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Le destin de la coupe entre les mains d'Oracle

Par Christophe Schenk - Mis en ligne le 17.02.2010 à 14:53

COUPE DE L’AMERICA. Défait par Larry Ellison, Ernesto Bertarelli laisse l’aiguière d’argent repartir aux Etats-Unis. Un âpre duel se termine, mais tout est à reconstruire.

Dimanche 14 février, 19 h 50. Dans la nuit valencienne, Alinghi V rentre à sa base, après une deuxième défaite face à BMW Oracle. Quelques supporters et amis accourent pour accueillir le bateau et son équipage. En fond sonore, les premiers accords de Relax, Take It Easy de Mika résonnent. «Relaxe, prends-le bien.» On n’aurait pas de meilleur conseil à donner à Ernesto Bertarelli.

Durant cette 33e Coupe de l’America, le Vaudois a bu le calice jusqu’à la lie, battu à la barre comme dans la course technologique. Et déjà en Suisse bruisse la traditionnelle Schadenfreude, annonçant la disgrâce d’un héros de la nation, jusqu’à le noyer dans les mêmes eaux qu’UBS ou le secret bancaire. Malgré ses erreurs et une certaine arrogance, Ernesto Bertarelli ne mérite pas pareil traitement, lui qui a fait rêver des milliers de Suisses pendant près de dix ans. Mais dont l’aventure a pris fin de manière brutale.

Le culot de Spithill. Vendredi, 13 h. Sur le port de Valence, on attend que le vent se lève. Les marins connaissent ces longues heures d’incertitude et ont appris la patience. Pour les spectateurs, c’est une autre histoire. Après deux reports, on trépigne. Pour voir une course, mais aussi pour ne pas rentrer bredouille. «Si aucune régate n’a lieu avant mon retour, je me ferai chambrer par les copains», rigole Jean-Luc Kursner, vigneron à Féchy et responsable du bar du Defender, où l’on sert des fondues et du saucisson vaudois.

Heureusement pour lui, un départ est enfin annoncé. La tension monte d’un cran, alors que les imposants multicoques rejoignent la ligne de départ. Soudain, c’est la stupeur. Le trimaran de BMW Oracle fonce sur le catamaran d’Alinghi. Dans la foule, on craint la casse et que cette Coupe rime Définitivement avec farce. Mais il n’en est rien. Le fougueux barreur australien James Spithill s’arrête à temps et obtient ce qu’il cherchait: le Défi suisse reçoit une pénalité. Et devra effectuer un tour sur lui-même avant la fin de la course.

La puissance de l’aile. A la barre, Ernesto Bertarelli s’est montré un brin naïf et n’a pas su résister à la manœuvre culottée de Spithill, prioritaire à tribord. Au sein des supporters suisses, on redoute que cette première régate ne se joue sur une pénalité, surtout lorsqu’Alinghi file en tête, son adversaire littéralement figé sur la ligne de départ. Il n’en sera rien.

Porté par son mât-aile, BMW Oracle prend l’ascendant sur Alinghi V avant même d’atteindre la bouée. La suite tient plus du récital que du match-racing. Réputé plus léger et donc plus rapide par vent faible, le Défi suisse ne soutient pas la comparaison avec son adversaire américain. Alinghi vogue, Oracle vole. La surprise est totale. Lors de la conférence de presse qui suit, Ernesto Bertarelli se montre bon perdant. Mais on sent poindre la frustration, normale, dans quelques réponses plus sèches. Quant à Larry Ellison et Russell Coutts, ils ont la victoire modeste, conscients que, après plusieurs mois d’acharnement juridique, il convient de faire profil bas. Et qu’il reste encore une manche à disputer.

