L'Hebdo;
1999-01-07 Rapt à Lausanne Le drame qui a secoué les beaux quartiers
Stéphane Lagonico, avocat stagiaire et fils de famille lausannois, a été enlevé le 21 décembre et libéré par la police le 23. Deux semaines après, les trois principaux instigateurs, dont le fils aîné de Philippe Pidoux, couraient toujours.
- Portrait psychologique de trois jeunes embarqués pour le pire dans une embardée criminelle, doublée d'une embrouille sentimentale.
- Le journal de l'attente du père de Katia Pastori, qui voudrait la savoir enfin en sécurité, fût-ce en prison.
- Le film des événements, image par image.
On écrirait un drame social avec moins que cela. D'un côté Stéphane Lagonico, un jeune homme né coiffé, bien de sa personne, héritier d'une vaste fortune et à qui tout réussit, ou presque: il finira bien par l'avoir, son brevet d'avocat. Et avec ça d'une brillante intelligence, modeste, d'une extrême gentillesse, le coeur sur la main. En face, un trio de fauchés qui rêvent de fric facile et de grosses bagnoles, et dont le probable leader, Christian Pidoux, est comme l'image en négatif de Stéphane Lagonico.
Le rapt a ceci de particulier qu'il survient dans un milieu où tout le monde se connaît. Les Pidoux et les Lagonico sont amis, leurs enfants ont fréquenté la même école privée, le collège de Champittet à Pully; du côté des comparses, Katia Pastori est la fille d'un chauffeur qui a travaillé occasionnellement pour les Lagonico; elle est par ailleurs la nouvelle petite amie de Christian Pidoux. Comme le note sa mère: «Elle le trouvait gentil, c'est chez lui qu'elle allait poser son chagrin». Quant à Pascal Schumacher, il a prétendu être en affaires avec Stéphane Lagonico pour monter une société.
Les deux fils de Philippe Pidoux
Christian Pidoux, 25 ans, l'aîné, aurait pu suivre une trajectoire presque aussi brillante que celle de son camarade Stéphane, s'il n'avait sombré très vite dans la criminalité. Après tout, le fils adoptif de Philippe Pidoux avait tout pour réussir: un milieu familial solide, de l'argent, des encouragements infatigables pour qu'il arrive à quelque chose. Mais la succession des écoles privées (à certains moments en même temps que Stéphane Lagonico!) à Lausanne et en France ne fut guère qu'une longue promenade touristique. De même qu'une tentative à l'Ecole hôtelière, qui finira en eau de boudin. C'est pourtant à cette occasion que Christian Pidoux rejoindra, de manière très éphémère, les rangs de la classe laborieuse: il a travaillé comme extra chez Manuel et au Lausanne-Palace, lors de banquets, pendant deux ans. Peu de chose: quinze heures tout au plus, estime le patron de l'hôtel du Grand-Chêne. Ironie de l'histoire, c'est dans le même établissement que Stéphane Lagonico découvrira le monde du travail, dans la défroque de portier de palace...
Marc Pidoux, 23, un grand garçon fragile proche de sa mère et aujourd'hui détenu comme l'indique «L'Illustré» et le confirme la police, a sans doute été entraîné par son aîné dans l'aventure. Jusque-là, il avait suivi une trajectoire plus paisible: rêvant de devenir danseur, il avait fréquenté une école de ballet en Allemagne.
En 1992 déjà, Christian Pidoux occupe les tribunaux lausannois. Qui, curieusement, se montrent d'une grande clémence à l'égard de ce fils de bonne famille bien engagé sur la mauvaise pente. Pendant le procès, le père, alors conseiller d'Etat, arpente les pas perdus du palais de justice. Brigandage en bande, vol et escroquerie par métier, faux dans les titres, recel et dommage à la propriété, c'est le catalogue retenu à l'encontre du jeune homme. Tarif: dix-huit mois avec sursis! Le ministère public s'étrangle de rage, recourt sans succès. Et lorsque Christian Pidoux reviendra plus tard devant le tribunal, le précédent sursis ne sera pas révoqué. La clémence, parfois, a des effets pervers à long terme.
