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Par Patrick Vallélian - Mis en ligne le 16.02.2011 à 14:04 |
«Le problème dans nos relations avec la Libye, c’est que le fils de Monsieur Kadhafi a été traité comme un citoyen suisse. Cela a été perçu comme une humiliation. Je le regrette, mais un pays n’a pas à s’excuser pour des lois qui ont été démocratiquement acceptées et correctement appliquées.» Ainsi parlait Micheline Calmy-Rey le 27 avril 2009 dans Le Matin. A lire la ministre des Affaires étrangères (DFAE), notre pays n’allait pas s’abaisser à répondre au diktat du colonel Kadhafi qui exigeait des excuses pour l’arrestation musclée de son fils Hannibal à Genève en juillet 2008. Le hic, c’est que la conseillère fédérale a oublié un détail. Un détail qui fait toute la différence. Au moment où elle s’exprimait dans les colonnes du quotidien romand, la Suisse était déjà allée à Canossa... C’est du moins ce que nous apprennent les câbles diplomatiques américains diffusés par Wikileaks au sujet de la guerre de tranchées entre la Suisse et la Libye entre 2008 et 2010 et dont L’Hebdo livre les parties croustillantes. Des télex US qui permettent de dévoiler les secrets des négociations entre Tripoli et Berne et, surtout, de montrer l’amateurisme d’une diplomatie suisse dépassée par cette crise. Dans une note confidentielle datée du 30 décembre 2008, Gene A. Cretz, l’ambassadeur américain à Tripoli, raconte ainsi sa discussion avec François Schmidt, le consul de Suisse en Libye. Le représentant de Berne se plaint de l’attitude désagréable qu’ont les Libyens pour pousser le bouchon toujours plus loin alors même que les deux pays ont officiellement enterré la hache de guerre en signant, le 31 août 2008, un mémorandum de sortie de crise. Ce document conclut à l’abandon des charges contre Hannibal – elles sont effectivement levées en septembre 2008 –, à l’établissement d’une commission mixte helvético-libyenne d’enquête sur «l’incident» et à la présentation d’excuses. Or, souligne François Schmidt à son collègue américain, les Libyens utilisent la commission mixte comme un moyen de pression pour présenter de nouvelles exigences «après que la Suisse a abandonné les charges et s’est excusée pour l’incident». Bref: dès le début de la crise, Berne a cédé à Kadhafi. Et visiblement, les excuses du président Hans-Rudolf Merz en août 2009 à Tripoli n’étaient pas les premières. Mais François Schmidt ne s’arrête pas en si bon chemin dans ses aveux étalés dans les télex diplomatiques américains. Le diplomate helvétique accuse également Berne. Pour lui, Micheline Calmy-Rey, qui se donne en Suisse l’image d’une dame de fer, n’a fait qu’aggraver la situation en acceptant trop facilement les exigences de Tripoli. Un avis repris par l’ambassadeur Daniel von Muralt en janvier 2009. Ce dernier, qui sera envoyé en préretraite quelques semaines plus tard pour avoir osé tenir tête à sa «cheffe», souligne que la «réponse diplomatique» de son pays et la mauvaise compréhension de la Libye par ses collègues du DFAE à Berne ont mis de l’huile sur le feu de ce dossier ingérable. Genève, toujours. Autre grosse épine dans le pied helvétique: la proximité de Micheline Calmy-Rey avec Genève et ses autorités. Pour les deux diplomates suisses, l’actuelle présidente de la Confédération a œuvré pour ne pas froisser son canton d’origine alors qu’il n’était pas tout blanc dans l’affaire. «Genève sera toujours Genève», résume d’ailleurs von Muralt en citant, l’air moqueur, des paroles prononcées par sa ministre et qu’il répète à ses collègues américains. Le message est clair pour ces derniers: Calmy-Rey ne lâchera pas Genève. Quitte à sacrifier l’intérêt de