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Le drame d’un père trop parfait

Par Florence Perret - Mis en ligne le 12.03.2009 à 06:00

Tuerie. A 52 ans, il semblait avoir tout réussi. Et pourtant, il a abattu toute sa famille à Genève. Notre enquête révèle que des problèmes financiers pourraient avoir conduit au drame.

«Bien sûr qu’on a senti que quelque chose n’allait pas, évidemment... Je le con-naissais depuis trente ans et il avait perdu énormément de poids ces derniers temps. Je le voyais tous les jours et la dernière fois, c’était mardi matin», quelques heures avant le drame qui a décimé toute une famille. L’homme qui parle est un collègue et ami de Gabor*, ce Roumain arrivé en Suisse dans les années 80 «comme réfugié», précise un proche. Ce bosseur qui après quelques jours seulement trouvait du travail «comme serrurier», admire un membre de sa famille. Cet homme enfin qui rencontrera bientôt Olga*, jeune danseuse roumaine venue se produire à Genève avec son ensemble folklorique et qui ne retournera jamais au pays. Du moins pas pour y vivre. C’était il y a vingt-quatre ans. Gabor, qui assiste au spectacle avec des compatriotes, en «tombe amoureux», raconte une amie présente ce soir-là. Au point que le jour du départ de la troupe, «tout le monde cherchait Olga» mais la danseuse n’est jamais apparue. Alors le bus est reparti sans elle en Roumanie.

Le tout jeune couple a d’autres projets. Et le premier est de se marier. Gabor a alors 28 ans, Olga en a 23. Mais l’étape heureuse marque aussi un éloignement avec des membres de la famille. «Il était bien avant le mariage, tout allait bien», se remémore l’un d’eux. «Puis, cela a changé.»

Tellement que «depuis vingt ans, on n’avait plus de contacts», poursuit celui qui veut aujourd’hui «garder de bons souvenirs». Des tensions familiales liées peut-être au retour de la mère de Gabor au pays après que son permis de séjour en Suisse a été échu. Le fils aurait beaucoup insisté pour qu’elle puisse rester auprès des siens à Genève. Et sa mort, peu de temps après son retour en Roumanie, l’aurait d’autant plus bouleversé. «Il pensait même que son père, qu’il détestait, l’avait empoisonnée», rapporte une source.
 
«Leurs enfants étaient tout pour eux.» Il faut dire que Gabor, très «jovial et blagueur», du moins à l’extérieur, a un fort caractère. Le «macho première classe» n’aime visiblement pas être contredit. «Tout le monde devait être d’accord avec ses idées, il décidait tout, savait tout», selon un proche. Et notamment se montrait «rancunier». Pour d’autres, Gabor était avant tout «un homme bien dans sa peau, un homme droit», dit un ami.

En juillet 1987, Gabor crée sa propre entreprise, un atelier de serrurerie. Ce, sans faire d’emprunt. «Il a tout fait avec son argent et ne s’est pas tourné vers les banques», aurait confié Olga à l’une de ses plus proches amies. Une amie qui, durant les premières années, ne voyait pas beaucoup Olga. La raison? Selon elle, «Gabor ne la laissait pas sortir. Il ne voulait pas qu’elle ait des amis.»

Mais des enfants, oui. Le premier fils du couple, Cristophe, naît le 12 juin 1990. Le second, Mikael, le 13 mai 1993. Olga est une mère au foyer «très attentionnée». Tout comme Gabor. «Il ne voulait pas être comme son père, à qui il reprochait de ne pas s’être occupé de ses enfants», dit une source. Mais Gabor et Olga sont à l’exact opposé de cela: Cristophe et Mikael sont tout pour eux.

«Ils vivaient pour les enfants, ils les adoraient», affirment en chœur ceux qui les ont connus ou croisés. «Même lorsqu’ils sont devenus grands, ils les protégeaient tellement que je leur ai dit: «Laissez-leur un peu de liberté!», lance une amie. Un cadre familial aimant et fort, dans tous les sens du terme, semble-t-il. Au fil des ans, la famille apparaît comme «très unie», «un peu repliée même». Mais «une famille idéale», diront certains.

Les enfants sont devenus grands. Désormais adolescents, Cristophe et Mikael ont même une carrure imposante. Et pour cause, ce sont des champions. Des cracks. Des poloïstes à «très fort potentiel», relève Marin Katchamakov, vice-président du comité Carouge natation où évoluent les deux frères. «Ils avaient la niaque et voulaient réussir.» Dans le sport comme dans la vie. «Assidus», «sérieux», «habiles», «motivés», «de confiance». Les témoignages sont unanimes: les garçons étaient des amours de copains. Des amis sur lesquels on pouvait compter. «Des garçons formidables», résume un proche. «Oui, ils avaient la main sur le cœur», ajoute Zoltan Hyc, l’un de leurs entraîneurs de water-polo. Mikael, le cadet, était «jovial» et «rigolo» et «toujours prêt à donner un coup de main». Même chose pour Cristophe, en dernière année du collège, qui se préparait, lui, à être médecin. Chaque mercredi au club, l’aîné donnait de son temps pour des cours de natation aux petits. Et avait déjà déposé son «dossier pour un job d’été à la piscine de Fontenette», précise encore son entraîneur. Tous deux s’étaient inscrits pour participer à un stage de water-polo en Hongrie le mois prochain.
 
