L'Hebdo;
2005-10-27 Le cri d'alarme de Jean-Pierre Roth
Panne de croissance Le président de la BNS avertit: la survie à long terme de notre système social nécessite une augmentation de la production.
«Les cotisations sociales sont prélevées sur le PIB. Une faible croissance fragilise donc l'équilibre à long terme de notre sécurité sociale.» L'avertissement est clair. Il est lancé par Jean-Pierre Roth, le président de la Banque Nationale Suisse (BNS), à l'occasion d'une rencontre avec la presse romande.
Ce cri d'alarme est nécessaire, tant la panne de croissance de l'économie suisse inquiète peu. Et pour cause: elle est masquée par les excellentes performances des entreprises helvétiques sur les marchés étrangers; attestées par le résultat très positif de la balance des paiements. En 2004, le solde net de la balance des transactions courantes a encore augmenté, pour atteindre 15% du PIB. A cette aune, l'économie suisse est particulièrement ouverte et efficace. Elle réussit à exporter beaucoup plus de services qu'elle n'en importe, grâce au tourisme et aux activités bancaires.
Autre signe de dynamisme helvétique: l'an dernier le total cumulé des investissements directs hors des frontières et des placements en titres étrangers a atteint l'énorme montant de la moitié de l'épargne nationale brute! Très active sur les marchés mondiaux, «les entreprises suisses, qui emploient quelque 4 millions de personnes sur le territoire national, en font travailler 1,8 million à l'étranger», a également rappelé le président de la BNS. Les multinationales d'ici s'affichent également aux premières places de leur spécialité: de Nestlé à UBS, en passant par Novartis ou Logitech, le label suisse fait figure d'emblème de qualité et d'efficacité.
À la traîne Premier bémol à apporter à ce chant d'autosatisfaction: seuls les emplois d'ici cotisent pour nos retraites ou l'assurance invalidité. On peut certes imaginer que changer quelques conditions cadres permettrait de faire naître sur le territoire national quelques-uns des emplois qui bourgeonnent ailleurs. C'est méconnaître le retard pris par l'économie intérieure dans la course à l'excellence. Ce même Jean-Pierre Roth, s'exprimant en mai dernier devant le Swiss Economic Forum à Thoune, avait rappelé que «en Suisse, chaque habitant travaille quelque 10% de plus que la moyenne de l'OCDE, notre revenu est juste moyen. En d'autres termes, si nous travaillions comme dans les autres pays de l'OCDE, notre revenu serait, aujourd'hui déjà, inférieur à la moyenne.» Une véritable douche froide sur les discours volontiers lénifiants des partisans du «y en a point comme nous». Et le président de la BNS d'enfoncer le clou: « La mondialisation rend le retard de la Suisse toujours plus marqué et douloureux.» Pire: «A défaut de réformes profondes, le déficit de notre croissance devrait encore augmenter.»
Or, la croissance est le ballon d'oxygène dont a besoin notre économie pour maintenir le niveau de vie d'une population en voie de vieillissement rapide. «Presque toutes les prestations dont nos retraités entendent bénéficier en 2040 devront alors être fournies par la population active. Nous ne pouvons pas stocker les soins, les visites médicales, les médicaments et les repas pour les consommer dans 35 ans. Tous ces services devront être délivrés au moment de leur consommation», expliquait encore notre grand argentier à Thoune. Et de chiffrer la douloureuse facture qui nous attend si nous nous endormons dans le ronron d'une économie allergique à la concurrence qui dope la production: «A défaut de croissance, toutes les personnes actives dans 35 ans, devront fournir le double aux retraités ou ceux-ci devront se contenter de la moitié des prestations actuelles.»
Concurrence pour les autres Ainsi quantifié, le déficit de croissance de la Suisse devient un vrai problème national qui appelle des décisions politiques énergiques. Le président de la BNS a indirectement tancé les entrepreneurs qui prônent la concurrence pour les autres, pour autant qu'ils gardent les moyens de s'en préserver eux-mêmes: «La Suisse est le paradis de la protection. Selon les statistiques de l'OCDE, son marché intérieur est un des plus réglementés et protégés. Or, l'exclusion de la concurrence empêche l'innovation et l'efficacité et, partant, la croissance.»
La panne a d'autant plus de chances de durer qu'employeurs et employés semblent s'être ici donné le mot pour tirer à vue sur tout concurrent potentiel, au nom de la défense des emplois. La voix des avocats des postes de travail à naître demain porte nettement moins. |Geneviève Brunet
APPEL Il faut créer plus d'emplois en Suisse, avertit Jean-Pierre Roth.
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