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La chronique de Jacques Pilet
Le disque usé

Par Jacques Pilet - Mis en ligne le 03.08.2011 à 14:10

Et tout recommence. Encore un tract dans nos boîtes aux lettres: «Contre l’immigration massive». Vieux fantasme. Vieille recette. Vieux arguments. A peu près les mêmes depuis cinquante ans.

L’amnésie conduit les peuples aux pires égarements. Aux recommencements des guerres.

Quoi de neuf? La libre circulation des personnes à l’échelle européenne – d’ailleurs assimilée en douce à l’arrivée d’immigrants non européens – est désignée comme la grande malédiction. N’allez pas parler à Toni Brunner de la Suisse d’avant 1914 qui se modernisait grâce à un afflux inouï d’Européens de partout: il n’a pas de mémoire.

Peut-être ne se souvient-il même pas des pulsions haineuses qui se manifestèrent dans les années 60-70 contre les Italiens, ces «Ritals» que beaucoup jugeaient incapables de s’intégrer. C’était le temps où, à la frontière, on inspectait les dents et le cul des saisonniers pour s’assurer qu’ils ne viendraient pas nous contaminer et ne tomberaient pas malades.

James Schwarzenbach, qui voulait mettre les étrangers à la porte, cela vous dit quelque chose? Vu d’aujourd’hui, il paraît ridicule. Ses successeurs courent le même risque.

L’amnésie conduit les peuples aux pires égarements. Aux recommencements des guerres. Aux rechutes passionnelles. Aux discours rancis. Comment vivre la politique d’aujourd’hui en se souvenant d’hier et en se projetant dans l’avenir? Enseigner mieux l’histoire, d’accord. Mais à part ça? Parler plus, peut-être, avec ceux qui nous ont précédés.

Alain Finkielkraut aime citer le mot d’une amie: «On a eu ses parents trop tard.» A savoir: on n’a pas eu le temps, ou on ne l’a pas pris, de questionner père et mère sur ce qu’ils ont vécu. Les trentenaires ne songent pas à interroger leurs géniteurs, encore si bien ancrés dans le présent.

Les sexagénaires, eux, commencent à se demander s’ils en savent assez sur leurs vieux, disparus ou assoupis. De part et d’autre, la pudeur maintient le flou sur le quotidien, sur les amours, sur les passions, sur les égarements d’autrefois.

Le souvenir du passé, avec tout son bazar de contradictions, aide pourtant à relativiser les emportements d’aujourd’hui.

La neutralité, fleuron des discours de 1er Août? Guisan, jusqu’en 1940, espérait faire face aux Allemands la main dans la main avec les Français. Quant au peuple, il exécrait Hitler. Gilles, dans son cabaret, le singeait brillamment, pas neutre pour un sou. Et pendant la guerre froide? Les services secrets frayaient, sans que cela gêne personne, avec les collègues américains, britanniques… et sud-africains. Alors doucement les basses, messieurs qui aimez tant cette chanson-là.

Autre rengaine: on vivait si sainement dans le bon vieux temps! Dommage, chers nostalgiques, que vous n’ayez pas mieux connu vos grands-parents. Ils mangeaient du cochon, encore du cochon parce que le poisson était rare, le poulet cher. Une fois passée la saison des fruits et légumes, ceux-ci disparaissaient des tables modestes. Leurs chauffages crachotaient de méchantes fumées.

On n’avait pas le cancer mais, devant le médecin perplexe, on crevait de mystérieuses douleurs sans nom ni remèdes. Ou de la tuberculose qui emportait tant de jeunes gens pâles.

Oui, mais à l’époque, on ne connaissait pas l’insécurité! Vraiment? Les homicides étaient autrefois plus nombreux qu’aujourd’hui, les délits sexuels mieux cachés, et les jeunes castagnaient aussi les soirs de beuverie.

L’idéalisation du passé obstrue le débat. La Suisse d’autrefois où nous vivions entre nous, bons Helvètes, loin des fracas du monde, sans criminalité, n’a jamais existé. Les marchands de trouille nous renvoient à un âge d’or mythique.

Or, leur idéologie suinte au-delà du parti spécialisé dans cette musique. Un pasteur de village évoquait, l’autre soir devant les feux, les dangers qui nous menacent: «les étrangers, les musulmans…»

Les lois existent contre une «immigration massive». Mais dans la chasse aux électeurs inquiets, il faut en ajouter et en rajouter. Pour «verrouiller les frontières». Avec une suggestion en prime: le droit des étrangers au regroupement familial et aux prestations sociales «peut être limité».

Cela ne choque pas monsieur le pasteur. Ni les braves gens prêts à gober les slogans des affiches xénophobes. A moins que les Suisses, même de courte mémoire, commencent à se dire que le disque devient trop usé pour mener le bal.




Tags: Jacques Pilet, immigration,

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Réaction de Fafnir
le 06.01.2012 à 23:59
Ne faudrait il pas aller voir le meilleur chez les...
 
Réaction de Josette
le 06.01.2012 à 15:47
Monsieur Schwarzenbach ne paraît pas du tout ridicule, pas plus...
 
Réaction de lovsmeralda
le 10.08.2011 à 10:46
Notre pays souffre d'un cancer généralisé né de peurs ancestrales...
 
Réaction de dup
le 10.08.2011 à 09:26
@slimnature je peux pas laisser passer cela. Le monde...
 
Réaction de slimnature
le 09.08.2011 à 22:24
Le problème, dup, est que le monde a changé partout,...
 
Réaction de dup
le 09.08.2011 à 19:08
je crois que le disque usé c'est celui de monsieur...
 
Réaction de simature
le 06.08.2011 à 15:52
"Alain Finkielkraut aime citer le mot d’une amie: «On a...
 



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