Il y a dix ans, Newsweek accrochait son portrait en une pour annoncer «le nouveau Spielberg». M. Night Shyamalan était le roi du monde. Il est vrai que Sixième sens, tourné pour un budget de 40 millions de dollars, venait d’en rapporter 670! Cette histoire de fantômes, dans laquelle un psychologue vient en aide à un gosse qui voit des morts, a sidéré la planète. Par son ambiance crépusculaire, sa portée métaphysique, la justesse de l’interprétation et, plus encore, par l’incroyable coup de théâtre final. Hollywood tient son wonder boy: Manoj Nelliyattu Shyamalan, dit M. Night, cinéaste américain d’origine indienne, basé à Philadelphie, ville des Lumières.
En 2000, Incassable (un citoyen découvre qu’il a un don de superhéros) confirme le talent singulier et l’originalité des scénarios de Shyamalan, sans déplacer les foules. Le succès public est de retour pour Signs (2002). Mais si ce classique récit d’invasion extraterrestre excelle par sa densité paranoïaque, il montre aussi certaines limites idéologiques: selon le cinéaste, une bible et une batte de baseball suffisent à mettre les Aliens en fuite...
Shyamalan brûle ses dernières cartouches dans Le village (2004) qui cultive à nouveau les angoisses obsidionales: une communauté vit à l’écart du monde, au cœur d’une forêt où rôdent des carnivores chimériques. Les spectateurs boudent ce film qui s’agrémente pourtant d’un double twist scénaristique, la marque de fabrique du réalisateur,
Plouf dans l’eau. Ensuite, les choses se gâtent. Le jeune prodige tourne La jeune fille de l’eau (2006), un conte d’une niaiserie accablante. Une Narf (variante shyamalanienne de l’ondine) sort de la piscine d’un immeuble résidentiel pour amener le bonheur sur Terre; mais de vilains Scrunts et d’affreux Tartutics la traquent. Pour aggraver son cas, le cinéaste tue un personnage, celui du critique de cinéma, forcément odieux.
Il va payer d’autant plus cher cet affront que Phénomènes (2008), qui s’essaie à métaphoriser le 11 Septembre à travers une pandémie indéfinie, est invraisemblablement raté. La critique se déchaîne: «Un film stupide sur une idée stupide», «Pire que des inepties: des inepties insultantes», «Une forme d’arriération morale, politique et artistique»…
Shamanisme coin-coin. Laminé, l’ex-wonder boy joue aujourd’hui sa dernière carte en adaptant un dessin animé à succès, Avatar: le dernier maître de l’air. Il touche le fond avec cette épopée d’heroic-fantasy exacerbant la tradition d’indigence attachée au genre. Dans un monde imaginaire, le peuple du Feu mène la vie dure aux gens de l’eau, de l’air et de la terre. Les choses devraient s’arranger avec le retour de l’Avatar, un petit bonze qui maîtrise les quatre éléments. C’est Karaté Kid fourvoyé à La croisée des mondes, de la gnognotte new age, du shamanisme coin-coin encombré de simagrées de kung-fu atteignant les sommets du ridicule. Les jeunes comédiens jouent aussi mal que ceux de Narnia, les effets spéciaux sont atroces, les images repoussantes.
Comment, en une décennie, le cinéaste surdoué de Sixième sens a-t-il ainsi pu sombrer? Certes, commencer sa carrière avec un chef-d’œuvre n’est pas facile, Orson Welles l’a cruellement expérimenté. Grisé par ce succès initial, obsédé par l’idée de garantir une profondeur métaphysique inoubliable, M. Night Shyamalan s’est muré dans la certitude de son génie et a perdu contact avec le public, Hollywood, la réalité.
Aujourd’hui encore, quand on se permet d’évoquer sa dégringolade dans le boxoffice, il répond avec emphase: «Je pense exactement le contraire de vous. Je me suiciderais si je pensais comme vous.» Avec Le dernier maître, le suicide artistique est consommé. Restons-en là.
Le dernier maître de l’air (The Last Airbender). De M. Night Shyamalan. Avec Jason Rathbone, Nicola Peltz. Etats-Unis, 1 h 43.
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