La revanche de Russell Coutts. Dimanche, début d’après-midi. Pour la première fois de la semaine, il y a foule dans le port de Valence, dans l’espoir d’une seconde régate. Mais celle-ci tient plus de la formalité que du duel. Dans les rangs suisses, c’est le nom de Simon Ammann qui est sur toutes les lèvres, couronné d’un titre olympique la veille. Du côté des spécialistes, c’est celui de Mascalzone Latino, Défi italien que la rumeur tient pour le prochain Challenger of Record (celui qui Défie le gagnant et est par conséquent chargé d’organiser la prochaine course) choisi par Oracle, vainqueur annoncé de cette 33e Coupe de l’America.

Une nouvelle pénalité plus tard, Alinghi V tient pourtant son rang sur l’eau. Mais l’illusion ne dure qu’un temps. Dès le passage au vent de travers, Oracle déclasse son adversaire et file vers la ligne d’arrivée. La formidable aventure du Défi suisse s’arrête sur un pénible dernier tour de piste, sur soi-même, pénalité oblige. Russell Coutts tient sa revanche, lui qui avait été interdit de régate en 2007 après avoir quitté le navire Alinghi. Et rentre dans la légende en remportant sa quatrième Coupe de l’America.

A l’heure du bilan, Ernesto Bertarelli est un brin amer: «Oracle avait une stratégie, un petit peu d’aide des tribunaux newyorkais et un bateau construit après avoir vu le nôtre. C’est la Coupe de l’America. Pas la Coupe de l’Europe.» Reste que le Vaudois peut se targuer d’être le premier Européen à avoir conquis la prestigieuse aiguière d’argent. Et à l’avoir défendue victorieusement ensuite.

De son côté, Larry Ellison savoure son succès, heureux de ramener le trophée aux Etats-Unis, après 15 années d’absence. «Muchas gracias Valencia!», lance-t-il aux spectateurs du port, avant que résonne le riff de Black & White de Michael Jackson. Un remerciement au goût d’adieu pour la ville espagnole. La prochaine Coupe de l’America se tiendra sur les eaux américaines, vraisemblablement à San Francisco ou à Newport. Avec ou sans Alinghi? Rien n’est encore décidé.

La folie de la Coupe. L’enjeu n’est pourtant pas là. A Valence, la troisième plus ancienne compétition sportive du monde a failli connaître son chant du cygne. Entre procès et reports, ambitions et maladresses, Ernesto Bertarelli et Larry Ellison ont goûté à leur tour à la folie propre à la Coupe de l’America, qui en a ruiné tant avant eux, en a tué certains. Heureusement, le final fut à la hauteur de l’attente. Sur l’eau, les multicoques des deux milliardaires ont offert un spectacle fascinant, grisant par leur vitesse les spectateurs les plus sceptiques. Mieux, les «mercenaires» de la barre James Spithill et Loïk Perron ont réussi des prouesses manœuvrières, afin de donner à cette guerre technologique quelques airs de match-racing.

Reste que Larry Ellison a déjà fait savoir qu’il ne poursuivrait pas l’aventure sur ces embarcations. Et prépare un retour aux monocoques. Un pas en arrière, selon Ernesto Bertarelli, qui attend maintenant de voir ce que son rival si pointilleux pourra faire pour organiser une compétition à nouveau pleine de succès. «Oracle a une responsabilité désormais et je leur souhaite de faire aussi bien que nous.»

Avec son Challenger of Record italien, le Défi américain devra mettre sur pied une nouvelle compétition, aux règles propres, histoire d’oublier le poussiéreux Deed of Gift (le règlement de la Coupe) et d’ouvrir à nouveau la course aux Défis du monde entier. Quant à Ernesto Bertarelli, si on ne sait rien encore de ses intentions pour le futur d’Alinghi, on peut jurer qu’il ne cédera pas à la tentation juridique pour contrer son rival. La 34e Coupe de l’America se gagnera sur l’eau. Et seulement sur l’eau.

Sous la grande tente érigée par Oracle, on n’y pense pas encore, en ce dimanche soir de victoire. Un groupe espagnol joue des reprises de Guns’n’Roses et de ZZ Top, la bière coule à flots, les hamburgers grillent et un duo armé de tronçonneuses et de fers à repasser termine une statue de glace du trimaran américain. La Coupe de l’America est repartie aux Etats-Unis, cela ne fait plus aucun doute.

