C’est un cri d’alarme que poussent Laurent Flutsch et Didier Fontannaz: partout dans le monde, de l’Italie à l’Irak, le commerce et le trafic des antiquités s’intensifient. Des tombes sont éventrées par milliers, des monuments mutilés, des sites dévastés, perdant au passage des informations vitales à la connaissance du patrimoine mondial. Les deux archéologues romands dénoncent ce qu’ils nomment un véritable désastre culturel dans Le pillage du patrimoine archéologique, un essai pertinent, accessible et bien documenté qui paraît cette semaine aux Editions Favre.
01 Pourquoi pille-t-on?
Vieux comme le monde et la guerre, les pillages ont lieu autant pour l’argent, la gloire que pour assouvir des fantasmes de collectionneurs. Lors des guerres antiques, les objets les plus prestigieux suivaient avec les captifs le char du général victorieux au centre de Rome. Le pillage est au cœur de la conquête du Nouveau Monde, conquête coloniale qui vise en soi à la mainmise sur les richesses du continent. Plus tard, avec la Renaissance et les empires coloniaux, le «collectionnisme» va prendre une ampleur considérable, et les «cabinets de curiosités» se multiplient, avec à la clé un nouvel engouement pour l’Antiquité grécoromaine. C’est d’ailleurs dès le XVIIe siècle que l’on va appeler «antiquaires» les savants qui se spécialisent dans la collection d’objets anciens.
Les musées modernes sont également nés du pillage. Le Louvre, créé en 1793, marque la naissance du musée à vocation «publique et universelle» et, pour le remplir, on perquisitionne les châteaux, on dépouille l’Eglise et l’on s’empare de nombreux chefs-d’œuvre de l’Europe sous prétexte de les mettre à l’abri du «vandalisme». La campagne d’Italie menée par Bonaparte en 1796 fut l’occasion d’un vaste programme de pillages systématiques. Une commission pour la recherche des objets de la science et de l’art était chargée par le Directoire d’effectuer des «prélèvements» de tous les biens susceptibles d’intéresser le Louvre. En Italie, les saisies sont phénoménales: 50 chars tirés par plus de 700 bœufs emportent plus de 300 tonnes d’objets parmi lesquels le quadrige en bronze de la basilique Saint-Marc de Venise, l’Apollon du Belvédère, le Laocoon, des tableaux, des manuscrits. En 1798 les pièces sont portées en triomphe à Paris avec des banderoles proclamant: «Ils sont enfin sur une terre libre.»
02 Qui pille?
Si, des armées aux scientifiques, des collectionneurs aux touristes, tout le monde pille, les pays ravagés par la guerre sont les plus fragilisés. En «stars» du pillage, les conquêtes romaines, Napoléon, les conquistadors et le régime nazi – on estime à 650 000 le nombre d’objets d’art de valeur volés par le régime de Hitler, et encore en 2007, 14 tableaux confisqués par un marchand allemand pour Hermann Goering ont été retrouvés dans un coffre de la Banque cantonale de Zurich. Les guerres en Irak et en Afghanistan ont mené au pillage des sites et des musées – en 2003 déjà, Christie’s présentait dans son catalogue une centaine d’objets irakiens sans provenance. Aujourd’hui, les pillages sont dus pour une faible part aux amateurs, adeptes du détecteur de métaux et, pour une énorme part, au marché des antiquités, qui draine le butin des fouilles clandestines. Ce trafic illicite implique de nombreux intermédiaires, qui vont des pilleurs de tombe à des musées partout en Europe, en passant par le plus visible, le marchand d’art. Depuis que, en 1972, un vase grec dépassait pour la première fois le million de dollars dans une vente aux enchères, le marché est devenu très lucratif, et le trafic des biens culturels plus rentable que le trafic de drogue! Sotheby’s a battu tous les records en décembre 2007, en adjugeant une statuette de pierre haute de 8 cm, dite «la Lionne de Guennol» et datée de 3000 ans av. J.-C., pour 57 millions de dollars...
03 La Suisse impliquée
Les investigations de ces vingt dernières années ont mis en lumière le rôle de la Suisse, plaque tournante importante du trafic – entre 1967 et 2007, six pays se répartissaient les 90% du marché mondial de l’art. Parmi eux la Suisse, avec 10% de ce marché. Une place de choix en bonne partie liée à des lacunes juridiques propices aux abus, en passe d’être comblées. L’opposition active, durant les années 2000 à 2005, des marchands d’art helvétiques à toute législation en matière de transfert de biens culturels était des plus révélatrices. Deux affaires ont notablement secoué le monde de l’art, celles des marchands italiens Giacomo Medici, de la Galerie Hydra à Genève, et Gianfranco Becchina, propriétaire de la galerie Antike Kunst à Bâle. L’enquête concernant le premier commence en 1995 dans les ports francs de Genève, où plus de 4000 objets archéologiques et 3000 photographies menant à Sotheby’s ou au Musée Paul Getty de Malibu ont été trouvées, et a mené à la perquisition, en 2001 à Bâle, de dépôts similaires appartenant au second.
