DIX VILLES - SPECIAL USA
Le Far West fait toujours recette

Par ISABELLE FALCONNIER MONTANA - Mis en ligne le 04.10.2012 à 11:32

GO WEST. Avec 11 millions de visiteurs en 2011, le Montana incarne le dernier endroit où le mythe américain se vit au quotidien. Reportage dans le berceau de la conquête de l’Ouest.

L’ Interstate 90 traverse le Montana de Billings à Missoula. Elle longe la ligne de chemin de fer, qui était là bien avant la route. Régulièrement, la voiture dépasse des trains de marchandises grinçant dont on ne voit pas la fin. Le ciel est embrumé par les incendies de forêt qui troublent l’été sec et chaud. A la fin des années 80, l’écrivain-rancher de Missoula Pete Fromm publiait Indian Creek: un hiver au cœur de Rocheuses, racontant un hiver passé seul au fin fond du Montana et s’ouvrant sur la phrase suivante: «De la mi-octobre à la mi-juin, j’allais être responsable de deux millions et demi d’œufs de saumon implantés dans un bras entre deux rivières. La route la plus proche se trouvait à quarante miles, l’être humain le plus proche à soixante miles. Si j’étais intéressé, précisa-t-il, je n’aurais que deux semaines pour me préparer. J’entendais de moins en moins ce qu’il disait. Tout me semblait parfait. J’allais enfin découvrir le monde sauvage.» Indian Creek est devenu un livre culte aux Etats-Unis et aujourd’hui encore – surtout aujourd’hui – des parcours sont organisés pour retrouver les lieux où se sont déroulés les faits qu’il relate et que les touristes visitent... en été.

1ER JOUR. CHICO HOT SPRINGS

Mike Art a acheté les Chico Hot Springs en 1973, nichées dans la Paradise Valley entre Livingston et le parc national de Yellowstone, sans le dire à sa femme. Elle était furieuse lorsqu’elle a vu l’endroit, un lieu mythique certes, ouvert en 1897, une source d’eau chaude intarissable mais en ruine alors. Aujourd’hui les Chico Hot Springs, leurs chambres confortables et rétro, leur restaurant gastronomique servant bison et saumon de la rivière, leur saloon, ne désemplissent pas. Cinquante mariages sont célébrés chaque année sur la prairie. «Le Montana était encore à découvrir dans les années 70, raconte Eve. Notre vallée a assisté à l’arrivée des people cherchant la tranquillité. Peter Fonda, Jim Harrison, Steve Mc Queen, Jeff Bridges, Thomas McGuane ou Richard Brautigan, jusqu’au chanteur John Mayer cette année. L’endroit est devenu bobo, des gated communities se sont construites pour des résidents comme Bill Gates ou Justin Timberlake qui se sentent protégés.

«Si les prix ont flambé dans les années 80, la crise de 2008 a fait une remise à niveau bienvenue.» L’endroit est hanté par le fantôme de l’ancienne propriétaire, Miss Knowles, qui apparaît les soirs de pleine lune par la fenêtre de son ancienne chambre à coucher. Eve lui parle souvent, s’installant sur la chaise à bascule qui lui appartenait. «Elle veut juste s’assurer que l’oeuvre de sa vie soit en de bonnes mains.»

2EME JOUR. YELLOWSTONE

A cheval entre le Wyoming, le Montana et l’Idaho, Yellowstone est le plus ancien parc national du monde. Trois millions de personnes y passent chaque année deux jours en moyenne. On roule au pas sur les 235 kilomètres de la Grand Loop Road en forme de «8». Pick-up, trailers ou mobile homes pilent sur les freins dès qu’une biche ou un ours apparaît au loin, au grand dam des ranchers qui passent leur temps à régler la circulation.

Chaque année, 90 des 4000 bisons du parc meurent percutés par une voiture. La Great Falls Tribune raconte la disparition d’un jeune homme de 19 ans du Michigan, engagé pour un job d’été dans un hôtel du Lake McDonald et jamais revenu d’une marche dans Glacier National Park, plus au nord. Interrogé, son père dit que tel était son destin, retrouver son unique amour, «the outdoors». Sa professeure de lycée se souvient qu’il parlait souvent d’explorer l’Ouest, que c’était un rite de passage, qu’il voulait «se libérer de nos conventions». En 2011, 11 millions de visiteurs sont venus au Montana, soit 3% de plus que l’année d’avant. Le budget de l’office du tourisme est 22% plus bas que celui de la moyenne nationale et pourtant, chaque dollar investi en publicité rapporte 157 dollars en dépenses touristiques sur place.

3EME JOUR. NINE QUARTER CIRCLE RANCH

Entre la sortie ouest de Yellowstone et la station de montagne Big Sky, au bout d’une longue piste, le Nine Quarter Circle Ranch, construit en 1900, propriété de la famille Kelsey – Kim, Kelly, Konnor, Kameron, Kyleen et le chien Kowboy – accueille des hôtes depuis 1945. Les cabanes n’ont pas de clé, on laisse ouvert en partant faire de la pêche à la mouche ou du cheval sur l’un des cent appaloosas. Les repas se prennent tous ensemble, petit-déjeuner œufs-saucisses-porridge à 7 h, souper à 18 h 30. Dans la salle à manger, des tableaux avec les noms des familles qui reviennent année après année.

