Nés tous deux dans les années hippies, féministes déclarés qui prennent très à coeur leur rôle de père, le Fribourgeois Alain Berset et le Vaudois Pierre-Yves Maillard suivent la même ligne politique. Locomotives électorales, brillants stratèges, ils font chacun la fierté des socialistes de leur canton respectif, et la fierté des socialistes tout court puisqu’ils ont massivement contribué à sauver l’honneur du parti lors des élections fédérales.
Ils incarnent plus que jamais la gauche qui gagne. Fort de cette légitimité populaire, le groupe socialiste doit se décider pour un ticket avec ces deux surdoués de la politique. Toute autre option serait un aveu de faiblesse, laissant aux autre partis le soin de choisir à sa place. Berset ou Maillard? Une même ambition, mais deux natures d’homme. Démonstration en neuf points.
AMBITION
Pierre-Yves Maillard Il a longtemps dit qu’il n’avait pas de plan de carrière. Prétendu qu’un homme comme lui, aussi profilé, aussi combatif, ne serait jamais élu au Conseil fédéral, tenant en cela le même discours qu’un certain Christoph Blocher. Il n’en reste pas moins qu’il aligne un cursus idéal – Parlement municipal puis cantonal, Parlement fédéral, exécutif cantonal – qui ressemble furieusement à un… plan de carrière. Et qu’il entretient un rapport quasi charnel au pouvoir, dont il sait jouer.
Alain Berset Certains disent qu’Alain Berset a toujours rêvé de devenir conseiller fédéral. Peut-être pas à l’âge de 20 ans, lorsqu’il interrompt ses études pour une année sabbatique passée à traverser l’Amérique du Sud, logeant dans des hôtels à 1 dollar la nuit. En revanche, dès que son parti décide de le présenter comme président du Conseil des Etats pour l’année 2008/09, nul ne doute plus de ses ambitions. Dès lors, il se fond dans le moule du papable, son extrême discrétion lors de son année «présidentielle» ayant même surpris certains camarades.
APPARENCE
P.-Y. M. Le design, les formes, très peu pour lui. Les lignes épurées de son bureau ne traduisent pas une quelconque ligne esthétique, juste du fonctionnel assumé: deux tables de travail, des dossiers. La déco se résume à une affiche avec quelques photos du temps syndical, et une plante verte. Aucune recherche non plus dans la tenue, mais une veste foncée sur une chemise blanche ouverte. Et puis voilà. Seul le regard retient l’attention, bleu clair, perçant, à l’affût, qui se plante chez l’autre quand il s’agit de vaincre ou convaincre. Et une énergie extraordinaire, qui irradie ceux qui l’entourent. Solaire, ce Maillard.
A. B. Ah! cruelles photos. Difficile de reconnaître le Berset de ses 20 ans dans celui d’aujourd’hui. L’ancien champion romand de demi-fond s’est épaissi, même si cela se voit moins que chez Christian Levrat et Pierre-Yves Maillard… Il a perdu, et ses cheveux et ses lunettes – à la suite d’une opération. L’étudiant bohème s’est mué en notable, complet sombre et cravate. Mais quand il se balade à Locarno, le teint halé sur chemise blanche, on n’en croit pas ses yeux. Bel homme que ce Méditerranéen au regard de velours.
CARACTERE
P.-Y. M. Un décideur, fonceur, engagé. Impulsif aussi. Même s’il ne le fait pas au Conseil d’Etat, il est homme à s’emporter, plus enclin à dire «T’as tort» que «J’ai raison», même si ça revient au même. Amis comme adversaires, tous vous le diront: celui qui veut contredire Maillard à intérêt à se lever tôt. Et, quand l’histoire lui donne raison, il aime bien le souligner, comme lorsque les prix ont grimpé lors de la libéralisation du marché de l’électricité.
A. B. Un cérébral sachant rester toujours zen, ce qui a le don d’énerver ses adversaires. Il aborde les sujets les plus conflictuels avec calme, ce qui fait sa force dans une Chambre comme le Conseil des Etats, où l’on combat au fleuret plutôt qu’au sabre. A de rares occasions, Alain Berset peut s’irriter, mais cette colère intérieure reste imperceptible à ceux qui ne le connaissent pas. Seuls deux ou trois mots deviennent plus cassants.