Autant ses deux complices sont transparents dans leur typologie, autant le fils aîné de Philippe Pidoux demeure une énigme. Il n'a cessé d'évoluer entre deux mondes, dont il use à son profit: d'un côté, celui de sa famille, ce milieu mondain lausannois chic et friqué, où les Lagonico, plus précisément Madame, tiennent une place bien en vue; de l'autre, une zone que personne ne parvient vraiment à identifier, un demi-monde crapuleux qu'on rassemble sous les termes pudiques de «mauvaises fréquentations». Pour ses parents, Christian Pidoux est un vrai cauchemar. Non seulement il ne manifeste aucun remords, mais encore les accuse-t-il de ne pas s'être assez occupés de lui! On peut éventuellement imaginer que Philippe Pidoux, tout à sa carrière politique, n'ait pas eu beaucoup de disponibilité pour s'occuper de ce garçon difficile. Sa mère en revanche s'est énormément dévouée, et s'est rongé les sangs plus souvent qu'à son tour.
Un mythomane très poli
Pascal Schumacher a été élevé en partie par sa mère, dont le mari est parti avec une autre il y a dix ans. Au téléphone, sa voix brisée est bouleversante. Ce sont les journalistes qui lui ont appris le rapt et la folle cavale de son fils. Elle a pourtant, dit-elle, fait de son mieux. Le fait est que Pascal a souffert du départ de son père, lui en a terriblement voulu, au point, raconte-t-on, de lui avoir tiré dessus avec un fusil de chasse. Au bénéfice d'un CFC d'employé de commerce, Pascal n'était pas ce qu'on appelle un bosseur. «Un tire-au-flanc!» commente un ancien collègue, alors qu'il travaillait dans une compagnie d'assurance. Toujours prêt à rendre service, certes, mais jamais à faire son boulot. Il passait beaucoup de temps plongé dans les catalogues Porsche.
Comme tous les mythomanes, il méprise les besogneux qui gagnent leur croûte avec leur travail quotidien. Son maître d'apprentissage, chef des sinistres de la compagnie, devient sa bête noire. Il s'en faut de peu qu'il ne soit renvoyé avant la fin de son apprentissage. Pascal se vante auprès de son collègue: «Quand je me pointerai avec ma Porsche, moi l'apprenti, je le renverrai à sa médiocrité!» Pascal n'a pas fait long dans l'assurance, il n'est jamais venu montrer son bolide. En réalité, il en est sorti pour se livrer à des tentatives d'escroquerie à... l'assurance, simulant par deux fois le vol d'une voiture. Décrit comme gentil et courtois, Pascal est aussi un violent. Lorsqu'il voulait rentrer chez Katia, après une dispute, il mettait le paquet: «J'ai réparé deux fois la porte qu'il défonçait à coups de panard. La chaîne giclait, et tout le bazar!» raconte le père de Katia Pastori. Amateur de «gonflette» comme le raconte un de ses anciens collègues, il passait des heures au fitness du Keops près de Renens, «pour être un peu plus viril pour sa belle».
A la fin de 1998, Pascal Schumacher vivait du RMR. Mais planait toujours: «Le Schumacher, il est sonné. Il rêve qu'il est riche, rêve de Porsche, de gros bateaux, explique le père de Katia. Il est fasciné par les riches, fantasme sur la fortune de Claudia Schiffer et de Michael Jackson. Il est obnubilé par le pognon.» Ces rêves ont leur prix: il a traîné pendant cinq ans une carte Visa «chargée» de 10000 francs de découvert, se bornant à payer les intérêts!
Même discours de la part de Jean-Bernard Croset, patron du Médiéval à Aigle, et copropriétaire d'une entreprise de pompes funèbres: «Pascal? Un mythomane, attiré par les extrêmes, proche de la perversion. Il est obsédé par le cul, l'argent et les armes.» Il n'était pas rétribué, mais en échange de son travail, le patron lui prêtait une Porsche, une Mercedes ou parfois un... corbillard!