John, solide septuagénaire, regarde la catégorie «20-35 ans» d’ancienneté. Il arrivait enfant au Nine Quarter Circle Ranch avec ses parents, maintenant il y vient avec sa femme, sa fille adulte, son beau-fils et leurs enfants. «Mes petits-enfants adorent cet endroit autant que je l’aimais enfant. C’est incroyable.» Neil est cadre dans une banque à Londres. A l’âge de 10 ans, il a lu Black Elk Speaks, de John Neihardt, qui raconte la vie d’un chef sioux. Depuis, il rêve que lui aussi est un Indien et passe tous ses étés ici.

La semaine dernière, un frère et une sœur sont revenus pour le 15e été. Leur mère, décédée, avait demandé que ses cendres soient répandues sur la colline au-dessus du ranch. «Les clients ont vu mon mari grandir, explique Kelly. Notre secret est de créer des liens avec eux. Et comme il n’y a ni téléphone, ni télévision, ni distraction autre que les activités du ranch, les familles passent du temps ensemble à jouer, à parler, ce qu’ils n’ont pas le temps de faire chez eux.» Le soir, on n’entend plus rien d’autre que la rivière qui coule au milieu de la vallée, et les lapins qui batifolent dans la pénombre. Sur la véranda de leur chalet, emmitouflés dans des couvertures sur les chaises à bascule, les couples sirotent un dernier verre.

4EME JOUR. VIRGINIA CITY

En 1863, une poignée de chercheurs d’or trouvent des pépites dans un ruisseau qu’ils nomment Alder Creek. En 1864, Virginia City compte 10 000 habitants. Elue capitale, on y trouve le premier journal du Montana, la première école primaire, la première société d’histoire. En 1874, le filon s’est tari et ne restent que 800 habitants. La ville se fige dans le temps. En 1945, un collectionneur achète tous les bâtiments. A sa mort, en 1978, son fils vend le tout pour 6,5 millions de dollars à l’Etat du Montana.

En longeant les façades en trompe-l’oeil comme sorties d’un décor de film, on ne sait dire quels magasins sont anciens, boutiques de corsets ou jouets recouverts d’une pellicule de poussière, et lesquels sont réels, vendant souvenirs, bonbons et Stetson. Une cinquantaine de personnes y habitent à l’année. Kate est archéologue et New-Yorkaise. Venue pour six mois, elle habite depuis quatre ans à Virginia City. «Je n’arrive pas à quitter cet endroit bizarre!» Son amie Lily est taxidermiste. Elle fait «de tout», des serpents, des ours, parfois des girafes ramenées de parties de chasse en Afrique. Des centaines de visiteurs sont attendus pour le grand bal historique du samedi suivant. Une partie logera au Fairweather Inn, lits d’époque, salles de bains à l’étage. Un hôtel hanté par le fantôme d’une infirmière qui regarderait les clients dormir. «Nos hôtes sont effrayés lorsqu’ils entendent les histoires, mais déçus s’ils ne voient pas de fantômes», rigole la réceptionniste. Virginia City attire les parapsychologues de tout le pays. «C’est un endroit spécial, explique l’historienne Ellen Baumler. Notamment à cause de son passé violent. Rien qu’en six mois, en 1863, 198 personnes ont été assassinées.»

Ellen a publié trois recueils d’histoires de fantômes et mène des Virginia City ghost tours. «C’est une bonne porte d’entrée sur l’histoire. Ces anecdotes en disent long sur la manière dont les gens vivaient. Et aident les vivants.» Un jour, une femme qui se sentait mal dans sa salle de bains lui a demandé de faire des recherches sur sa maison. Ellen a découvert qu’une femme s’était suicidée dans la baignoire en 1923.

5EME JOUR. HELENA

En remontant vers le nord, l’Interstate 15 arrive à Helena, capitale actuelle et seule ville née de la ruée vers l’or n’ayant pas été abandonnée. En 1888, vingt ans après la découverte d’un filon d’or dans la rivière, quelque 50 millionnaires y vivaient, ce qui en faisait la ville la plus riche du monde. Dans l’ancienne Reeder’s Alley, une cabane de pionnier intacte. Au mur, un tableau représentant un bouquet de fleurs. De près, on distingue les cheveux qui le composent – lorsque les aventuriers quittaient leur foyer pour un destin incertain, leur femme coupait une mèche de cheveux de chaque enfant pour en fabriquer un objet.

