenne, il faut aimer. Sans oublier que ce sport est moins coté à l'étranger.

Et puis, autre handicap et pas des moindres, tout est cher en Norvège. Surtout l'alcool, fortement taxé par l'Etat. Comptez 7 francs la bière. Cela les médias vont le confirmer ou le faire savoir. Même les professionnels n'ont, semble-t-il, jamais cru au potentiel touristique de Lillehammer. Aucune grande chaîne n'a voulu prendre le risque de construire un hôtel à l'occasion des Jeux. Quant aux belles installations offertes par l'Etat, elles risquent de vite se transformer en cadeau empoisonné. Comment notamment remplir et payer les frais d'entretien de quatre patinoires, ce qui est beaucoup trop pour une région d'à peine 100 000 habitants? On parle de concerts, de shows, d'expositions. Mais rien n'est fait. On le sait, les Jeux n'ont toujours fait que passer. Mais c'est peut-être encore plus vrai pour Lillehammer que pour d'autres villes. A peine la flamme éteinte, tout ou presque sera redémonté en quelques jours. Les maisons en bois du village des médias seront transférées dans le Grand Nord pour servir d'habitation aux mineurs. Des nouveaux hôtels et des bars improvisés, il ne restera plus rien. John, le plombier, recommencera ses tournées avec des sous, des souvenirs et peut-être des impôts en plus. Le dieu Dollar se sera évaporé comme il est venu. ·

B. M.

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