«Malheureuse une société qui a besoin de héros,» lançait Bertolt Brecht. Est-ce le cas de cette Suisse, blessée par les attaques à répétition, acculée, isolée par ses choix, qui se jette sans retenue sur le bonheur fugace livré providentiellement par une compétition sportive?
Vancouver. Février 2010. Simon Ammann s’arrache de la table du tremplin. La poussée est énorme, subite, plus tranchante que celles de ses concurrents. Ses spatules larges et souples n’en finissent pas de vibrer. Son saut est différent de celui des autres. Du moins veut-on le croire. Serat- il meilleur ou moins bon? L’espace d’un bond, toute une nation semble respirer dans un même effort. Simon Ammann s’est élancé du haut du «petit» tremplin, mais la durée du saut est interminable. Il vole audessus des lignes de marque, se pose plus loin que tous les autres. L’histoire est écrite. Huit ans après avoir bluffé le monde, le Saint-Gallois dont l’image avait fait le tour de la planète grâce à son manteau et à ses lunettes qui lui avaient valu son surnom de «Harry Potter», retrouve son costume de champion.
Deux jours plus tard, rebelote. La Suisse peut à nouveau bomber le torse. Dans la discipline reine du ski alpin, Didier Défago déjoue les pronostics en décrochant cet or olympique, source de fierté communautaire. Pour beaucoup, le Romand de Morgins arrive de nulle part. Certes, le pays s’attendait à une consécration. Mais pas la sienne. L’étiquette du héros était réservée à Didier Cuche. Son histoire, ses blessures, son abnégation en faisaient le candidat prédestiné. Jusqu’à ce virage mal négocié entraînant une perte de vitesse dans les derniers mètres de la piste de Whistler. Là, le sport est redevenu roi. Déjouant la rationalité. Portant au pinacle un sportif plus que confirmé, mais qui avait dû batailler jusqu’au dernier entraînement pour obtenir le droit de participer à la compétition.
La Suisse existe. Quasiment au même moment, à quelques kilomètres de là, un autre Helvète confirmait son appartenance au club des champions. Sur 15 kilomètres, le fondeur Dario Cologna dépasse ses limites, meurtrit ses bras en écrasant ses bâtons et s’adjuge l’or olympique. Inespéré. Tellement que l’athlète grison luimême répète en boucle ne pas arriver à y croire. Pour l’anecdote, la décision de s’aligner sur cette distance avait été prise quelques jours auparavant.
Quatre jours après l’ouverture des JO de Vancouver, la Suisse a retrouvé le sourire. Dans le concert des nations, elle se délecte d’un premier rang. Celui des médailles olympiques. Et se prend à espérer rester dans la cour de ceux qui comptent jusqu’au bout de la quinzaine. «A l’heure du déclin des idéologies politiques, l’héroïsme sportif fournit un point d’ancrage aux passions publiques. Il constitue le rare lieu ou les passions et les valeurs viennent à se rencontrer, se compléter et s’enrichir», relevait Pascal Duret, sociologue français, spécialiste des pratiques et représentations sociales du sport dans L’héroïsme sportif.
Messagers de la gloire. Dans cette communion, cette ivresse spontanée, il est peut-être malvenu de parler du futur. De ce moment fatidique où les projecteurs s’éteignent. Du retour sur terre après avoir côtoyé les étoiles, de l’anonymat. Porté au pinacle durant une décennie, Ernesto Bertarelli, dont la gloire sportive s’est éteinte dimanche dans l’indifférence, éclipsée par les nouveaux exploits, a retrouvé brutalement l’ombre (lire en page 40). Sans état d’âme, le public a tourné la page d’Alinghi. Parce qu’on ne prête intérêt qu’au vainqueur. Ernesto Bertarelli, en laissant filer la Coupe de l’America, a changé de statut. Un mouvement encore accéléré par le fait que le milliardaire n’est pas issu du même monde que les skieurs. Il appartient à la classe des héros aristocratiques qui entre par le haut, qui aime la gloire, mais plus encore les lettres de noblesse. A l’inverse, les Cologna, Défago et Ammann sont entrés par le bas dans le panthéon sportif. Montagnards, ce sont des personnages typiquement populaires qui nourrissent les mythes d’ascension sociale fulgurante. «Des messagers de la gloire pour les ouvriers, les chômeurs ou les divorcés», comme le résume Pascal Duret. Les passages à vide, les blessures, l’adversité les rend accessibles. «Ces champions, qui se distinguent par leur talent et leur vertu, ne sont vraiment des héros estimés et admirés que s’ils méritent aussi parfois notre compassion et notre réconfort.»
Cependant, quelle que soit leur histoire, rares sont les héros qui résistent au temps. Et en Suisse peut-être encore plus qu’ailleurs, elle qui ancre ses racines dans des mythes comme Guillaume Tell, personnalité imaginaire. La Suisse n’aime pas les têtes qui dépassent, même quand elle en a adoré les visages. D’autres champions avant la cuvée 2010 peuvent témoigner, de Vreni Schneider, pourtant aussi titrée que Simon Ammann et qui a disparu de la vie publique, à Pascal Richard, champion olympique de cyclisme qui a pris beaucoup de temps à digérer son retour à l’anonymat. «Servir et disparaître»: la Suisse semble avoir fait sienne la devise des patriciens bernois. Il serait temps d’en changer. Pour que l’on se souvienne de ces champions qui, l’espace d’un instant, en plus de gagner, ont réussi à nous faire oublier la crise, Kadhafi, le secret bancaire et Hans-Rudolf Merz. Un double exploit qui mérite reconnaissance.
LA SUISSE N’AIME PAS LES TÊTES QUI DÉPASSENT, MÊME QUAND ELLE EN A ADORÉ LES VISAGES.
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