«Il veut nous tuer tous.» Il n’était d’ailleurs pas rare de voir Gabor et Olga au bord des bassins. Et si Gabor le bon vivant, le «très généreux» n’était pas sportif comme ses fils, Olga, elle, «allait au fitness». Excellente cuisinière – «ça sentait toujours bon chez eux» – elle n’était pas du genre à se laisser aller. Elle était constamment sur le feu. «En stress» même, selon une amie. «Elle s’occupait de tout, même de ses papiers à lui. Des fois, elle me disait: «J’en ai marre.»

En dehors des activités sportives, la petite tribu et leur «belle 4x4 vert foncé» étaient, semble-t-il, «tout le temps en activité»: vacances en Roumanie chez la famille d’Olga, restaurants, montagne, bains thermaux et, depuis qu’ils en avaient changé, très souvent au jardin familial de Pinchat. Un chalet tout neuf où la famille se retrouve le soir ou le week-end. Et invite volontiers du monde à partager ces moments. Lui, en revanche, «n’allait chez personne», selon un proche.

Mais rien à priori qui permettait d’imaginer le drame. Tout semble bien aller pour Gabor. Les enfants, le travail et les finances. Il donnait l’impression de ne «manquer de rien». Puis, il y a deux mois, l’homme, «costaud», se métamorphose. Il s’assombrit, fond à vue d’œil. Une grave dépression sans doute.

«Je ne l’ai pas reconnu, il avait dû perdre 15 ou 20 kilos.» La femme qui parle est une proche amie. Nous sommes lundi 2 mars. Elle vient d’arriver au quai du Cheval-Blanc 7 à Carouge après avoir reçu un téléphone alarmant d’Olga qui était «très inquiète». «J’étais vraiment étonnée qu’elle m’appelle, elle était si discrète, elle ne se plaignait jamais.» Olga lui dit: «Il veut nous tuer tous.» «J’ai essayé de le raisonner. Lui ai conseillé d’aller voir le médecin, de prendre des antidépresseurs qui lui permettront d’y voir plus clair. Mais il ne voulait pas en prendre, “je ne veux pas oublier les choses”, m’a-t-il répondu.» L’amie insiste. L’homme est «au bout du rouleau». Il a étrangement accepté que sa femme cherche du travail à la Migros, «même aux rayons». Le couple aurait aussi changé d’assurance maladie, pour en prendre une moins chère.

«Vous avez des dettes?» questionne l’amie. Olga répond que non, mais évoque le fait que Gabor n’a pas conclu d’assurance vie. Les phrases du mari sont hachées mais laissent penser à un gros problème financier. «J’ai tout perdu, répète-t-il, je ne veux pas que mes enfants paient pour les bêtises que j’ai faites». «Ils vont prendre la PlayStation de Mikael». «Ne fais pas de conneries», lui dit l’amie. Gabor accepte finalement de prendre rendez-vous chez le médecin. «Olga, lance son amie, laisse les enfants chez moi!»
 
Absences inquiétantes. Le lendemain matin, Olga rappelle son amie. Gabor s’est habillé, lui dit-elle, mais n’a pas mis son habit de travail. Il est parti à l’atelier. «Je pense que son pistolet était là.» Une arme «déclarée», précise la police. Mercredi, 14 h, Zoltan Hyc s’inquiète de ne pas voir Cristophe au club et l’appelle. Le soir même à l’entraînement, pas trace du poloïste et de son frère. Nouveaux appels. Jeudi 8h30, Olga ne vient pas au «café du jeudi», les téléphones se multiplient. Vendredi, nouveaux téléphones, appels à l’école: les deux garçons n’ont pas été vus depuis trois jours. 117. Les quatre corps sont retrouvés à différents endroits de l’appartement. Selon un témoin, la scène laisse penser que tout est arrivé très vite, ne laissant à personne la possibilité de s’interposer ou de s’enfuir. La police conclut à trois meurtres et un suicide. «Quand il avait une idée, il allait jusqu’au bout», pleure l’amie.

Deux des frères d’Olga sont arrivés à Genève. Ils précèdent de peu les deux corbillards qui vont venir chercher les quatre corps pour les ramener en Roumanie. La mère d’Olga, octogénaire, ne sait pas la vérité. On lui a parlé d’un accident.
*Prénoms fictifs





Tags: Drame, Faits Divers, Carouge, Meurtre,

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