L'Hebdo;
1997-07-10 1939-1945: la guerre qu'ils ont vécue Le fils du général Guisan sous surveillance
Enquête Le général Guisan ne pardonna jamais aux hommes politiques leur méfiance envers son fils Henry, qu'il utilisait pour ses contacts «extérieurs». Guisan junior, pourtant, donna quelques sueurs froides au Conseil fédéral.
«L'Hebdo», cet été, replonge dans l'histoire. Encore? Oui, encore. Troublant nos consciences, réveillant les débats, l'attitude de la Suisse pendant la Deuxième Guerre mondiale ne cesse de poser des questions aux générations qui ne l'ont pas vécue, mais qui veulent aujourd'hui comprendre. Nous avons choisi d'y retourner à travers une série de portraits. Ceux de protagonistes, illustres ou méconnus, neutres ou engagés, à moins qu'ils aient été comme beaucoup d'autres: simplement ordinaires... Pour raconter la guerre telle qu'ils l'ont vécue, sans les rajouts de la légende, mais dans les contradictions et les doutes qui sont ceux du pays tout entier.
Pierre-André Stauffer
Henry Guisan, dit Gigi, ou encore Riquet. Au physique, un officier de charme, dents blanches, taille souple, le cheveu soigné, l'oeil luisant. Un personnage troublant, et même un peu trouble. Il évoluait aux confins des affaires et du renseignement. Un jouisseur, qui préférait l'instant radieux au mirage des biographies ronflantes. Tout le contraire de son père, le général, mais dorloté par lui, et à l'occasion sérieusement réprimandé. Des membres de l'état-major particulier du commandant en chef de l'armée furent à plusieurs reprises témoins de scènes où le général semonça son fils, parfois avec colère, à cause de bavardages imprudents ou, plus souvent, de quelque histoire de femmes ou d'argent, inlassablement répétée. Et cela, même après l'accession du fils au grade de colonel.
Riquet, c'est Henry le Petit, le double, mais en creux, du général. La patrie, il la sert sans doute, mais il pense avant tout à se servir lui-même, à sortir son épingle du jeu, comme le plus vulgaire des citoyens, sans savoir trop où il va. Le général a été vénéré comme le Père de la patrie, lui n'en était que le rejeton un peu paumé et ballotté par des événements qu'il comprenait assez mal. A l'image de la majorité du pays.
«Le général, en tant que père, était déchiré entre son devoir et ses sentiments», note l'historien argovien Willi Gautschi. Commandant du quartier général de l'armée, le colonel Oskar Wyss, qui eut longtemps Henry Guisan junior, alors jeune officier, sous ses ordres, confia un jour au capitaine Paul Meyer avoir été contraint de le mettre aux arrêts. «Son père et sa mère sont venus intercéder en sa faveur et m'ont demandé de le libérer.»
Gare aux espionnes
La police fait mieux que se méfier de Guisan junior, elle le surveille. Avec ce tombeur donjuanesque, on ne sait jamais. Une proie facile pour des espionnes en puissance. Une note du service de renseignements de la police cantonale zurichoise, datée du 3 mars 1944, parle de «Henri» Guisan, né le 13 février l899, domicilié à Lausanne, fils «des Herrn Generals», qui, deux fois au moins, a passé une nuit en gracieuse compagnie à l'Hôtel Schweizerhof à Zurich. D'abord avec une «danseuse de cabaret» d'origine française, ensuite avec une femme du monde, Madame W., autrefois citoyenne hollandaise et devenue Suissesse par mariage. Les deux dames sont soupçonnées d'espionnage, mais on ne trouvera jamais rien contre elles. Une autre note, datée celle-là du 24 juin de la même année, signale d'ailleurs qu'entre le colonel et Mme W., «ce serait l'idylle parfaite», donc sans arrière-pensée: ni Guisan ni sa nouvelle amie ne chercheraient à dissimuler leur liaison, Madame encore moins que Monsieur, le colonel ayant pour habitude, soit dit en passant, de «se moquer de ce que l'on peut penser de lui».
Pas de quoi fouetter un colonel, fût-il fils de général. Mais l'homme traîne derrière lui une réputation qui semble fort inquiéter le Ministère public, et accessoirement le Département militaire. Dans sa séance du 29 décembre 1942, le Conseil fédéral lui-même avait ajourné la promotion du lieutenant-colonel Guisan au grade de colonel, le temps d'apporter quelques «éclaircissements sur certains points», comme l'explique le procès-verbal. Encore une histoire de femmes.
En été 1942, le service de contre-espionnage avait eu connaissance des relations que le lieutenant-colonel Guisan entretenait avec Mme L., une Allemande dont Willi Gautschi dit qu'elle jouissait «d'une mauvaise réputation à Lausanne en raison de ses moeurs». Comme cette femme, elle aussi, avait été soupçonnée d'espionnage, une procédure cantonale d'interdiction de séjour avait été ouverte contre elle. Les résultats de la surveillance aboutirent au constat que «rien, en dehors de cette mauvaise réputation, ne pouvait être retenu à sa charge». Rendu attentif à ces circonstances particulières, Henry Guisan s'était aussitôt déclaré prêt à rompre, si bien que sa promotion put être confirmée le jour même.
