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Le démembrement de l'Irak a déjà commencé

Mis en ligne le 04.08.2005 à 00:00

Un vieux rêve des néoconservateurs américains et de certains stra tèges israéliens est en train d'advenir: le morcellement de l'Irak. Sous couvert de fédéralisme et de paix se préparent un nettoyage ethnique et une guerre civile sans fin. Par Michel Beuret.

L'Hebdo; 2005-08-04

Le démembrement de l'Irak a déjà commencé

Un vieux rêve des néoconservateurs américains et de certains stra tèges israéliens est en train d'advenir: le morcellement de l'Irak. Sous couvert de fédéralisme et de paix se préparent un nettoyage ethnique et une guerre civile sans fin. Par Michel Beuret.

Alors que l'Irak s'enfonce dans l'insurrection, Washington veut hâter l'adoption d'une Constitution. Un projet de fédération fondé sur des principes ethniques et religieux, qui fait de l'islam «la principale source de législation». En théorie, le Conseil de gouvernement irakien, mis en place par la coalition américaine, veut faire voter ce projet au Parlement le 15 août et le soumettre à un référendum le 15 octobre. En théorie, car ce projet qui divise l'Irak en quatre entités, peut-être plus, risque d'envenimer encore le conflit.

L'opposition la plus virulente émane des Arabes sunnites (17% de la population). Principaux bénéficiaires de l'ancien régime, ils défendent le principe du maintien de la nation irakienne une et indivisible telle qu'elle existe depuis 80 ans. De fait, la partition du pays les priverait de l'accès au pétrole et les isolerait dans le désert. Mais après tout, cela n'est que justice, suggère la ritournelle américaine dans sa logique manichéenne: les Arabes du triangle sunnite ont été les «méchants» qui ont écrasé les ethnies gentilles: Chiites, Kurdes et autres Turcomans, Chaldéens, Assyriens, Syriaques, Arméniens, Chabak, Yazédis et Sabéens.

L'époque est réceptive au remodelage «ethnique» et à l'autodétermination des peuples. Privé de souveraineté en 1920, les Kurdes irakiens (20%) sont les plus favorables au projet. La Constitution maintient leur autonomie, conserve leurs institutions et affirme leur identité (non arabe) au sein de la fédération. Les Arabes de religion chiite, majoritaires (60%), sont eux aussi plutôt favorables à ce projet, puisqu'il leur assure la domination politique, économique et religieuse sur le pays. Une fédération? Vu des Etats-Unis, cela tombe sous le sens. Seulement voilà, les Etats-Unis d'Amérique ne se sont créés ni sur une base ethnique ni sur une histoire millénaire.

Territoire modèle Les défenseurs du projet se gardent aussi de rappeler que la République irakienne (1958-2003) et avant elle la monarchie hachémite (1921-1958), n'ont jamais reposé sur des bases ethniques. On feint d'ignorer enfin que les communautés ne sont pas homogènes. Les familles pluriethniques sont nombreuses, et un Chiite irakien se sent plus proche des Arabes sunnites que des Chiites iraniens.

En Jordanie, le roi Abdallah II, petit neveu de l'ancien roi d'Irak Fayçal Ier, a déjà mis en garde contre une partition de l'Irak et qualifié de «suspectes» les tentatives de pousser à la sédition confessionnelle en Irak. C'est que la division du pays est une phobie du monde arabe, où la thèse très répandue du «complot sioniste» dénonce depuis longtemps le dessein présumé d'Israël: démanteler l'Irak, ce territoire vu par ses pairs comme un modèle.

A l'origine de cette crainte des Arabes - miroir de la menace ressentie par les Israéliens -, il y a une thèse parue en février 1982 et qui fit l'effet d'une bombe. Cette année-là, Oded Yinon, ancien fonctionnaire des affaires étrangères israéliennes, écrit Stratégie pour Israël dans les années 80, dans la revue Kivunim (un organe du judaïsme et du sionisme). Il y expose sans fard l'ambition sioniste. Pour lui, Israël a deux défis: l'accès au pétrole et la menace arabe. Pour relever le premier, l'auteur propose de reconquérir le Sinaï (Egypte), riche en pétrole et en gaz, dès que le prétexte se présentera.

Pour dominer les autres pays arabes, fragiles et divisés, affirme l'auteur, Israël doit les diviser davantage pour en faire de micro-Etats. En particulier le Liban, la Syrie et l'Irak, «pays à la fois riche en pétrole et en proie à de graves dissensions internes, un terrain de choix pour l'action d'Israël». En Irak, «une distribution en provinces, selon les ethnies et les religions» doit conduire à «la formation de trois Etats - ou davantage - autour des villes principales: Bassora, Bagdad et Mossoul».