04 Pourquoi est-ce une catastrophe?
Extraire un objet d’un site sans observation scientifique, c’est détruire irrémédiablement des informations. Quelle que soit sa nature, tout objet est d’abord lié à un site et à un contexte de trouvaille, qui lui donne du sens. Il y a longtemps que l’archéologue a jeté son costume d’Indiana Jones, pour qui l’archéologie ne tient que de la chasse au trésor, et l’a troqué pour celui de Sherlock Holmes. L’archéologue d’aujourd’hui ne cherche pas des objets, mais des informations. Il n’est pas collectionneur, il est enquêteur. Un site pillé, c’est une archive irrémédiablement mutilée. C’est aussi d’ailleurs pour cette raison – fouiller, c’est détruire – que les archéologues s’abstiennent d’intervenir sur un site sans nécessité, et que l’immense majorité des fouilles actuelles portent sur des sites menacés de disparition.
05 Pourquoi les antiquités ne sont pas des objets d’art
Le plus prestigieux des objets est d’abord un indice archéologique, qui doit être documenté dans son contexte de trouvaille, puis seulement prélevé et étudié par les historiens de l’art. De plus, nombre d’objets considérés de nos jours comme des œuvres d’art n’étaient, à leur époque, que des productions artisanales à vocation plus ou moins triviales: les vases sont des récipients, les statuettes de bronze romaines des figurines de série destinées aux autels domestiques. Pour Laurent Flutsch, «le statut subjectif d’œuvre d’art ne saurait primer sur celui, objectif, de témoignage archéologique».
06 Comment empêcher cela?
Afin d’enrayer le cycle du pillage commercial, diverses mesures d’ordre politique sont à promouvoir ou à appliquer. L’établissement d’un passeport international pour les objets archéologiques est en travail. Les conventions internationales existantes doivent être ratifiées et appliquées. Mais c’est avant tout un changement global des mentalités, «similaire à la récente prise de conscience écologique, qui pourra le plus efficacement enrayer la destruction du patrimoine archéologique». La meilleure stratégie est sans doute de «sensibiliser les consommateurs d’objets archéologiques». Car «acquérir sur le marché des objets archéologiques en croyant montrer son intérêt pour la culture et le patrimoine, c’est exactement comme celui qui, pour montrer son attachement à la nature et à la biodiversité, ornerait ses parois de peaux de tigres braconnés».
07 Faut-il rendre les objets volés?
Les démarches de restitution sont réglées par des conventions internationales, dont celle de l’Unesco de 1970. Les scandales ayant impliqué des musées occidentaux ont entraîné une explosion des demandes de restitution émanant du Pérou, de la Grèce, de l’Italie, du Mexique, du Mali ou de l’Egypte. Certains montrent l’exemple: l’Italie, pays spolié par excellence, a restitué en 2005 à l’Ethiopie l’obélisque d’Axoum, emporté à Rome par les troupes de Mussolini. Mais le principe de restitution est complexe. Où commence-t-il? Où s’arrêtet-il? Le critère essentiel de l’identité culturelle peut conduire à l’absurde: la Grèce pourrait réclamer à l’Italie des objets issus des cités antiques que les Grecs y fondèrent, l’Italie pourrait revendiquer les témoins de la culture romaine en Gaule. Et à qui rendre le trésor de Troie découvert en Turquie par Schliemann en 1873, aujourd’hui au Musée Pouchkine de Moscou? A la Turquie? A l’Allemagne, d’où il a été emporté par les Russes en 1945? «Le retour à la case départ de tous les butins guerriers et de tous les objets spoliés au cours des millénaires est impossible et impensable. Le parcours de certaines pièces appartient à l’histoire.»
Le pillage du patrimoine archéologique. De Laurent Flutsch et Didier Fontannaz. Ed. Favre, 210 p.
COLLECTIONS Trois cas d’objets issus de pillage archéologique
STATUE DE CHEVAL En 1996, les collaborateurs du président Chirac lui offrent une statuette en terre cuite provenant du Mali, qu’une photo de Paris Match a permis d’identifier: classé comme objet volé par l’ICOM (Conseil international des musées), il fait partie d’un lot saisi à des pilleurs par la police malienne. Il faudra une année de tractation avant que la statuette ne soit restituée. Elle se trouve aujourd’hui au Musée de Bamako avec la mention «don de Jacques Chirac».
CRATÈRE CAMPANIEN Représentant le massacre des prétendants, ce cratère campanien a été acheté par le Louvre en 1985 à Gianfranco Becchina, trafiquant d’art italien basé à Bâle, comme en témoignent de nombreux document. Le «réseau Becchina» a fonctionné des années 1970 à 2000 et portait sur les chefs-d’œuvre de l’art classique, les plus lucratifs pour les trafiquants, et destinés à de très riches collectionneurs ou à des musées aux moyens très importants.
GRIFFONS ET BICHE EN MARBRE Support de table en marbre du IVe siècle avant J.-C. provenant du site d’Ausculum, en Italie, volé et vendu par Giacomo Medici, trafiquant d’art et propriétaire de la galerie Hydra à Genève, au Getty Museum de Los Angeles, qui pratiquait l’achat frauduleux à large échelle. Il a été restitué à l’Italie en 2007. La directrice de la succursale de Malibu, Marion True, a été inculpée par l’Italie et la Grèce pour association de malfaiteurs et recel d’œuvres archéologiques.
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