CHRISTIAN LEVRAT ET MOI
P.-Y. M. Lui-même qualifie sa relation au président du Parti socialiste Christian Levrat d’«excellente». Il l’a fréquenté régulièrement quand il était à Berne, sous la Coupole puis à la vice-présidence du PS. Ces deux hommes se ressemblent beaucoup. Tous deux syndicalistes conscients des rapports de force, ils ont osé les actions coup de poing: Levrat bloque des centres de tri postaux aux aurores, tandis que Pierre-Yves Maillard passe nuit et jour à la grève de l’usine Sapal. Tous deux fils de garagiste, proches du peuple et de la campagne, fribourgeoise s’entend, ils incarnent l’antithèse de la gauche caviar. C’est d’ailleurs Maillard qui a encouragé Levrat à reprendre les rênes du Parti suisse en 2008.
A. B. Une relation aussi très bonne, mais d’une tout autre nature. Alors que Levrat et Maillard se ressemblent, Levrat et Berset, aux antipodes l’un de l’autre, se complètent. Depuis qu’ils se sont connus à la Constituante fribourgeoise, ils ont noué une relation de complicité et de confiance dénuée de rivalités. Ils ont cosigné un livre en 2007. Même si l’échange est constant, Berset est celui qui esquisse la stratégie, tandis que Levrat la communique. Pas étonnant dès lors qu’on soupçonne ces deux amis de s’être réparti les rôles depuis longtemps et de rouler l’un pour l’autre. Ce qui a le don d’agacer le président Levrat, qui s’en défend farouchement.
EXPERIENCE
P.-Y. M. Pierre- Yves Maillard est dans le «faire». Il a très concrètement influé sur le quotidien des Vaudois. Comme enseignant soucieux de transmettre un savoir aux élèves, puis secrétaire syndical luttant contre des fermetures d’usine, enfin comme conseiller d’Etat donnant les moyens aux working poors et aux chômeurs âgés l’occasion de relever la tête. Il a en revanche échoué dans le financement de la loi hospitalière, ayant sousestimé la résistance des cliniques privées. Maillard a su se forger une stature d’homme d’Etat respecté et – mieux – craint par ses adversaires.
A. B. Le Fribourgeois n’a jamais fait rien d’autre que de la politique. Comme constituant d’abord, collaborateur personnel du conseiller d’Etat neuchâtelois Bernard Soguel ensuite, et conseiller aux Etats enfin. En 2006, il renonce à briguer le Conseil d’Etat fribourgeois pour concentrer son action à Berne sous la Coupole. Son expérience neuchâteloise a certainement marqué Berset, qui a baigné là dans une culture où l’on cherche le consensus plutôt que l’épreuve de force en amont d’un projet.
HUMOUR
P.-Y. M. Il manie peu l’ironie, n’aligne pas les bons mots. Et si ses discours transportent les foules, il ne déclenche pas les rires. Il avoue même qu’il a participé à La soupe pour y faire passer un message politique plutôt que pour s’y amuser. Il lui arrive pourtant de faire dans l’autodérision, par exemple sur sa propension à trop parler. Les rires, les vrais, il les réserve aux vieux copains.
A. B. Il aime l’humour, avec une préférence pour la causticité des Britanniques. Aux émissions humoristiques de La Première, il a toujours pris son pied. Lorsqu’à La soupe, on lui demande d’emblée d’improviser au piano en public, il ne demande pas mieux, au point que c’est l’animatrice qui doit le supplier d’arrêter. Aux Dicodeurs, il s’accroche pour la galerie avec son pote Marc Boivin.
JOURNALISTES
P.-Y. M. Le Vaudois n’est pas pianiste, mais il joue avec brio sur le clavier médiatique. Facile d’accès, il gère lui-même ses rapports avec les journalistes – il les vouvoie – qui raffolent de ce politicien mariant action, charisme et clarté du discours. Et s’il protège sa famille de toute exposition médiatique, il n’a jamais hésité, en professionnel des rapports de force, à utiliser la presse dans ses combats. Que ce soit pour dénoncer une entreprise quand elle refusait de négocier ou pour tenir tête aux bulldozers Christoph Blocher ou Pascal Couchepin.