Pensée stratégique Toute ressemblance avec des faits actuels est bien sûr fortuite. Mais à l'époque, le texte avait scandalisé son compatriote Israël Shahak (1933-2001), rescapé des camps nazis. Lequel s'était empressé, pour mieux dénoncer ce projet, de le traduire, de le diffuser et le préfacer: «On perçoit très clairement, écrit-il, le lien étroit qui existe entre ce projet et la pensée néoconservatrice américaine».

En 1982, les néo-conservateurs se rodent au pouvoir sous Reagan. Paul Wolfowitz, Richard Perle, Irving et William Kristol ou Elliott Abrams, théorisent une politique étrangère offensive. Mais sur l'Irak, ils se heurtent encore à la puissante école dite «réaliste» qui estime qu'il faut maintenir un Irak fort, donc uni, contre l'Iran. Les «néocons» reviennent à la charge sous George Bush père, le poussant lors de la première guerre du Golfe en 1991 à prendre Bagdad. En vain. L'ère Clinton les écarte du pouvoir, mais depuis l'arrivée de George W. Bush en 2001, ils façonnent la pensée stratégique du pays. L'Amérique, on le sait, se préparait à attaquer l'Irak bien avant le 11 Septembre.

L'invasion débute en mars 2003. Le 1er avril, Washington proclame sa victoire et très vite, le chaos s'installe avec ces attentats en rafale contre les internationaux et les Chiites. Comment sortir du «piège irakien»? Une réponse tombe opportunément le 25 novembre 2003 sous la plume de Leslie Gelb, néoconservateur et ancien président du Council on Foreign Relations. Dans le New York Times, il publie un article intitulé: «La solution des trois Etats». Les Kurdes au Nord, les Sunnites au centre et les Chiites au Sud. L'avantage, selon l'auteur, c'est que l'Amérique pourrait concentrer son argent et ses forces là où cela portera ses fruits: chez les Kurdes et les Chiites. Cette solution, selon Gelb, permettrait aux Américains d'abandonner à son sort le fameux «triangle sunnite». Il fonde son idée sur le précédent yougoslave, fédération maintenue de force après 1945. Et on a vu le résultat.

Le chaos comme allié Gelb a fait des remous. Robert Fisk, grand reporter de The Independant, réagit, le 2 janvier 2004, dans son article Une autre proposition glaçante des neocons pour un nouvel Irak. Et de dénoncer la cabale de l'aile droite et de ses tentatives successives de modeler de toute pièce «un nouvel Irak», dans une «étonnante combinaison de simplisme et de férocité». Fissurer l'Irak, prévient Fisk, pourrait bien être une entreprise salissante et dangereuse - des dizaines de milliers d'Irakiens seraient jetés hors de leurs maisons et poussés vers de nouvelles frontières. Gelb, lui, juge nécessaire un certain «nettoyage ethnique».

Une partie de l'administration Bush, et le président lui-même, sont longtemps restés attachés à un Irak uni. Pour les convaincre d'imposer une partition, le chaos est le meilleur allié. En effet, le «débat autour de la Constitution a montré, tant aux Américains qu'aux Irakiens, que le processus de reconstruction politique, sous régime d'occupation, risque d'être rattrapé par des affrontements communautaires qui peuvent dégénérer en guerre civile», analyse Pierre-Jean Luizard, expert de la région, dans Politique internationale.

Puisqu'il semble à la fois prématuré de parler de «trois Etats distincts» et impossible de revenir à un Etat unifié, les néo-conservateurs déploient ces jours une tactique intermédiaire: diviser le pays sous forme de fédération. Le temps de faire passer le projet en votation en 2005 et de plier bagage l'an prochain. L'éclatement définitif du pays est alors presque certain, malgré la présence de l'ONU qui aura pris le relais. Le dernier projet en date, tout chaud (voir carte), n'a que trois mois.

Projet viable L'auteur en est David L. Phillips, un ancien conseiller du gouvernement et membre du Council on Foreign Relations. Dans la revue CRS (avril 2005), il développe sa vision d'un nouvel Irak fondé sur une partition «en quatre, cinq, voire six Etats fédéraux», Bagdad constituant une entité à elle seule. Phillips estime que si le processus démocratique est retardé, c'est à cause des rivalités interethniques. Résumant l'histoire du XXe siècle de l'Irak en une page, il rappelle les répressions successives de Saddam contre les Kurdes en 1988 et en 1991. Il se garde bien de rappeler qu'en 1988, les Kurdes étaient alliés de l'Iran, juste avant la fin de la guerre Iran-Irak. Il évite aussi de rappeler qu'en 1991, ce sont les Etats-Unis qui ont poussé Chiites et Kurdes à se soulever, avant de laisser à leur sort...

