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Par Julien Burri - Mis en ligne le 31.10.2012 à 11:18 |
C’est un homme qui observe ce qui est proche de lui, mais qui voit loin. Bertil Galland a don de double vue. Son métier de journaliste (pour 24 heures, Le Nouveau Quotidien, L’Hebdo) l’a conduit à parcourir la planète. C’est de loin que ce polyglotte a appris à voir la Suisse. Celui qui a dirigé L’Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud de 1970 à 1987 a été un éditeur majeur (aux Cahiers de la Renaissance vaudoise, puis aux Editions Bertil Galland). A 81 ans, il continue à aider l’identité romande à se façonner. Son dernier projet, la collection du Savoir suisse, dont il préside le comité d’édition, fête ses 10 ans. Ces livres de poche traitant des sujets historiques, politiques ou artistiques qui agitent la Suisse, écrits par des experts, rencontrent le succès. L’aboutissement d’une vie passée à transmettre le savoir d’ici avec passion, en s’inspirant de ce qui se fait de mieux ailleurs. Pourquoi avoir créé le Savoir suisse il y a dix ans? Nous avons un incroyable vivier de chercheurs dans nos universités! Mais j’avais peur que ce milieu se referme sur luimême. Je voulais qu’on sorte du jargon, pour être lus par le plus grand nombre, avec des livres exigeants. Le plus bel exemple est l’ouvrage de Justin Favrod, Les Burgondes, un royaume oublié au cœur de l’Europe, un des plus vendus de la collection. (Nous en sommes à la quatrième édition!) La thèse de Favrod était fantastique, elle faisait progresser nos connaissances. Pourtant, combien de gens l’avaient lue?
«L’ISLANDE A JOUÉ UN GRAND RÔLE. CE PAYS FOU DE LITTÉRATURE EST DEVENU UN MODÈLE.»Bertil Galland
Vous ne faites pas que publier les livres, vous les «éditez», comme on l’entend aux Etats-Unis. Je préside un comité de bénévoles, des universitaires et des journalistes, qui mettent leurs talents en commun. Nous demandons des textes à des experts. Sur ces 88 titres, j’en ai accompagné 80. Je les ai lus chacun trois fois en aidant les auteurs à les retravailler. Il faut entrer de plain-pied dans le sujet, être pédagogue, mais d’une manière journalistique. L’editing se pratique chez tous les éditeurs américains, mais encore trop peu chez nous. Vous avez appris à voir la Suisse depuis la Suède, pays de votre mère. Comment vos parents se sont-ils rencontrés? Ils se sont connus à Leysin, où je suis né. Mon père, médecin, travaillait dans un sanatorium. Il soignait un adolescent suédois, qui était accompagné de sa tante, célibataire... Dans mon enfance, j’ai grandi avec un père malade, souffrant d’une néphrite. Il a mis dix ans à mourir. Je le rasais, je m’occupais de lui. Il est décédé lorsque j’avais 15 ans. C’est ma mère qui s’occupait de mon éducation. J’avais 4 ans lorsque je l’ai accompagnée pour la première fois en Suède. Je me souviens de son angoisse, lorsque nous avons traversé l’Allemagne hitlérienne. Des foules de partisans dans les gares. En Suède, j’ai oublié le français. Le Nord était lié pour moi à des idées d’exploration, de glace, de forêts, de Vikings audacieux... C’est aussi dans le Nord, pendant vos voyages ultérieurs, que naîtra la conviction qu’il fallait une nouvelle maison d’édition suisse romande, pour publier les romanciers locaux. De ce point de vue, c’est l’Islande qui a joué un grand rôle dans ma vie. Ce pays fou de littérature et de poésie est devenu un modèle. Lorsque vous allez chez le coiffeur là-bas, il vous parle du livre de poèmes qu’il vient d’écrire! En Suisse romande, on était bien plus nombreux, mais terriblement complexé vis-à-vis de Pa r i s . On se demandait comment faire pour exister culturellement… Moi, je ricanais, pensant à l’exemple islandais. Je savais que nous pouvions beaucoup. Tout ce que j’ai créé avec des écrivains, c’était pour leur donner une dignité, avec une visée européenne. Bille, Chappaz, Mercanton, Rivaz, Bouvier, ne trouvaient pas d’éditeur! Je suis heureux de voir qu’ils figurent aujourd’hui dans le Petit Larousse. Farouchement attaché à la souveraineté des cantons suisses, vous étiez pourtant très europhile. L’êtes-vous toujours? C’est un immense privilège pour la Suisse d’avoir des gouvernements cantonaux. Si nous avions uniquement un gouvernement centralisé, nous serions