L’été dernier, au Centre Pompidou de Paris, il fallait chaque jour entre 3 et 5 heures de queue pour accéder à une cabine photographique automatique. Conçue par l’artiste JR, celle-ci permettait d’obtenir gratuitement des autoportraits géants dont les visiteurs disposaient ensuite à leur guise. Qu’il s’agisse de l’épingler dans leur chambre, de la coller dans la rue ou de monter une action collective avec d’autres personnes photographiées par la machine. Un exemple parmi d’autres de la fascination exercée depuis 1925, année de son brevet aux Etats-Unis par un inventeur d’origine russe, par le photomaton. Ou plutôt faudrait-il écrire Photomaton, puisqu’il s’agit d’une marque utilisée comme nom générique, comme fermeture Eclair, Natel ou Botox. La situation est un rien paradoxale: en réalité, le nombre de cabines automatiques disposées dans l’espace public ne cesse de décroître. Le photomaton pourrait bien être, à terme, une autre victime du 11 septembre 2001, qui a suscité la généralisation de portraits biométriques trop codifiés pour les automates à petite monnaie.
Ce déclin contraint la cabine à se réinventer. La société Copyphot, qui gère un parc de 200 machines en Suisse, vient d’installer au Bon Génie de Genève une «cabine studio» Harcourt, qui porte le nom du spécialiste français du portrait glamour en
noir et blanc. Le résultat, monnayé 20 francs, n’a rien à voir avec les photos obtenues dans le studio Harcourt. Mais il incarne un futur possible, plus artistique, pour la cabine photographique.
Art? Dès son invention, le photomaton a intéressé les créateurs par sa capacité à jouer avec les identités, à inventer des personnages, à raconter des histoires dans l’intimité d’un confessionnal sans confesseur.
Cette riche utilisation artistique de la machine est décrite dès le 17 février par l’exposition Derrière le rideau du Musée de l’Elysée, à Lausanne. Des surréalistes attirés par cette photographie automatique à Andy Warhol, Cindy Sherman ou Thomas Ruff, l’exposition détaille en six cents œuvres huit décennies de créations aux stratégies très diversifiées. Car les artistes s’intéressent aussi bien à la machine autonome, à la séquence d’images qui en sort, à sa capacité d’introspection ou de flicage des identités. Tous tirent parti du statut populaire, simple, bon marché d’une invention aux multiples contraintes: espace exigu, cadre et focale fixes, lumière frontale, faible profondeur de champ, statut indécis entre intime et public, intérieur et extérieur, fermé et ouvert. Sans oublier les pannes, accidents et photos ratées, dont le potentiel poétique a toujours captivé les collectionneurs, ou des conteurs comme Jean-Pierre Jeunet dans Le fabuleux destin d’Amélie Poulain.
L’emploi créatif de la cabine automatique est toujours d’actualité, à l’enseigne du projet Inside Out de l’artiste JR, lancé par un prix de la conférence TED. Ce projet collectif, hautement participatif, met à disposition de chacun des cabines photo itinérantes, ainsi qu’un site internet – www.insideoutproject.net – qui remplit le même office. Soit obtenir des portraits en grand format pour, par exemple, les coller sur le mur qui sépare le Mexique des Etats-Unis, dans les ruines de Port-au-Prince, dans une réserve indienne du Dakota ou à la place des portraits de Ben Ali en Tunisie. Depuis une année, plus de 75 000 affiches ont été imprimées par l’équipe de JR, et envoyées dans une centaine de pays.
Rencontré récemment à Lausanne, JR note que son projet «allie le geste ancien du collage d’affiches aux nouveaux médias communautaires. La cabine photo est ici un outil parfait: elle me permet de rester en retrait, et d’encourager les gens à l’action, à la revendication ou au narcissisme, c’est égal. L’important, c’est ce que vous faites de l’affiche. Elle va définir ce que vous êtes, comme un miroir. Comme une cabine photo!»
«Derrière le rideau, l’esthétique photomaton». Lausanne, Musée de l’Elysée. Du 17 février au 20 mai. www.elysee.ch
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