L'incident serait sans doute passé inaperçu, si le père, jaloux de ses prérogatives de général et infatigablement occupé au bien de son fils, n'avait piqué la mouche. On surveillait son fils, et lui ne le savait pas. En quoi consistaient, bon Dieu, les «éclaircissements» demandés par le Conseil fédéral? Certes, Henry Guisan avait obtenu la promotion convoitée le jour même, n'empêche, il y avait ce maudit procès-verbal, avec ses phrases lourdes de sous-entendus. Insupportables. Elles portaient atteinte à la réputation du nouveau colonel et, en même temps, témoignaient de la méfiance du gouvernement envers les autorités militaires qui avaient proposé la nomination.
Le général s'adressa au conseiller fédéral Edouard von Steiger, chef du Département de justice et police, pour se plaindre de «la très regrettable décision du Conseil fédéral» et exigea de voir «les pièces sur lesquelles on s'était basé pour aboutir à une mesure aussi grave»... Von Steiger lui répondit qu'il n'était pas en mesure de lui donner satisfaction: «Comme nous ne vivons pas dans un Etat militaire, nous ne pouvons pas mettre ipso jure des documents ressortissant au domaine de la police des étrangers à disposition de l'armée.»
Sommé lui aussi de s'expliquer, Karl Kobelt, chef du Département militaire, refusa de révéler qui était intervenu au Conseil fédéral contre le colonel Guisan, concluant qu'«en un temps où la plus grande prudence est demandée au plus modeste des Confédérés dans la fréquentation de personnes étrangères (...) ce principe vaut à plus forte raison pour un officier supérieur de l'armée».
Vaudois et ennemis
L'affaire finit par se calmer, mais non l'animosité du général contre le conseiller fédéral Marcel Pilet-Golaz, chef du Département politique, qu'il avait immédiatement soupçonné d'être à l'origine de la décision d'ajournement. Pilet-Golaz, son vieil ennemi, qui, dit-on, surnomma Henri Guisan senior «le général des chamois». Epidermiquement incapables de s'entendre, les deux Vaudois, qui ne cessèrent d'intriguer l'un contre l'autre, en arrivèrent au fil des années à un tel point de détestation qu'ils ne se parlèrent quasiment plus. Pour l'historien saint-gallois Erwin Bucher, «il est même possible que l'incident de la promotion, qui blessa profondément le général, soit à l'origine d'une autre affaire, beaucoup plus sérieuse, dirigée celle-là contre Pilet-Golaz lui-même et orchestrée par le major Hans Hausamann», officier du service de renseignements et fondateur du fameux Bureau Ha.
Hans Hausamann, qui haïssait Pilet-Golaz et se considérait volontiers comme le protecteur du général, prétendit en février 1943 que le chef du Département politique aurait prêté la main à une tentative de paix séparée entre l'Allemagne et les Anglo-Américains, dans l'intention d'empêcher une nouvelle progression des armées soviétiques en Europe. Péché rédhibitoire contre la neutralité, qui eût coûté son ministère à Pilet-Golaz, comme il l'avait coûté au conseiller fédéral Hoffmann pendant la Première Guerre mondiale, si Hausamann avait pu produire les preuves qu'il promettait. La correspondance que Hausamann entretint avec le général sur cette affaire «éveille l'impression troublante, selon Willi Gautschi, que les deux hommes s'allièrent dans une conspiration destinée à faire tomber le conseiller fédéral Pilet-Golaz». Sans d'ailleurs y parvenir.
Pour Erwin Bucher, Hausamann, qui était doué d'un esprit «tordu», a sans doute voulu «profiter de l'occasion» pour venger l'affront fait au fils du général et gagner ainsi la confiance et l'affection du père. Les amours primesautières d'Henry Guisan junior auraient ainsi débouché sur une tentative de putsch.
Avant l'intervention de Pilet-Golaz au Conseil fédéral, le chef du Département militaire Karl Kobelt ne savait pas grand-chose de ce que l'on pouvait reprocher au fils Guisan. Curieux et inquiet, il s'était donc décidé à mener sa propre enquête. C'est à cette occasion qu'il apprit la participation du lieutenant-colonel Guisan à la livraison de baraques en bois aux Waffen-SS. Il tint à en informer le général: «A supposer que ce renseignement soit exact, je voudrais vous recommander de suggérer à votre fils de s'abstenir de telles négociations avec l'étranger, eu égard à la position de son père (...), même si l'on ne peut légalement rien avancer contre ce genre de commerce.»
