Aujourd’hui encore, cent ans après sa mort, découvrir Henri Rousseau reste une extraordinaire aventure. Longtemps on l’a dit naïf, et on le dit encore. Or cet autodidacte qui a travaillé comme employé à l’Octroi de Paris pendant plus de vingt ans – d’où son surnom de Douanier donné par Alfred Jarry - fut de fait un naïf extrêmement savant, inventif et sophistiqué. Rien à voir en tout cas avec le côté décoratif et joli, voire gentillet, souvent associé à ce genre artistique.
L’exposition de la Fondation Beyeler ne s’embarrasse pas de demi-mesures. A travers quarante œuvres majeures de diverses périodes, c’est donc à un «pionnier de l’art moderne» qu’elle rend hommage. Par le biais de confrontations bien choisies, l’accrochage montre que certains motifs - feuilles, arbres, soleil, personnages – ou même des éléments de composition tout entiers peuvent migrer d’une toile à l’autre. Conviant le visiteur dans l’intimité du faire, le parcours lui révèle également comment Rousseau, créant son espace de l’arrière vers l’avant par un empilement d’éléments picturaux, préfigure le cubisme et sa pratique du collage. «L’art du Douanier témoigne d’une très riche pensée visuelle et cette complexité n’a pas échappé à ses contemporains artistes, peintres aussi bien qu’écrivains, ajoute le commissaire Philippe Büttner. Très tôt, ils ont admiré la puissance de ses œuvres, Vallotton en tête. Henri Rousseau leur apportait quelque chose de neuf, un regard libéré de tout académisme. Il fut aussi l’homme qui a réintroduit l’imaginaire dans l’art du XXe siècle, après un impressionnisme essentiellement attaché à rendre le visible.»
Faussement banale et radicalement différente, la vie du Douanier ressemble à son œuvre. Né en 1844 à Laval, en Mayenne, et dans un milieu modeste, Henri Rousseau travaille d’abord comme commis chez un avoué. On ne connaît pas grand-chose de sa jeunesse sinon qu’il commet quelques larcins, s’engage dans l’armée pour échapper au bagne et se retrouve en 1868 à Paris où il s’installe et se marie. Après un premier emploi chez un huissier, il entre en 1871 à l’administration de l’Octroi, une institution ayant pour fonction de percevoir des taxes sur les marchandises qui entrent et sortent de la capitale.
Premiers tableaux. Rêvait-il depuis toujours d’être artiste? Là aussi, les données précises manquent. Il semble toutefois qu’il n’ait pas commencé à peindre avant la quarantaine. Dans ses premiers tableaux, il représente les paysages qu’il observe pendant ses gardes, des vues de Paris, les quais, le pont de Grenelle, des jardins et des parcs peuplés de rares et minuscules personnages souvent figés, comme lui, dans l’attente. Homme aux multiples talents, Rousseau écrit également des pièces de théâtre et joue du violon. Il a même composé une valse intitulée Clémence en l’honneur de sa femme qui mourra à 37 ans de la tuberculose. Elle lui avait donné sept enfants dont deux seulement survivront.
Ambitieux, ou simplement conscient de sa valeur, Rousseau très vite ne se contente plus du statut d’amateur. En 1885, il loue un atelier rue du Maine et expose pour la première fois avec le Groupe des Indépendants. Il veut devenir un peintre à part entière, et plus encore un grand peintre. Ses paysages ignorant les règles de la perspective illusionniste, ses portraits hiératiques peu soucieux des préceptes académiques et du respect des proportions étonnent le public qui s’esclaffe ou menace. Quant à la critique, elle oscille longtemps entre l’indifférence et l’ironie. «Rousseau peint des pantins comme un élève de l’école primaire qui n’a pas de disposition pour la peinture», écrivait encore Le Figaro en 1907, trois ans avant sa mort.