«ORACLE A UNE RESPONSABILITÉ DÉSORMAIS. JE LEUR SOUHAITE DE FAIRE AUSSI BIEN QUE NOUS.» Ernesto Bertarelli, patron d’Alinghi


JULIEN DI BIASE, BMW ORACLE RACING

«C’est seulement mardi matin que j’ai réalisé»

«Après le second report mercredi, j’ai passé la nuit sur le bateau, car les contraintes temporelles et météorologiques ne nous ont pas permis de démonter l’aile et de la déconnecter. Il fallait donc la surveiller, au cas où les vents seraient trop forts.

Vendredi fut une journée pleine d’émotions. Avant la course, beaucoup doutaient que l’on assiste à un véritable match-racing. Et dès l’entrée en matière, les doutes ont été balayés. Entre la pénalité d’Alinghi et le départ raté d’Oracle, c’était comme un match de football où une équipe aurait ouvert le score avant que l’autre égalise. Ensuite, j’avoue avoir été surpris par notre vitesse en redescendant de la bouée.

Après cette première manche, nous ne voulions pas tirer trop de conclusions. Car il y a toujours un risque d’avoir à affronter une avarie lors de la régate suivante. Surtout, la pression reste forte, car en cas de défaite, on recommence à zéro. Mais une fois sur l’eau dimanche, nous avons vu que les conditions étaient bonnes.

Une fois la ligne d’arrivée franchie, il m’a d’abord fallu gérer le rangement du trimaran et des bateaux à moteur: déconnecter l’aile, mettre la plateforme à l’abri et tout le reste sous couvert. Ensuite, nous avons fermé la base et mis tout le monde en congé pour trois jours.

La fête du soir fut simple, mais belle. Des membres du team Alinghi sont d’ailleurs venus. Quant à moi, je crois que c’est seulement mardi matin, deux jours après la régate, que j’ai vraiment réalisé que nous avions gagné la Coupe de l’America.»

 

JULIEN DI BIASE

Age: 31 ans
Origine: Commugny (VD)
Equipe: BMW
Oracle Racing Poste: Responsable logistique

«Après le second report mercredi, j’ai passé la nuit sur le bateau, car les contraintes temporelles et météorologiques ne nous ont pas permis de démonter l’aile et de la déconnecter. Il fallait donc la surveiller, au cas où les vents seraient trop forts.

Vendredi fut une journée pleine d’émotions. Avant la course, beaucoup doutaient que l’on assiste à un véritable match-racing. Et dès l’entrée en matière, les doutes ont été balayés. Entre la pénalité d’Alinghi et le départ raté d’Oracle, c’était comme un match de football où une équipe aurait ouvert le score avant que l’autre égalise. Ensuite, j’avoue avoir été surpris par notre vitesse en redescendant de la bouée.

Après cette première manche, nous ne voulions pas tirer trop de conclusions. Car il y a toujours un risque d’avoir à affronter une avarie lors de la régate suivante. Surtout, la pression reste forte, car en cas de défaite, on recommence à zéro. Mais une fois sur l’eau dimanche, nous avons vu que les conditions étaient bonnes.

Une fois la ligne d’arrivée franchie, il m’a d’abord fallu gérer le rangement du trimaran et des bateaux à moteur: déconnecter l’aile, mettre la plateforme à l’abri et tout le reste sous couvert. Ensuite, nous avons fermé la base et mis tout le monde en congé pour trois jours.

La fête du soir fut simple, mais belle. Des membres du team Alinghi sont d’ailleurs venus. Quant à moi, je crois que c’est seulement mardi matin, deux jours après la régate, que j’ai vraiment réalisé que nous avions gagné la Coupe de l’America.»




Tags: Coupe de l'America, Oracle, Larry Ellison,

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