Un pistolet sous l'oreiller
Sous-officier, Pascal Schumacher avait toujours un pistolet sous son oreiller, et son fusil d'assaut trônait sur une malle de l'appartement qu'il partageait avec Katia Pastori, au 4 de l'avenue des Boveresses, à Lausanne. A Aigle, il donnait des coups de main au Médiéval, s'occupait de la comptabilité. «Il n'aurait pas piqué une petite cuillère, soutient Jean-Bernard Croset, puis tout d'un coup il a pété les plombs. Il m'a pris dans les 60000 francs, et je ne l'ai plus revu depuis le 1er novembre. Il m'avait dit qu'il était sur un gros coup. Il prétendait aussi qu'il était en train de monter une société avec Stephane Lagonico, Christian Pidoux et un neveu Agnelli...»
Pourquoi a-t-il pété les plombs? Peut-être est-ce la rupture avec son amie Katia, 26 ans, une des innombrables ruptures survenues dans ce couple électrique. Car Katia n'était pas un cadeau non plus. Maladivement jalouse, elle persécutait Pascal, téléphonait toutes les cinq minutes, selon la mère de ce dernier. Lui, de son côté, ne résistait pas aux femmes qui «lui couraient toutes après». La soeur de Pascal, Carole, a passé une semaine de vacances au Costa Rica en compagnie de Katia. Vacances ennuyeuses au possible: «Elle ne parlait que de Pascal, du matin au soir!» Jolie fille, caractère de cochon, Katia, employée de commerce jusqu'en 3ème année, avait loupé ses examens à cause de l'anglais et de la comptabilité. La jeune femme a exercé plusieurs emplois, entre gérances immobilières et Musée romain de Vidy, avant de toucher le chômage, puis le RMR. En novembre et décembre, elle a travaillé au noir comme secrétaire, réunissant 1900 francs pour les petits cadeaux de Noël. Elle a travaillé jusqu'au 20, puis s'est fait porter pâle le 21 décembre, jour du rapt. «C'était une employée dévouée et consciencieuse, note son dernier employeur. Jusqu'au dernier jour, rien ne laissait présager ce qui s'est passé. Elle a sans doute été entraînée malgré elle».
Elle a participé à des concours de beauté, rêvait d'avoir une petite maison pour y vivre avec ses chiens et ses chats. Les rêves de Porsche et de Harley de Pascal, elle ne les partageait guère. Katia roulait en Ford Fiesta blanche, achetée d'occasion 3100 francs, dont 1000 avancés par son père. Mais, dit ce dernier, «elle était comme une mouche dans un bocal, soumise par des frayeurs mais aussi par l'amour. Ce gars l'envoûtait continuellement.»
C'est ainsi que le couple s'est déchiré et raccommodé d'innombrables fois, Pascal se réfugiant à chaque crise chez sa soeur. «En sept ans, il y a eu au moins septante séparations, raconte le père de Katia, autant de fois que ma fille l'a foutu dehors. Mais rien à faire pour qu'elle le quitte: elle n'était pas sevrée. Il laissait toujours quelque chose dans leur appartement, pour avoir une excuse pour s'y réintroduire. Lorsqu'il revient, c'est avec de la poussière d'or dans les yeux...»
L'arrivée de Christian Pidoux (c'est Katia qui l'a présenté à Pascal) a semble-t-il brisé ce subtil équilibre et fondé les bases d'un triangle infernal. L'automne passé, Pidoux est devenu «le nouveau bon ami» de Katia, selon la soeur de celle-ci, Priscilla, 19 ans. Selon sa mère, cette volte-face amoureuse s'explique: «Pascal découchait. Ma fille n'a pas accepté d'être trompée. Elle a donc rompu. Mais les derniers temps, il revenait vers Katia: il ne pouvait pas vivre sans elle», ajoute encore la mère de la jeune femme. Il avait perdu sa trace, et voulait absolument la retrouver. Ce que Pascal a assez mal supporté, si l'on en croit un téléphone affolé le 23 décembre au père Pastori. Katia, elle, de son côté a appelé sa mère peu avant Noël: «Elle m'a dit de commander la viande pour le 25 décembre».
C'est ce couple en crise, deux pauvres rêveurs, envoûtés vraisemblablement par un «méchant» d'un autre calibre, qui a franchi la ligne ce 21 décembre 1998. Un triangle vicié par la jalousie - deux jours avant le rapt, Pascal menaçait son amie en lui pointant son arme sous le nez. Ils ont disparu dans la nature depuis lors, l'une avec Pidoux, l'autre tout seul.