L'histoire avait commencé en 1941. Guisan junior venait de faire la connaissance de l'homme d'affaires allemand et Hauptsturmführer SS Hans Wilhelm Eggen, qui s'était rendu en Suisse pour négocier la vente de deux mille baraques pour le front est, une affaire estimée à 22 millions de francs. Fondée à Lausanne par les financiers bâlois Rudolf Haenger, père et fils, des financiers de réputation douteuse, et l'industriel Ernst-Otto Knecht, la société Extroc SA devait assurer le lien avec le Cartel suisse du bois, qui travaillait déjà pour l'armée allemande. Subventionné par l'Etat au titre de l'économie de guerre, le cartel livrera des baraques jusqu'en 1944, y compris dans les camps de Dachau et d'Oranienburg, affirme Shiraga Elam, du magazine «Cash». Membre du conseil d'administration d'Extroc SA, Guisan junior participa au bénéfice pour 13 000 francs au moins. Il n'avait aucune qualification d'homme d'affaires, mais comme toutes les portes lui étaient ouvertes, il fut plutôt considéré comme «pièce de décoration», son nom pouvant se révéler utile «en fonction de certaines personnes», selon les propos qu'Ernst-Otto Knecht a rapportés à Willi Gautschi.
En 1941, Henry Guisan introduisit Eggen auprès de son ami le capitaine Paul Meyer, qui travaillait pour les renseignements suisses, tout en étant associé à l'entreprise Interkommerz AG de Zurich. Un espion et un homme d'affaires, comme Eggen. Paul Meyer a raconté les circonstances de cette première rencontre avec l'intermédiaire allemand: «Guisan me dit qu'Eggen entretenait de bons rapports avec Himmler, qu'il était sûrement intéressant pour notre service de renseignements.» C'est ce qu'a pensé le colonel Roger Masson, chef du service suisse de renseignements et supérieur de Paul Meyer. Une première rencontre fut organisée entre Eggen et Masson au Schweizerhof de Berne. Mais le Hauptsturmführer SS n'avait pas l'intention d'en rester là. Après avoir été à plusieurs reprises l'hôte de Paul Meyer dans son château thurgovien de Whosberg, Eggen, dont Guisan junior disait qu'«il avait rendu d'immenses services à la Suisse», organisa un rendez-vous entre Masson et son supérieur militaire, le Standartenführer Walter Schellenberg.
Une rencontre historique
Séduit par le général SS, Masson s'entremettra pour arranger lui-même, le 3 mars 1943, une rencontre historique, sur laquelle on n'a pas fini de polémiquer, entre son nouvel ami allemand et le général Guisan en personne. Tout cela à l'insu du Conseil fédéral, qui ne découvrit la vérité qu'après coup et sermonna le commandant de l'armée, coupable de se mêler un peu trop de politique extérieure et d'avoir donné sa bénédiction à une ligne de renseignements à très hauts risques. L'idée du général, comme de Masson, était de profiter des sympathies présumées de Schellenberg pour dissuader les faucons de Berlin d'envahir la Suisse.
Pour Willi Gautschi, «l'aspect le plus problématique de la ligne Masson-Schellenberg touchait à ses imbrications avec des affaires commerciales privées». L'officier d'état-major général et futur divisionnaire Max Waibel s'exprime sans équivoque à ce sujet: «Paul Meyer et son comparse Paul Holzach, officier de renseignements lui aussi et directeur d'Interkommerz, s'impliquèrent dans des transactions commerciales lucratives qui rapportèrent certainement plus à la Gestapo et aux SS qu'aux agents de Masson, lesquels, en outre, firent participer le fils du général à leurs affaires douteuses.» Pour le chef de l'état-major général Jakob Huber, il n'était pas exclu qu'Eggen et Schellenberg aient flairé la chute du IIIe Reich en 1943 déjà et tenté, «par le biais de relations adéquates», de faire leur «pelote en Suisse» pour s'y réfugier en temps utile.
Mort en 1990, Henry Guisan junior n'a pas laissé de descendance. Ingénieur agricole diplômé du Poly de Zurich, il a beaucoup voyagé dès la fin de la guerre, en Amérique latine surtout, terre d'asile des anciens nazis, où il a cherché sans grand succès à se spécialiser dans la recherche pétrolière. En juin 1945, malgré une ultime recommandation du général, le Conseil fédéral refusa le grade de brigadier au colonel Guisan. Il se méfiait de ces enfants un peu trop gâtés, et parfois naïfs, qui apparaissent souvent dans les époques troubles de l'histoire pour tenter d'en soutirer un profit personnel.
P.-A. S.
Février 1941. Le lieutenant-colonel Henry «junior» Guisan explique, au micro de Radio-Lausanne, le sens et les détails des courses d'estafettes et de patrouilles militaires organisées à Château-d'OEx
En famille. Le fils Henry (en haut à dr.) aux côtés de son père qui l'a toujours protégé, conseillé et souvent sermonné sur ses écarts de conduite
1960. Le colonel Guisan aux obsèques du général Guisan
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