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Le destin d'un président

Par Chantal Tauxe - Mis en ligne le 26.08.2009 à 14:41

«Merz savait qu'il mettait sa carrière en danger.»

Y a-t-il de la grandeur à s’humilier, lorsqu’il s’agit de sauver des vies? Ou bien Hans-Rudolf Merz a-t-il flétri l’honneur et la dignité de la Suisse, bafoué la souveraineté des cantons, malmené le fédéralisme, en disant tout ce que le Gouvernement libyen et le clan Kadhafi voulaient entendre pour réparer l’outrage infligé l’an dernier, à Genève, au fils et à la belle-fille du dictateur? La curée médiatico-politique a été proportionnelle à l’incapacité de voir la Suisse telle qu’elle est: isolée, sans amis, sans protecteurs.
Revenant sur la récente aventure de Hans-Rudolf Merz, un scénariste de film à quatre sous pourrait choisir comme titre «Héros ou zéro». Sauf que nous ne sommes pas au cinéma, mais dans un de ces psychodrames fédéralistico-égotiques dont la Confédération, en perpétuelle crise institutionnelle et identitaire depuis plus de quinze ans, a le secret.
Le retour des deux otages mettra de puissants bémols au concert de critiques. Le pragmatisme, cher à une certaine culture politique helvétique, marque un point dans sa lutte contre la défense des grands principes.
Mais le débat n’est pas clos. Car l’épisode et son retentissement instruisent autant sur la personnalité, méconnue, du président de la Confédération, que sur la profonde inculture nationale en matière de politique étrangère. Non sans révéler également au passage les récurrents dysfonctionnements du collège gouvernemental.
Quelle mouche a donc piqué Hans-Rudolf Merz, ce jeudi 20 juillet, de débarquer à Tripoli? L’Appenzellois, élu surprise au gouvernement en 2003, passe pour un honnête homme, simple, discret, non carriériste. On sait moins qu’il peut se comporter de manière très impulsive, voire incompréhensible.
«En tant que conseiller fédéral, il n’avait jamais adopté ce type de comportement auparavant», note le conseiller national Philipp Stähelin (PDC/TG), président de la Commission des finances. «En revanche, rappelle-t-il, il a joué un rôle similaire dans l’affaire de la Banque cantonale d’Appenzell Rhodes-Intérieures. Là aussi, il avait effectué un coup d’éclat.» En 1995, président fraîchement nommé de l’institution cantonale, il l’avait alors vendue à son ex-employeur, UBS, pour 180 millions de francs, à la stupéfaction générale.

Manque de réflexes institutionnels. «C’est un personnage attachant, qui n’a pas passé par le moule de la politique, souligne un haut fonctionnaire bernois. Il y est venu très tard. Une série de réflexes institutionnels lui manquent. Hans-Rudolf Merz a considéré le dossier des otages comme étant “Chefsache” (le domaine réservé du chef, ndlr). Il a voulu aller de l’avant. Ce n’est pas un hasard s’il a rappelé la semaine dernière dans une interview son épopée pour faire sortir un peintre tchécoslovaque en 1968 et l’amener en Suisse (lire L’Hebdo du 11 décembre 2003, ndlr). Il a certainement voulu rééditer ce type de coup d’éclat. M. Merz a un côté romantique, c’est certain.»
Romantique mais aussi parfois très seul. «J’ai été étonné par sa manière d’agir, cela ne lui ressemble pas. Il est normalement très bien préparé et peu erratique, précise Philipp Stähelin. Au sein du DFF, il mène de nombreuses consultations très approfondies, avec Peter Siegenthaler (le chef de l’Administration fédérale des finances, ndlr) par exemple. En revanche, lorsqu’il quitte le giron de son département, il n’hésite pas à agir en solitaire.»

Mal conseillé. La tentation de faire cavalier seul tiendrait aussi à la manière dont il est entouré et conseillé. «Le problème, c’est qu’il n’y a pas de tête politique dans son entourage», observe un cadre d’un autre département en détaillant: sa secrétaire générale, Elisabeth Meyerhans-Sarasin, n’est en poste que depuis 2007; son collaborateur personnel, Andrea Claudio Caroni, n’a que 29 ans, et sa cheffe de communication, Tanja Kocher, est une femme plus orientée sur les relations publiques que sur l’information, elle n’a aucun sens politique.
Ancien consultant dans l’économie privée, Hans-Rudolf Merz, lui-même, n’a pas un flair très affûté. «Il est le contraire de Couchepin, dit un connaisseur: pas du tout rusé, inapte au jeu politique.» Sincère jusqu’au point de ne pas redouter de passer pour un naïf. Et peu porté sur l’autocritique. Avec lui, c’est toujours “tout va très bien Madame la Marquise”.
«Je l’ai croisé il y a quelques jours, raconte un ancien collaborateur. Il m’a dit: “Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Durant cette année de présidence, nous n’avons pas fait la moindre faute. Je referais tout de la même manière.”» Une anecdote typique de l’homme, mais hallucinante si l’on songe que celui-ci a présidé, bon gré mal gré, à l’enterrement du secret bancaire helvétique.

