«Mais c’est quoi Facebook?» La question qu’a dû se poser le vieux dictateur égyptien dans ses derniers jours au palais hante tous les pouvoirs totalitaires. L’internet ne fait pas l’histoire mais il lui fournit un ferment nouveau.
Les nombreux blogs critiques qui jusquelà ne pouvaient être lus qu’à l’étranger sont soudain accessibles dans l’île.
L’autre bonne nouvelle, c’est que les internautes, ces temps-ci, marquent des points face aux diverses polices de la Toile chargées de fermer les fenêtres présumées dangereuses.
Après les révolutions tunisienne et égyptienne, les dirigeants arabes, pris d’effroi, ont tenté ici et là de bloquer l’accès aux réseaux sociaux. Ils ont pu le faire pendant quelques jours seulement: la pression des utilisateurs est devenue trop grande pour que le barrage tienne sur la durée.
Ainsi, en Syrie, on accède à nouveau librement à la Toile. Le pouvoir tente une autre tactique: faire peur. Il vient de faire condamner une toute jeune blogueuse, Tal Al-Mallouhi, à cinq ans de prison pour «divulgation d’informations à un Etat étranger». Son ordinateur saisi par la police contenait pourtant plus de poèmes et de photos entre amis que de textes politiques.
En Chine, pendant les événements nordafricains, qui tapait «Tunisie» ou «Egypte» sur la page d‘actualités de Google était informé qu’«aucun document ne correspond au terme spécifié»! Mais rien n’y fait. Dans le monde entier, dès qu’ils savent lire et écrire, les jeunes ont la tête dans cet espace sans frontières.
Leur fringale d’échanges déborde les gardiens de vérités officielles. Même en Iran, Facebook et Youtube sont encore à portée de souris, alors même que les policiers matraquent à nouveau de courageux manifestants.
A Cuba, le gouvernement a jusqu’à maintenant freiné des quatre fers. Un million de Cubains seulement peuvent se brancher à la maison, quant aux internet-cafés, ils sont rares et chers. De surcroît l’accès est limité à une sorte d’intranet officiel qui permet seulement l’envoi de mails et la consultation de sites choisis.
Or stupeur… ces derniers jours, le blocage a été levé. Les nombreux blogs critiques, qui jusque-là ne pouvaient être lus qu’à l’étranger, sont soudain accessibles dans l’île. On connaît celui de la célèbre Yoani Sanchez 1, talentueuse chroniqueuse de la vie quotidienne.
Mais il y en a des dizaines d’autres, regroupés sur un site d’accueil réservé aux textes et photos de Cubains vivant à Cuba 2. Ces pages sont d’une qualité époustouflante: nulle rhétorique ampoulée, des mots vrais, souvent poétiques même. Du vécu.
Que s’est-il passé? L’ouverture a coïncidé avec la tenue d’une «foire informatique» à La Havane où des entreprises locales tentaient de faire connaître leurs inventions au niveau international 3. Plutôt piquant dans «l’île des déconnectés», comme dit Yoani Sanchez, où les ordinateurs des particuliers restent «autistes». Une faveur momentanée? Peut-être pas… Le pouvoir aurait-il compris la nécessité d’une soupape libre? Possible.
Car le musée tropical du communisme se lézarde et ses dirigeants, depuis quelques mois, disent vouloir le réformer de fond en comble. Le jeune frère de Fidel au pouvoir, Raoul Castro – 80 ans tout de même! –, a reconnu les échecs du système, le fléau de la bureaucratie, l’impasse économique.
Il propose de fermer ou d’amaigrir des entreprises publiques, ce qui privera d’emploi un demi-million de personnes… Il les incite à se mettre à leur propre compte! La blogueuse Yoani Sanchez, à la dent pourtant si dure, trouve les débuts de l’opération «encourageants»: 70 000 Cubains ont d’ores et déjà demandé une licence de petit entrepreneur privé: cafetiers, réparateurs de souliers ou de frigos, coiffeurs, vendeurs de ceci ou de cela… «Nous avons commencé, écrit-elle, à retrouver des saveurs perdues.»
Ce chamboulement dicté d’en haut se heurte cependant à l’héritage d’un demi-siècle de discours et de pratiques communistes. L’inertie est immense. La méfiance aussi.
Il est plausible que l’aile réformiste de l’appareil d’Etat, en conflit permanent avec les tenants du conservatisme, cherche à faire bouger l’édifice social en entrouvrant un espace à la parole libre. En marge des médias paléontologiques qui rabâchent les mêmes slogans depuis des décennies.
Le frisson cybernétique qui s’est emparé de la planète nous vaudra encore bien des surprises. Il n’a pas fini d’ébouriffer nos idées reçues.
1 www.desdecuba.com/generaciony/ 2 www.vocescubanas.com 3 www.informaticahabana.cu/es/inicio
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