Derrière son bureau, Marlee Iverson, responsable des ventes internationales de l’office du tourisme du Montana, a le sourire. Plus 3% de fréquentation l’an dernier. «Le Montana est facile à vendre. Hollywood nous a aidés magnifiquement, avec des films comme Au milieu coule une rivière ou L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux. C’est l’une des destinations favorites des Américains de toutes les couches sociales et des Européens en mal de grands espaces. Mais ils ne savent pas forcément ce qu’ils peuvent y faire. Les ranchs, le vélo, le trekking, la pêche, l’histoire: c’est ce que nous expliquons. Nous sommes l’Amérique réelle, pas un parc Disney. Quand on croise un homme habillé en veste jean et chapeau, c’est vraiment un cow-boy, il n’est pas déguisé. Nos visiteurs viennent autant pour la nature que pour la nostalgie, comprendre comment leurs ancêtres vivaient, retrouver le sentiment de La dernière frontière. Et en temps de crise, les gens retrouvent le chemin des parcs nationaux, qui ont un statut de dernier paradis terrestre dans une Amérique qui craint les terroristes. Sans compter qu’à l’international, avec le dollar bas, nous sommes attractifs!»

La cathédrale est la plus grande de l’Ouest, et ses vitraux superbes. L’homme qui a payé pour sa construction, un chercheur d’or anglais devenu riche après avoir patienté neuf ans avant de trouver un filon, est mort le lendemain de la messe d’inauguration. Veuf, il avait perdu sa fille unique à l’âge de 27 ans. Inconsolable, il a écrit son nom sur toutes les cloches de l’église, qui sonnent encore avant chaque messe.

Des histoires comme celle-ci, le Montana en regorge. A 20 kilomètres au nord de Helena, Marysville est une ville fantôme à moitié peuplée de résidents du week-end. L’église, abandonnée en 1934, tombait en ruine quand elle a été rachetée par un homme dont les grands-parents s’y étaient mariés. Il a restauré poutre après poutre. A sa mort en 1991, il a été enterré devant l’église.

6EME JOUR. FORT BENTON

Toujours plus au nord, au milieu de vastes plaines surnommées le Triangle d’or pour cause de records de récolte de blé, Fort Benton s’étale le long du fleuve Missouri. C’est là qu’est né le Montana, c’est là que sont nés les Etats-Unis. En 1805, Meriwether Lewis et William Clark, envoyés par le président Jefferson pour explorer l’Ouest et ouvrir une route commerciale vers le Pacifique, passent quelques jours à se demander quel bras de rivière suivre pour arriver à l’océan. L’American Fur Company établit ici la plus ancienne colonie permanente de l’Ouest. Dès 1860 et pendant vingt ans, les bateaux à vapeur naviguent sur le Missouri depuis Saint-Louis, faisait de Fort Benton une bourgade prospère et violente. On raconte encore comment Madame Moustache, patronne de bordel, brandit ses colts pour empêcher le débarquement d’un bateau porteur de la variole.Surplombant la rive, le Grand Union Hotel, solide old lady de briques rouges, était en 1880 l’hôtel le plus élégant entre Saint-Louis et Seattle, avec entrée séparée pour les dames leur évitant de passer par le saloon. Las. L’ouverture de la ligne de chemin de fer via Helena et la fin des bateaux à vapeur signent le déclin de Fort Benton. Cheryl Gagnon et son mari, nés dans le Montana mais longtemps établis à Hong Kong, l’ont racheté en 1995. Après quatre ans de travaux et des millions de dollars investis, le Grand Union a retrouvé sa splendeur nostalgique et chaleureuse. «C’est le plus ancien hôtel de la plus ancienne ville du Montana. Cela signifie beaucoup pour moi. J’ai eu envie de capturer cette tranche d’histoire.» Devant l’hôtel, la sculpture d’un grand chien: en 1936, Shep a suivi jusqu’au train son maître décédé, un berger dont la famille réclamait le corps. Pendant sept ans, devenu un héros national, Shep a attendu le retour de son maître, jusqu’à ce qu’il passe sous un train en 1942. Shep a inspiré Richard Gere pour son rôle dans Hachi, signé Lasse Hallström en 2009.

7EME JOUR. BILLINGS

Le septième jour, Dieu vit que ce qu’il avait créé était bien, et que les hommes avaient construit des cathédrales en forme de silos à grains pour ne pas mourir de faim durant l’hiver. Billings, la ville la plus peuplée du Montana, possède aussi le principal aéroport. La gazette du jour ne parle que du procès autour d’un drapeau américain vieux de cent ans que se disputent les membres d’un même clan indien, drapeau conférant à son possesseur des pouvoirs chamaniques, et du Montana State Horseshoe Tournament, compétition de lancer de fer à cheval qui a connu la veille un nombre record de participants. Les cow-boys et les Indiens, le film n’est pas fini.A côté de l’aéroport, un cimetière coincé entre le restaurant Applebee’s et le Pizza Hut. Boothill Cemetery a servi à enterrer les morts de la ville disparue de Coulson entre 1877 et 1882. Des morts par suicide, meurtre ou fièvre typhoïde. L’épouse du premier pasteur de la ville a composé quelques vers inscrits à l’entrée. «En mémoire de ceux qui ont ouvert la voie et nous ont montré notre Ouest. Ils sont couchés avec leurs bottes et leurs éperons. Héros de plus d’une chanson jamais chantée, ils ont vécu et sont morts quand l’Ouest était jeune.»

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