Philippe Barraud, Florence Duarte Collaboration: Florence Perret, Cathy Macherel
Victime: Stéphane Lagonico
Les ravisseurs: Pascal Schumacher, Katia Pastori, Christian Pidoux
Lundi 21 décembre 19 h Stéphane Lagonico, stagiaire dans une étude d'avocats à la Tour Bel-Air, au coeur de Lausanne, quitte son travail et se dirige vers sa voiture garée dans le quartier du Flon. C'est alors que quatre individus, des hommes de main du trio Pidoux-Schumacher-Pastori, le prennent en otage et l'emmènent dans une voiture. La police est alertée le soir même.
Mardi 22 décembre 15 h Un coup de fil retentit chez les parents de Stéphane Lagonico: les ravisseurs réclament une rançon de cinq millions de francs à verser en deux tranches; la première, soit 500000 francs, le soir même. D'autres coups de fil suivront en fin d'après-midi pour préciser le lieu de ce premier versement. 22 h Les 500000 francs sontedéposés dans la poubelle d'un arrêt de bus situé dans la banlieue lausannoise. Mais - les ravisseurs se montrent-ils méfiants? - personne ne vient chercher le magot! Les parents Lagonico récupèrent momentanément la rançon.
Mercredi 23 décembre 9 h De nouvelles instructions sont données par téléphone aux Lagonico. Les 500000 francs doivent être déposés cette fois au-dessus du village de Rivaz, dans Lavaux.
Fin de matinée Un inconnu vient récupérer la rançon, file à travers les vignes, fait du stop sur la route du Lac et se rend à Vevey. La police le suit mais perd sa trace dans le centre commercial de Saint-Antoine au coeur de la ville.
Deux Ladies dans la tourmente
Dans la bonne société lausannoise, dites Carmela et l'on vous répond aussitôt Mireille. Les deux femmes, l'une mère de Marc aujourd'hui détenu et de Christian toujours en fuite le 5 janvier, l'autre de Stéphane Lagonico, se fréquentent depuis longtemps. Toutes deux ont en commun la préoccupation d'être généreuse avec autrui, mais autant l'une est discrète, autant l'autre est flamboyante.
«C'est une tornade blonde!» lance, admiratif, un influent Genevois. L'ouragan Mitch fait femme, c'est elle: Carmela Lagonico, épouse de Pierre, richissime ingénieur. La Lausannoise - détentrice d'un carnet d'adresses de plus de 5000 noms - est à l'origine de toutes les soirées mondaines de bienfaisance organisées dans le canton. «Quand on a la chance de vivre dans ce pays, il faut se mettre au service de la population», dit-elle. Carmela Lagonico est née il y a 58 ans à Elisabethville (futur Lubumbashi) dans l'ex-Congo belge, d'un père turc, industriel et consul de son pays, et d'une mère lituanienne, qui a toujours présidé des oeuvres de charité.
Mireille Pidoux, elle, épouse de Philippe Pidoux, est aussi la fille de Michel Jaccard, qui fut conseiller national de 1951 à 1955 et directeur-rédacteur en chef de la «Nouvelle Revue de Lausanne». Toutes les deux se retrouvent deux fois l'an, lors d'un «Ladies's Lunch» au Lausanne-Palace, qui réunit leurs proches amies au profit d'une oeuvre de charité.
Les deux femmes ont plus que ce point commun: le parti radical auquel appartient le mari de Mireille et que soutient activement Carmela, conseillère communale à Cully. Mais aussi le Comptoir et son patron, Antoine Höffliger. Carmela Lagonico est l'une de ses grandes amies, tout comme Mireille Pidoux qui fut, durant deux ans, l'assistante du chef de presse de la manifestation. Le 21 décembre, leurs chemins se sont encore croisés. Désormais, c'est un drame qui les unit. F. D.
Journal d'un père angoissé
Comment le père de Katia vit la chute de sa fille dans la grande délinquance. Après le rapt, «L'Hebdo» l'a rencontré quotidiennement.