Déni de réalité. Sa volonté de positiver peut aller jusqu’au déni de réalité. Commentant l’accord sur UBS avec les Etats-Unis, il jure que les autres établissements suisses ne seront pas touchés. Dans les jours qui suivent, les premières prétentions se font connaître.
Reste que, malgré ou à cause de ses défauts, Hans-Rudolf Merz a réussi là où Pascal Couchepin n’a pas voulu risquer son profil de gardien des institutions et de la dignité nationales. Et, là où Micheline Calmy-Rey ne pouvait pas jouer sa crédibilité de cheffe de la diplomatie suisse, il a fait les concessions que les deux autres ministres ne pouvaient admettre, tant sur le fond que sur la forme.

Winkelried. On peut aussi relire l’extraordinaire coup de poker du président Merz comme une sorte de sacrifice, à la Winkelried: «Laissez-moi prendre les coups, et occupez-vous du reste.» Si deux fortes têtes du gouvernement avaient échoué, alors il fallait bien que lui, le moins dommage, le moins soucieux de son image, se dévoue, accepte de s’humilier. «En agissant ainsi, il savait qu’il mettait sa carrière en danger, analyse Hans Altherr, le radical qui l’a remplacé au Conseil des Etats. Il n’avait pas grand-chose à gagner d’un dénouement positif de cette affaire, mais il s’est dit: “En tant que président, c’est mon devoir de régler ce problème.”»
Cette manière de mettre sa tête sur le billot, en faisant oublier les responsabilités collégiales, ressemble furieusement au cas de Samuel Schmid il y a une année à peine. Certes coupable de graves maladresses, mais lui aussi lâché par ses pairs.
Sur la scène internationale ces temps-ci, l’humiliation des démocraties, dont on séquestre les ressortissants, est assez courante. La France a dû intercéder auprès de l’Iran, via la Syrie, pour obtenir la libération de Clotilde Reiss. Bill Clinton a été dépêché en Corée du Nord pour récupérer des journalistes. Un sénateur américain a aussi accompli un séjour birman pour rapatrier un imprudent fan d’Aung San Suu Kyi.

Les pragmatiques. Mais vu de Suisse, le geste merzien fait scandale. Les commentaires outrés doivent beaucoup à la profonde inculture de nombreuses élites suisses en matière de politique internationale.
La patrie de Guillaume Tell se veut le sanctuaire du respect du droit, alors que le monde fonctionne selon les rapports de force et le jeu des alliances. A Genève, ce sentiment que l’honneur de la République ne saurait ni se négocier ni se monnayer un peu, fûtce pour une bonne cause, s’est exacerbé. Au point d’agacer dans d’autres cantons: «Au lieu de se plaindre, Genève devrait plutôt remercier Hans-Rudolf Merz», lâche une parlementaire de Suisse orientale.
Georges Theiler (PRD/LU), membre de la Commission économie et redevances, enfonce le clou: «Merz est un vrai fédéraliste, mais lorsque l’intérêt national est en jeu, on ne peut pas consulter tous les cantons. Et la Confédération ne pouvait pas leur abandonner la responsabilité de régler ce problème: un conseiller d’Etat genevois n’aurait jamais pu obtenir de tels résultats en se rendant tout seul en Libye.»
Le choc est total entre les pragmatiques et les vertueux indignés que le président de la Confédération ait outrepassé la souveraineté cantonale pour sortir les deux otages de Tripoli. Et le destin du président Merz est très ironiquement scellé. Lui, l’élu d’une Suisse alémanique intraitable sur le respect de la souveraineté populaire, aura contribué à bafouer l’honneur de la Genève internationale, ouverte sur le monde et experte en diplomatie. Curieuse inversion.

COLLABORATION MICHEL GUILLAUME, JULIE ZAUGG






Tags: merz président lybie otages kadhafi,

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Réaction de slimnature
le 06.02.2012 à 22:41
On oublie beaucoup trop souvent qu'un humain, peut importe son...
 
Réaction de arpenteur
le 05.09.2009 à 11:12
un petit conte imaginaire inspiré de l'actualité du moment... http://virgules.over-blog.com/article-3...



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