Ce n’est pas la rivière Mystic, à Boston, c’est le Rhône, à Lyon, mais c’est la même grisaille qui drape le corps dénudé d’un noyé, Vincent, 18 ans. Deux inspecteurs mènent l’enquête, Hervé Cagan (Gilbert Melki) et Karine Mangin (Emmanuelle Devos). Ils remontent le fil des jours de la victime. Ils découvrent sa grande histoire d’amour avec Rebecca, et des territoires plus ombreux, plus dangereux, où opèrent des réseaux de prostitution.
Né à Sion en 1969, Frédéric Mermoud s’est fait remarquer à travers plusieurs courts métrages brillants – L’escalier, Rachel, Le créneau… Il a mis du temps à passer au format supérieur, mais ne se formalise pas de cette longue attente, préférant parler de «sédimentation», de «rythme interne» contre lequel il est difficile d’aller.
La «matière première autobiographique» ne l’inspirant guère, le cinéaste s’est dirigé vers le polar. Par goût pour un genre auquel il doit de grandes émotions cinéphiliques, comme Chinatown, de Polanski. Ce genre codé permet aussi de se «mouvoir en toute liberté dans un paysage défini». Le fait divers et l’enquête policière qui constituent Complices donnent au cinéaste l’occasion de sonder une nouvelle fois «le désir amoureux chez de jeunes gens».
A Locarno, où Complices était projeté en première l’été dernier, certains spectateurs faisaient la moue, attribuant à l’œuvre l’étiquette dégradante de «téléfilm». Que ces grincheux regardent dix minutes de Julie Lescaut pour mesurer le gouffre séparant Complices d’un produit formaté. Cette manière un peu lapidaire d’exécuter son premier long métrage ne démonte pas Frédéric Mermoud. Il relève toutefois que le téléfilm se joue uniquement sur un enchaînement d’intrigues, alors que Complices introduit un autre rapport aux personnages et au temps, en articulant notamment deux temporalités. La relation de Vincent et Rebecca dure deux mois, l’enquête huit jours. Filmée caméra à l’épaule, secouée de teintes vives, la première est elliptique et romanesque; la seconde, minimaliste, privilégie les monochromes.
Un pas hors la loi. Complices atteste d’une parfaite maîtrise du langage cinématographique. De petits détails affinent l’épaisseur des personnages, comme le fugace mouvement d’humeur que le policier manifeste à l’encontre du photographe sur la scène du crime. Frédéric Mermoud ouvre des pistes en esquissant des sous-intrigues. Que le frère d’Hervé ait une maîtresse n’est pas primordial; cela nous renseigne toutefois sur cet inspecteur qui regarde plus qu’il n’écoute. Et quand il commence à écouter, il change. Lui qui entretenait un rapport cassant, dur, désengagé au monde, va aller vers l’autre, quitte à faire un pas hors la loi. Il entre dans la catégorie des policiers qui, comme l’inspecteur Lavardin de Chabrol, s’arrange occasionnellement avec la vérité pour mieux servir la justice.
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