La police présente sa fille comme l'un des cerveaux de l'affaire. Lui, le père de Katia Pastori - que nous appellerons Francis, puisqu'il souhaite garder un minimum d'anonymat - vit depuis le 24 décembre au rythme des sonneries du téléphone, des flashes de la radio et des articles de presse. Journal de l'attente.
Mercredi 23 décembre Ce soir-là, vers 18h-19h, Francis s'apprête à passer à table dans sa cuisinette lorsqu'il reçoit un coup de fil. C'est Pascal Schumacher, le petit ami de sa fille. «Je cherche Katia, vous ne savez pas où elle est?» La conversation sera brève. Francis ignore où elle peut bien être et n'a, à ce moment-là, aucune raison de s'inquiéter. De sa fille âgée de 26 ans - en photos (au patinage, au carrousel) dans le minuscule vestibule - il est resté très proche. Après son divorce en 1991, Francis a continué à s'occuper quotidiennement de sa «petite chérie», méritant de ses copains le surnom de «père-poule». Aujourd'hui, Francis interprète le téléphone reçu ce jour-là: «C'est clair: Katia est avec Pidoux, et Schumacher n'est pas avec eux.»
Jeudi 24 décembre A 20h, Francis et son amie prennent l'apéro de Noël chez les parents de celle-ci - «on mangeait des petites flûtes», se souvient Francis - lorsque la sonnerie de son natel, le mini Ericsson GF788 acheté d'occase, retentit. Au bout du fil, sa fille Katia, très excitée: «Papa, j'ai fait une immense connerie. J'aurais dû t'écouter. Je leur ai prêté ma voiture et tout va retomber sur moi. Je suis dans la merde.» Pastori père: «Dis-moi où tu es!» Katia, avec un sanglot dans la voix: «Je ne peux pas Papa. Je t'embrasse, je t'aime.»
Vendredi 25 décembre Francis et Suzanne, sa compagne, vont chercher les chiens de Katia - un yorkshire et un bâtard - à la SPA du Chalet-à-Gobet, où ils avaient été placés par la police. Taxe à payer: 130 francs. Ensuite, promenade anxieuse au bord du lac, à Morges, pour donner du pain aux cygnes. En fin d'après-midi, un proche de la famille, interrogé pendant six heures par la police, avise Francis que sa fille a commis un kidnapping. Et là, la boule dans la gorge et les questions qui se bousculent dans la tête: Où est Katia? Que fait-elle? A quoi pense-t-elle? Mais qu'est-ce qu'elle peut bien avoir dans la tronche? A 21h, Maurice, un ami de la famille, téléphone à Francis: il vient de recevoir un appel de Katia. La jeune fille serait à Nice - elle aurait parlé de la promenade des Anglais. Mais des hommes armés lui cacheraient les yeux au moment de regagner la planque. «On a pris la décision de l'annoncer illico presto à la P.J. et demandé d'être mis sur écoute. Moi, ces gaillards, je les moucharde tout de suite», confesse-t-il sans état d'âme. La piste niçoise le préoccupe. Selon lui, sa fille doit être retenue contre son gré dans le sud de la France. Nice? Francis montre une photo posée sur la table de la cuisine. On y voit Katia, cinq ans, les cheveux longs, attablée à côté de Maurice, torse nu, au Blue Beach. «Katia connaît cette ville, nous y allions au camping quand elle était petite.» Et si c'était plutôt Cagnes-sur-Mer, Montpellier ou le Grau- d'Agde? Pour Francis qui se fait du souci pour sa fille, une chose est sûre désormais: Katia doit être retenue contre son gré dans le sud de la France.
Samedi 26 décembre A 8h, Francis descend chercher les quotidiens à la caissette du coin. Rien. Pas une ligne. Et les jours suivants, ce sera pareil: «On ouvre le journal et il n'y a rien. Alors, on se pose des tas de questions. Peut-être qu'ils ont chopé toute la bande et qu'ils vont tout nous dire le 31?»