la Confédération. Selon les «Swiss papers» de Wikileaks, le consul Schmidt et son ambassadeur critiquent également les options prises par la conseillère fédérale. Et notamment celle d’effectuer un voyage à Tripoli en décembre 2008 afin de tenter de dégeler les relations entre les deux pays et de rencontrer le colonel Kadhafi. Le leader libyen refuse, nous apprennent les câbles américains. Et le déplacement est finalement annulé quelques heures avant le départ de la Genevoise pour la capitale libyenne. Un camouflet que n’arrive pas même à regretter l’ambassadeur von Muralt qui fustige le manque de stratégie de sa patronne alors que les relations helvéticolibyennes sont «désespérément au point mort». Mais, à lire les documents américains, les représentants de la Confédération en Libye ne sont pas les seuls à se plaindre du cavalier seul de Berne dans l’affaire. Les autres ambassadeurs, notamment européens, ne comprennent pas pourquoi le DFAE n’a pas sollicité dès le début de la crise entre Tripoli et Berne l’appui de Bruxelles. Les Vingt-Sept ne se sont-ils pas déjà frottés au régime Kadhafi pour négocier la libération des infirmières bulgares? Les Européens sont en tout cas prêts, dès le début, à jouer le rôle de médiateur afin d’éviter que les tensions n’aillent crescendo. Chantage sur les visas. Dans le même temps, les ambassadeurs étrangers en poste à Tripoli n’hésitent plus à critiquer ouvertement la gestion de la crise par la Suisse, et notamment l’arrestation d’Hannibal. Personne ne comprend pourquoi il avait fallu envoyer 30 policiers armés jusqu’aux dents pour convoquer un homme désarmé à un interrogatoire. Toutefois, ce qui met le plus en colère les Européens, c’est le chantage du Conseil fédéral sur la question des visas Schengen dès la fin 2009. Cette carte, celle d’empêcher les dignitaires libyens d’obtenir leur sésame pour l’Union européenne, le Gouvernement helvétique l’utilisera avec succès pour débloquer la situation et obliger Tripoli à libérer les deux otages suisses. Mais voilà, au passage, la Suisse s’aliène les gouvernements européens et leurs représentants à Tripoli, note Gene A. Cretz. Et aucun d’entre eux ne veut s’impliquer dans ce bourbier diplomatique. Raison pour laquelle, le secrétaire d’Etat Michael Ambühl demande l’aide des USA lorsqu’il débarque à Tripoli le 19 octobre 2009. La réponse de l’ambassadeur Cretz est claire: Washington ne bougera pas le petit doigt, mais conseille aux Suisses de s’aplatir devant Kadhafi, de laisser tomber la guerre des visas et de renoncer à toute autre procédure, comme celle de recourir à un arbitrage onusien. En gros, il faut calmer le jeu, déclare le diplomate américain à un Ambühl «stressé» et «déboussolé». Preuve que les Américains ne voulaient pas non plus participer à ce poker menteur malsain entre Micheline Calmy-Rey et les Kadhafi, tout en dénonçant le double jeu de la diplomatie suisse. Dans un câble, l’ambassadeur Cretz note par exemple que si Berne refuse les visas au clan Kadhafi, elle invite les hommes d’affaires libyens à s’adresser à l’ambassade suisse au Caire pour retirer leurs autorisations d’entrée sur le territoire helvétique. Voilà qui illustre à merveille le double jeu de Berne dans l’affaire. Et visiblement, à la lecture des câbles américains, on se dit que Micheline Calmy-Rey a omis de raconter tous les détails de sa gestion de la crise libyenne. Notamment à la Commission de gestion du Conseil des Etats qui aurait dû faire, grâce à son rapport paru en décembre 2010, toute la lumière sur le plus grand fiasco diplomatique helvétique. Ces câbles ont été diffusés sur le site de Wikileaks entre le 31 janvier et le 5 février 2011. |









