ECONOMIE
Le franc, un refuge qui affiche complet

Par PHILIPPE LE BÉ - Mis en ligne le 21.12.2011 à 14:33

Le sort de l’économie suisse, au cours de ces prochains mois, sera très dépendant du cours du franc, valeur refuge toujours trop forte. Efficace aujourd’hui pour contenir la flambée de sa devise, la BNS le sera-t-elle encore demain?

L’économie suisse, qui vit sur un petit nuage de prospérité de plus en plus troué, a les yeux braqués sur son bien trop cher franc: descendratil enfin de sa stratosphère en 2012, offrant des ballons d’oxygène à une industrie d’exportation qui commence à s’asphyxier? «Au-dessous de 1 fr. 30 pour un euro, c’est inacceptable aux yeux des industriels», constate Stéphane Garelli, professeur d’économie à l’IMD et à l’Université de Lausanne. «Le taux de change devrait se situer entre 1,45 et 1,50», renchérit Daniel Lampart, économiste en chef à l’Union syndicale suisse (USS). En cette fin d’année 2011, on en est encore bien loin. L’euro navigue toujours autour de 1 fr. 23. Et ce n’est pas le seizième sommet européen de la dernière chance depuis 2009, achevé le 9 décembre dernier à Bruxelles, qui suffira à éteindre l’incendie provoqué sur le Vieux Continent par la crise des dettes souveraines. Impatients par nature, les marchés sont avides de résultats rapides. Les voeux d’un franc moins fort seraient-ils donc vains?

Depuis que la Banque nationale suisse (BNS) a fixé un cours plancher de 1 fr. 20 pour un euro le 6 septembre 2011, se disant prête à «acheter des devises en quantités illimitées», la gardienne du franc a apparemment réussi à dissuader tout assaut dévastateur. «Pour contrer la BNS, les spéculateurs devraient engager des dizaines de milliards de francs, sans du tout être sûrs de gagner, constate l’économiste Jean-Pierre Ghelfi, président de la Banque cantonale neuchâteloise. Or les gérants de fonds de pension, qui eux aussi ont des comptes à rendre, ne peuvent se planter!»

Dépression? La BNS semble jusqu’ici réussir son pari. Mais à quel prix? Il est à ce jour fort difficile d’évaluer les sommes qu’elle a dépensées pour maintenir le taux de change au-dessus de 1 fr. 20 pour un euro. Entre mars 2009 et mai 2010, elle avait dû dépenser quelque 200 milliards de francs pour freiner la réévaluation de la monnaie helvétique sur le marché des devises. Sergio Rossi, professeur d’économie à l’Université de Fribourg, redoute qu’une émission illimitée de francs par la BNS à cet effet n’entraîne une forte augmentation des crédits bancaires en Suisse. Une grande partie de ces derniers serait utilisée pour acheter des immeubles, engendrant une flambée des prix suivie d’une hausse des taux hypothécaires pour enrayer la surchauffe immobilière. Toutefois, dans l’immédiat, ce n’est pas vraiment le spectre de l’inflation mais plutôt celui d’une dépression avec une baisse des prix qui hante les esprits. «Le 1er trimestre 2012 sera très mauvais, le second très incertain», estime Stéphane Garelli.

 

«LA BNS NE PEUT DÉFENDRE UN EURO À 1 FR.30.»
Jean-Pierre Ghelfi, président de la BCN

 

Quelle est la marge de manoeuvre de la banque centrale helvétique? Elle pourrait procéder par paliers progressifs, fixant une limite de conversion à 1,25, puis à 1,30, et ainsi de suite. C’est l’intuition de Stéphane Garelli promptement gelée par Jean-Pierre Ghelfi, qui estime que «la BNS ne sera pas en mesure de défendre un euro à 1 fr. 30». Et quand bien même elle le pourrait, «elle ne résoudra pas les problèmes des exportateurs suisses, poursuit Sergio Rossi. Ces derniers ne pourront plus vendre leurs produits et services comme auparavant à des acheteurs européens plongés dans l’austérité.»

Mesures draconiennes. Reste donc à invoquer les dieux pour leur clémence; ou, plus efficacement, à mettre en place certaines mesures de contrainte, comme «la suppression provisoire de la convertibilité totale du franc», ainsi que le suggère Daniel Lampart. Moins radicalement, Sergio Rossi prévoit d’introduire une taxe sur les achats de francs à caractère purement spéculatif, sans aucun lien avec les exportations de produits helvétiques. «Si 5 centimes avaient été prélevés sur chaque tranche de 100 francs achetés sur le marché des changes en 2011, quelque 5 milliards de francs auraient été récoltés par cette taxe, dont une partie aurait pu être versée dans un fonds destiné à aider les entreprises suisses en difficulté, en contrepartie de leur transition vers les énergies renouvelables.» Utopie? L’UE parle désormais ouvertement d’une sorte de «taxe Tobin» sur les transactions financières. La proposition du professeur Rossi va dans ce sens. A la faveur d’un nouveau séisme financier, l’idée fera peut-être son chemin planétaire.

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