Dimanche 27 - lundi 28 - mardi 29 décembre L'angoisse grandit. Francis ne parle plus que de «ça» avec Suzanne. «Mais pourquoi s'est-elle donc mise là-dedans avec ces oiseaux-là?» Et les journaux qui ne disent toujours rien. Sur la table de la cuisine, le petit poste de radio Gold datant des années cinquante - acheté 5 francs par Francis et réparé en six minutes - reste constamment allumé sur RSR la Première. Au moment des infos, Francis augmente le son. «Là, on a la pompe qui tape», dit-il, en portant la main sur son coeur. Silence radio concernant le rapt.
Mercredi 30 décembre L'affaire est relatée pour la première fois au TJ de 19h30. Francis est devant son poste. «Lagonico», «rapt», «conférence de presse», les mots s'entrechoquent dans sa tête. «Crénom de Dieu! La sonnée qu'ils vont ramasser! Il est fou ce Schumacher. Et ma fille, elle est tapée ou quoi?»
Jeudi 31 décembre Francis est furibond. Dans ses mains, la dernière édition d'un quotidien. En une du journal, la photo de sa fille. Légende de l'image: «Katia Pastori, l'un des cerveaux du rapt.» «Mais c'est Mesrine ou quoi pour qu'on mette sa photo de cette façon-là? Comme si c'était elle la meneuse!» Francis et Suzanne sortiront quand même fêter le réveillon. A minuit, le couple s'était promis de se serrer dans les bras et de penser très fort à Katia. Promesse tenue. «Francis a beaucoup pleuré», confiera sa compagne.
Vendredi 1er janvier Vers 18h-18h30, Francis reçoit un coup de fil de son ami Maurice: Katia a rappelé. Elle vient de laisser un court message dans la boîte vocale de son natel. Francis peut donc écouter à plusieurs reprises sa fille. D'une voix triste et atterrée, elle déclare: «J'aimerais savoir ce qui se passe en Suisse. Je veux rentrer à la maison. Et puis voilà...», conclut-elle dans un soupir.
Samedi 2 janvier Francis, bien fatigué mais pince-sans-rire quand même: «Pour le moment, c'est l'apéro, petits biscuits et cacahuètes à grignoter. Faut attendre le menu, ça va être du salé-poivré.» L'homme est blessé: «Ce qui me fait le plus de peine, c'est quand je me mets à la place des parents de l'otage. Je vais leur écrire une lettre. Tant pis si je reçois une baffe.» Francis se sent d'autant plus proche du couple Lagonico qu'il a travaillé à leur service pendant trois ans. A l'époque, chauffeur VIP à son compte, Francis conduit les enfants à l'école, promène Monsieur et Madame («des gens fantastiques») dans sa Mercedes avec des amis fameux. «Un jour, Monsieur Lagonico m'a prêté son blazer pour conduire Jean-Pascal Delamuraz. On avait la même taille», se souvient Francis en mimant la scène à l'aide d'un veston à boutons dorés.
Dimanche 3 janvier En début de soirée, le couple sort boire un Fanta au Cercle espagnol, rue Saint-Martin à Lausanne. Coup de fil à Maurice qui les rejoint. Pas de nouvelles de Katia. Sur la table, paquets de cigarettes et natels en stand-by permanent. A 22h, le couple va rechercher les chiens chez les parents de Suzanne. Soulagement: on a trouvé un foyer temporaire pour Teddy, le corniaud.
Lundi 4 janvier 19h45. Toujours pas de nouvelles. Katia n'appelle pas. Le natel reste désespérément allumé. Et Luther Vandross fredonne une mélodie dans l'inusable poste de radio. «Hier soir, on a oublié de manger, constate Francis. A midi aussi. On n'a pas faim.»
Florence Duarte
Mercredi 23 décembre Milieu d'après-midi Les appartements des cerveaux présumés de l'affaire, dont celui de Christian Pidoux à la rue de la Dôle, sont étroitement surveillés par la police qui constate des allées et venues suspectes.