Avec son aplomb transatlantique, David L. Phillips estime qu'une fédération de provinces semi-autonomes est viable puisqu'elle fonctionne ailleurs, comme en Catalogne, en Micronésie, aux Iles Aland (Finlande) et, sans rire, dans les réserves navajo... Survolant les obstacles de la complexité régionale, Phillips passe, comme chat sur braise, sur les menaces d'Ankara en cas de création d'un Etat kurde en Irak.

Pour le reste, la réflexion sur le sort des Irakiens, bricolée dans un bureau de la capitale américaine, ressemble à un business plan de start-up. Pour «implémenter» le fédéralisme, l'auteur se réfère à l'usage de l'empire ottoman. Mais 80 années se sont écoulées et le pays est aujourd'hui largement constitué de populations mêlées.

Quel avenir? Qu'adviendra-t-il des minorités dans les nouvelles frontières ethniques concoctées par le néoconservateur, en particulier autour de la ville pétrolière de Kirkouk que se disputent Arabes et Kurdes? Le nettoyage ethnique y a déjà commencé, mais l'auteur ne se laisse pas démonter: il propose ni plus ni moins de le planifier. «Qu'en accord avec les experts de l'ONU, le gouvernement irakien procède à un effort systématique pour le retour des personnes déplacées dans leur maison d'origine.»

Ce projet de fédération a-t-il un avenir? Oui, selon Pierre-Jean Luizard: «Nombreux sont ceux aujourd'hui en Irak, qui pensent que les Américains préparent les esprits à une partition déguisée du pays sous couvert de décentralisation.» Mais les Arabes sunnites peuvent encore la faire capoter sans prendre les armes. Car le projet ne peut être adopté qu'à la condition que trois des dix-huit provinces ne l'aient pas rejetée par deux tiers des voix. Or les Sunnites sont majoritaires dans les gouvernorats d'Anbar, Salaheddine et Mossoul.

Les Etats arabes ne sont pas seuls à mettre en garde contre ce projet. Trois guerres et une dictature féroce n'ont pas ébranlé l'identité commune des Irakiens, rappelait en décembre 2003 David Mack, ancien secrétaire adjoint pour le Proche-Orient au département d'Etat américain. «L'Etat-Nation que les Britanniques et les différents dirigeants politiques irakiens ont créé est loin d'être aussi artificiel que certains le prétendent.» Mack rappelle ainsi qu'une «majorité des élites chiites avaient choisi une identité politique non religieuse», que «de nombreux chiites occupaient des fonctions très importantes» et que la communauté a manifesté sa loyauté envers la nation dans la guerre contre l'Iran».

Promesse tenue De son côté, le Suédois Carl Bildt, ancien envoyé spécial de l'ONU dans les Balkans, estime dans le Herald Tribune que créer une sorte de fédération à la yougoslave «plongera les pouvoirs régionaux dans le chaos de la désintégration. Les répercussions dépasseront de loin les frontières de l'Irak».

Quelle que soit l'issue politique en Irak, aujourd'hui infesté par les espions, les mercenaires et les cellules terroristes, il est peut-être trop tard: le bilan avoisine 60 à 100 000 victimes civiles et 15 000 Américains (blessés compris, selon Harper's). Et il s'alourdit chaque jour. C'est dans ce contexte que le secrétaire d'Etat à la Défense, Donald Rumsfeld a annoncé, le 27 juillet, sa volonté de retirer progressivement ses GI du pays dès 2006. Mais Washington entend tenir sa promesse de laisser aux Irakiens un projet politique. Et après lui le déluge. |

Le nettoyage ethnique a déjà commencé. Un expert américain propose de le planifier.

Les arabes chiites Le projet de fédération leur donnerait la suprématie religieuse, économique et politique

Les Kurdes La Constitution en projet garantit leur autonomie chèrement acquise et leur identité non arabe.

les arabes sunnites Le projet de Washington marginalise cette communauté qui compte en son sein l'élite intellectuelle du pays.

sadr city La plus grande enclave chiite de Bagdad. Représentés, deux leaders religieux tués par le régime de Saddam Hussein. Mais beaucoup de chiites ont aussi fait partie du pouvoir.

et si c'etait L'irak du futur?




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