dominés par la Suisse alémanique. Cela dit, l’Europe est aussi un impératif fondamental. Jean Monnet, Robert Schuman et les autres pères fondateurs sont parvenus à imprégner dans les esprits l’idée que la guerre n’est pas une solution. Du jamais vu. On peut dire tout ce qu’on veut contre la bureaucratie européenne, qui peut être complètement ridicule parfois. Mais n’oublions pas ce que l’Europe a apporté. Je ne suis pas sûr que dans dix ans, les mouvements nationalistes n’auront pas recréé un climat propice à la guerre. L’attribution du prix Nobel de la paix était une bonne initiative. C’était le moment de se recentrer sur l’essentiel. Pourtant, la Suisse n’en fait pas partie. Et la crise financière montre une Europe qui peine à s’accorder... On a manqué de courage. Nous étions infiniment plus armés que les Finlandais, par exemple, avec notre trilinguisme et notre tradition du fédéralisme, pour faire notre chemin dans cette Europe unie. Nous aurions pu y jouer un rôle important, comme le Luxembourg... Quant à la crise de l’euro, je suis plutôt surpris en bien. Des décisions sont prises par vingt-sept ministres. Dans le brouhaha, certes, mais on y arrive. L’Europe avance pas à pas. Franchement, dans votre jeunesse, vous n’aimiez pas tellement la Suisse… J’ai senti peser le côté petit bourgeois de l’enseignement vaudois de l’époque. Je n’étais pas contre la Suisse, je l’ai comprise petit à petit. J’aimais la Suisse sauvage. La poésie était liée pour moi au vagabondage. Avant de connaître la poésie de Gustave Roud, je marchais dans la campagne avec un sentiment d’exaltation extraordinaire. Je n’aimais pas suivre la même voie que les autres. Or l’enseignement, au gymnase de la Cité, puis à la faculté des lettres, fonctionnait en circuit fermé. Mon professeur d’allemand, Jacques Mercanton, était un grand écrivain mais un mauvais professeur. Heureusement, j’ai pu bénéficier de l’enseignement de l’helléniste André Bonnard. Plus tard, c’est Marcel Regamey, qui vous a «ancré» dans le canton de Vaud. Pourquoi cet avocat, fondateur du mouvement nationaliste de la Ligue vaudoise en 1933, est devenu votre «père de substitution»? Il avait 50 ans, moi 20. Il nous montrait l’intérêt d’un Pays de Vaud reconnu comme patrie. Grâce à lui, je me suis dit: j’appartiens à quelque chose. On se réunissait autour de lui chaque semaine, pour lire tout ce qui était publié: théologie, histoire, littérature… C’était extraordinaire, il était d’une intelligence supérieure. D’un certain point de vue, il était mon antipode absolu. Il n’y avait pas plus sédentaire que lui! Et pourtant, nous étions amis. Il avait aussi une préoccupation sociale, la volonté de reconnaître la réalité humaine des entreprises. J’ai moi-même travaillé pendant huit ans comme secrétaire de la Fédération vaudoise des ouvriers. La Ligue vaudoise était très à droite, on a même parlé de fascisme… Des propos antisémites de Regamey ont refait surface... Les gens ne connaissent rien et simplifient les choses. Nous étions hors parti. Nous invitions tous ceux qui proposaient des choses intéressantes, d’où qu’ils viennent. Nous avons même soutenu des candidatures de parlementaires socialistes! Avant la guerre, Regamey avait fait une prévention contre les Juifs, c’est vrai. Son père était boucher à Lausanne. Il avait mal vécu l’arrivée des grands magasins, perçue comme une «irruption juive», avec une nouvelle façon de faire du commerce. Mais moi, je l’ai rencontré après la guerre. Ces discourslà n’étaient plus possibles. C’est à cause de la publication de «Carabas», de Jacques Chessex, aux Cahiers de la Renaissance vaudoise, maison d’édition fondée par Marcel Regamey, que ce deuxième père rompra avec vous? Regamey a accepté que je publie Anne Cuneo, qui était plutôt trotskiste, ou le maoïste Lorenzo Pestelli... Mais le Carabas de Chessex allait trop loin pour lui. Le personnage de ce roman va trouver une fille à la Palud, à Lausanne. Elle lui urine sur le visage. Bien sûr, c’est horrible. Mais c’est d’une métaphysique impeccable: c’est à ce moment-là, alors qu’il est au plus bas, qu’il voit Dieu. L’excès dans la dégradation devient une voie pour atteindre le sacré. Mon argumentation n’a pas convaincu Regamey (sourire)! J’ai été traîné dans la boue et expulsé de la Ligue vaudoise.