Comment recruter des hommes de main
Un fait étonne, inquiète même, dans cette affaire d'enlèvement: comment la bande Pidoux-Schumacher-Pastori, qui a démontré par certains de ses actes son amateurisme, a-t-elle pu recruter aussi facilement une dizaine d'hommes de main - parmi eux sept ressortissants d'ex-Yougoslavie et Italiens aujourd'hui sous les verrous - pour mettre au point le rapt de Stéphane Lagonico? Etrangement, une tâche pas trop compliquée à Lausanne. «Il suffit de savoir quel service on veut exactement et de connaître les bistrots où ce type de tractations se négocie: ce n'est pas difficile de trouver des gens pour exécuter le travail», nous a confié spontanément un membre important de la police cantonale. Dans le monde lausannois de la nuit, où l'on ne manque pas d'évoquer l'affaire entre amis, circulent d'ailleurs des noms d'établissements où ce genre de contrats louches «peut se faire sans trop de problèmes», laisse-t-on entendre. Evoqué, par exemple, le nom d'un bar, sis rue de Genève, où se rencontrent beaucoup de ressortissants d'ex-Yougoslavie. Piste à vérifier? La police, en tout cas, ne s'intéresse pas encore à ces milieux. Elle a, dit-elle, d'autres priorités dans cette affaire. Mais nul doute que les établissements que fréquentaient Christian Pidoux et consorts, le Central et les deux boîtes de nuit le Gibo et le Caligula notamment, pourraient être bientôt mis sous pression.
C. M.
Mercredi 23 décembre 15 - 16 h La filature conduit au parking d'un supermarché de l'Ouest lausannois. Quatre individus s'y donnent rendez-vous à bord de plusieurs voitures. L'une d'elles se dirige vers Morges et s'arrête dans la zone industrielle. Là, les ravisseurs font monter leur otage dans la voiture.
16 h 12 La police intervient et libère Stéphane Lagonico. A Lausanne, elle pénètre simultanément dans les appartements suspects et récupère 33000 francs. Au total, huit auteurs du rapt sont arrêtés: sept ressortissants de l'ex-Yougoslavie et Italiens,@de même que Marc Pidoux. Christian Pidoux, Pascal Schumacher et Katia Pastori et les 460000 francs restants de la rançon sont dans la nature.
L'enquête: chercher un fil à tirer...
La tactique adoptée par la police vaudoise - engager un maximum de forces et agir vite - s'est avérée payante. La victime du rapt a été libérée sans coup férir, après 48 heures de détention en Valais. Mais comment le commissaire Bezençon et sa centaine d'hommes sont-ils partis très vite sur la trace de Christian Pidoux?
Ils ont posé d'entrée quelques hypothèses de travail, la première étant la possible implication de la victime dans son propre rapt - c'est un cas de figure classique. En explorant les relations et fréquentations de Stéphane Lagonico, la police est logiquement tombée sur Christian Pidoux, dont la famille est très proche de celle de la victime, et qui surtout a des antécédents lourds. «Au départ nous n'avions rien, commente Paul Bezençon, mais dès l'instant où nous avons eu un fil sur lequel tirer, les choses sont allées vite.» Il est rapidement apparu que l'hypothèse de départ ne tenait pas la route, en particulier au vu de l'état de choc de Stéphane Lagonico lors de sa libération. Mis hors de cause, le jeune homme a pu renseigner les enquêteurs sur l'identité de Katia Pastori et de Pascal Schumacher: ils ne portaient pas de cagoule, alors que leur victime les connaissait! L'amateurisme des criminels fait le miel de la police...
Manifestement, dans cette affaire, beaucoup de gens ont été mis sur écoute - certains à leur propre demande. C'est sans doute par ce biais que s'est confirmée la piste française, pour ce qui concerne la fuite du trio: le 25 décembre, Katia a téléphoné à un ami de la famille, pour dire qu'elle était à Nice, et le 1er janvier, elle a affirmé à cette même personne qu'elle voulait rentrer. Contactée par «L'Hebdo», la police de Nice a confirmé avoir été informée par Paris, mais n'a pas ouvert d'enquête puisqu'elle n'a pas reçu de commission rogatoire dans ce sens.
Quatorze jours après la libération de Stéphane Lagonico, les trois organisateurs du rapt couraient toujours. Et la police, devenue nerveuse, et plus silencieuse que jamais, ne se disait plus aussi optimiste que les jours précédents... Ph. B.
|