Le soutien de ses pairs. Les peintres et les écrivains d’avant-garde, en revanche, sont rapidement séduits par sa singularité et son indépendance. Si le Douanier Rousseau entre si vite dans l’histoire de l’art, c’est grâce à eux. Pissarro et Signac sont parmi ses premiers défenseurs. D’autres suivront. En 1891, Félix Vallotton consacre une critique enthousiaste à son tableau de jungle Surpris!, sa première toile exotique. «Il écrase tout. Son tigre surprenant une proie est à voir; écrit-il; c’est l’alpha et l’oméga de la peinture (…).» L’artiste suisse va plus loin. Son propre tableau Suzanne et les vieillards intègre très clairement la leçon de Rousseau dans sa façon un peu artificielle de traiter la lumière comme dans son utilisation tout à la fois précise et décorative d’une végétation plus imaginaire que réelle.
Par la suite, l’oeuvre du Douanier Rousseau - qui, muni de sa carte de copiste, allait luimême peindre au Louvre - devient un sujet d’inspiration pour des artistes aussi différents que Picasso, Joan Miró, le surréaliste Max Ernst, Diego Rivera et Frida Kahlo. Ils réalisent des variations autour de quelquesuns de ses motifs, parfois même le copient. Une réelle fascination dont témoigne de façon exemplaire Le mécanicien de Fernand Léger. Peinte en 1920, cette toile emprunte au Portrait de Monsieur X (Pierre Loti) d’Henri Rousseau non seulement la moustache et la position du bras du personnage mais également sa façon de tenir la cigarette entre le majeur et l’index.
Toujours en quête d’argent. Constamment endetté, sans cesse aux poursuites, le Douanier rencontre toute sa vie de gros problèmes financiers. Il se laisse même embarquer dans une affaire de faux à l’égard de la Banque de France, un mauvais pas dont il se tire avec un sursis en démontrant sa bonne foi et sa naïveté. L’admiration de ses pairs passe donc aussi bien par un soutien financier qu’artistique. Robert Delaunay, qui est l’un de ses plus actifs supporters, lui achète ainsi plus d’une douzaine de toiles. Autre hommage, significatif de sa grande admiration: il insère dans son tableau La ville de Paris (1910-1912) le motif du pont et du bateau à quai figurant à la gauche du tableau Moi-même: portraitpaysage de 1890.
Parmi les principaux admirateurs du Douanier, il faut aussi citer Pablo Picasso. En 1908, au moment même où s’invente le cubisme et alors qu’il vient d’acheter l’un de ses tableaux, le turbulent Espagnol organise en l’honneur du Douanier un mémorable banquet dans son atelier du Bateau-Lavoir à Montmartre. Parmi les convives, on y croise Georges Braque, André Derain, Max Jacob, et bien sûr Guillaume Apollinaire et Marie Laurencin dont Rousseau réalise à l’époque le célèbre portrait intitulé La Muse inspirant le poète.
Douanier dans la vie, Henri Rousseau devient ainsi passeur dans l’art. Même Kandinsky, dont l’esthétique et les préoccupations peuvent sembler aux antipodes des siennes, se disait stupéfait par son pouvoir expressif. Ce qui relie cet autodidacte à l’avant-garde du début du XXe siècle n’est ni un style, ni un contenu, ni une théorie. C’est une attitude, une liberté du regard, la volonté de rompre avec toute autre contrainte que celles du tableau. Bien que fasciné par le réalisme, Henri Rousseau fut un artiste entièrement guidé par l’imagination. Sa vérité n’a pas d’autres territoire et terreau que la toile. Ses fauves, ses jungles, ses villes, ses femmes mystérieuses, ses explorateurs et ses rêveurs ont tous les droits: ils sont peinture.
Riehen/Bâle. Fondation Beyeler. Du 7 février au 9 mai, tous les jours 10-18 h (me 20 h).
PROFIL
HENRI ROUSSEAU
1844 Naissance à Laval.
1868 S’installe à Paris.
1871 Obtient un poste à l’Octroi.
1885 Première exposition publique.
1908 Banquet du Bateau-Lavoir.
1910 Meurt en septembre.
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