«CHESSEX A MANIPULÉ LA POSITION DES PAYERNOIS, IL A FAIT PREUVE D’OPPORTUNISME.»Bertil Galland
Plus récemment, un autre livre de Chessex a donné une image peu reluisante de votre mentor... Je suis toujours ami de Chessex, de manière posthume. Mais j’ai eu des problèmes avec «Un juif pour l’exemple» (ce roman basé sur un fait divers, l’assassinat d’un commerçant juif, à Payerne, en 1942, par des Suisses, ndrl): Chessex savait très bien que cet assassinat avait fait horreur à Regamey. Mais dans son roman, il présente la Ligue vaudoise de façon affreuse et laisse entendre qu’elle a pu influencer ce crime. Pour se donner le beau rôle aux yeux de son lectorat parisien, Chessex a transformé cette affaire et manipulé la position des Payernois. Il a fait preuve d’opportunisme. Lorsqu’il a disparu, en 2009, personne n’a témoigné de ce côté sombre. Vous-même êtes resté discret. Des témoignages existent, ou existeront. Je suis certain qu’ils sortiront un jour et éclaireront cet écrivain majeur. Comment voyez-vous la littérature romande aujourd’hui? Il y a des hauts et des bas dans les arts. Imaginez l’époque où nous avions en même temps Roud, Chappaz, Rivaz, Bille, Jaccottet… C’était extraordinaire. Cette floraison a permis de faire connaître la littérature romande. Avant les années 70 et la reconnaissance internationale, les journaux locaux n’en parlaient pas dans leurs pages culturelles! Il se déploie aujourd’hui une activité extraordinaire pour mettre en valeur notre patrimoine, pensez au chantier Ramuz! Et la littérature vivante? Nous serions, selon vous, dans une période creuse? Il me semble que les Romands se distinguent davantage dans le cinéma en ce moment: pensez à Bron, à Melgar, à Meier. Journaliste, vous avez été de l’aventure du «Nouveau Quotidien», travaillé pour «24 heures», pour «L’Hebdo»... Comment voyez-vous les mutations de la presse? Il y a une crise partout. Newsweek disparaît dans sa version papier aux Etats-Unis! Cela me fait peur. Comment analyser les problèmes p o l i t i q u e s e n quelques secondes sur l’internet? Nous allons vers un abêtissement collectif terrifiant. Heureusement, les magazines politiques et économiques en français tirent leur épingle du jeu. Vous n’envisagez donc pas d’arrêter de publier le Savoir suisse en version papier, même à l’heure de l’internet et des liseuses? Je travaille en réseau, depuis la Bourgogne, où j’habite. Mais le livre est irremplaçable. Vous pouvez mettre tout ce que vous voulez sur la Toile. C’est un fatras. Sur l’internet, nous sommes des chasseurs à l’affût, nous tombons parfois sur des choses géniales mais sans savoir si c’est du lard ou du cochon. Alors que le livre, lui, reste. Signé et assumé.
PROFIL - BERTIL GALLAND Né à Leysin en 1931, il parle une dizaine de langues. Fondateur de la revue Ecriture, du prix Georges-Nicole, de la collection CH et de la série Plans-Fixes, il a dirigé les Cahiers de la Renaissance vaudoise (1960-1971), L’Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud (1970-1987) et les Editions Bertil Galland (1971-1983). En 2002, il a créé la collection Le savoir suisse. |