A. B. Parlementaire professionnel, Alain Berset sait qu’il a besoin de la presse, qui d’ailleurs le sollicite abondamment sur les sujets économiques et financiers. Très accessible lui aussi. A tel point que lorsqu’il a fêté son accession au perchoir du Sénat, Pascal Couchepin lui a conseillé de se méfier d’elle. Il tutoie volontiers les journalistes, leur distille de précieuses informations de background, sachant en cacher d’autres lorsque la situation l’impose. C’est le côté lunaire de l’homme qui aime opérer dans l’ombre. Il peut devenir cassant lorsqu’il s’estime victime de clichés, accusant ainsi de «paresse journalistique» les médias qui le disent «trop lisse».
RESEAUX
P.-Y. M. C’est surtout depuis son accession au Gouvernement vaudois que Pierre-Yves Maillard a développé sa collaboration avec la droite, une droite incarnée par des hommes: Pascal Broulis bien sûr, mais aussi feu Jean-Claude Mermoud. Au-delà des frontières cantonales, l’homme convainc aussi bien les socialistes Jacqueline Fehr et Hans- Jürg Fehr que les UDC Yvan Perrin et Toni Bortoluzzi. Les parlementaires UDC, plus souvent issus de milieux modestes ou paysans que dans les autres partis, se sentent proches de l’homme Maillard. Enfin, les directeurs cantonaux de la Santé – dont il préside la conférence depuis 2008 – apprécient son travail presque unanimement. Cela dit, son allemand lacunaire le handicape en Suisse alémanique.
A. B. Le Fribourgeois a de tout temps soigné trois types de réseaux. Alors qu’il était encore haut comme trois pommes, ses parents l’ont intégré dans le tissu associatif de la région, en tant que chanteur et athlète. Plus surprenant pour un socialiste: Alain Berset dispose aussi d’un réseau parmi les patrons de PME, qu’il a parfois convaincus de voter contre la réforme des entreprises en 2008. Mais c’est sous la Coupole qu’il est le plus à l’aise. Son style plaît au Conseil des Etats, où le PDC Urs Schwaller, le PLR Dick Marty et même l’UDC This Jenny l’encensent. C’est aussi un des rares sénateurs que l’on voit souvent dans la salle du Conseil national. Son allemand est correct, toutefois moins bon que celui de Levrat.
LE VERBE
P.-Y. M. Maillard a le verbe facile, c’est le moins qu’on puisse dire. Il parle au coeur et aux tripes, il fait vibrer les foules et sait énoncer simplement la complexité du monde. «Quand il parle du dossier de la santé, j’ai soudain l’impression de tout comprendre», nous confiait ce retraité. Mais il a aussi le verbe long. «C’est un peu notre Fidel Castro», sourit une camarade. Dans sa fièvre de convaincre, il ne sait pas toujours s’arrêter. Et pointe souvent un doigt accusateur.
A. B. Excellent rhétoricien, Alain Berset peut tenir sur un débat d’une heure comme sur une brève interview dont on ne retiendra qu’une citation de dix à quinze secondes. Il sait résumer sa pensée comme il sait la développer. Comme il ne fait jamais dans l’émotion, il n’est pas un tribun capable d’enflammer les foules ni même les camarades. Son ton reste assez monocorde, desservi par un très léger défaut de prononciation. Et par des tics de langage du genre: «Il ne vous aura pas échappé que…»
ALAIN BERSET UN CÉRÉBRAL RESTANT ZEN, QUI PRÉFÈRE LE COMBAT AU FLEURET PLUTÔT QU’AU SABRE.
PIERRE-YVES MAILLARD UN DÉCIDEUR, FONCEUR, ENGAGÉ, IMPULSIF AUSSI. IL AIME À SOULIGNER QUE L’HISTOIRE LUI A DONNÉ RAISON.
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