Glamour. A l’origine, «sort», «enchantement». A désigné la beauté sensuelle de certaines vedettes féminines de Hollywood. Aujourd’hui, le terme ne renvoie guère plus qu’aux paillettes, aux filles nues. Ce malheureux anglicisme dévoyé a mis le feu au Festival de Locarno. Dans le cadre de la Journée du cinéma suisse, un débat intitulé Glamour! Carpets! Awards! What for? réunissait quelques professionnels pour une discussion visant à établir si le 7e art helvétique avait besoin d’une plus-value d’apparat pour mieux exister. La question est intéressante, la discussion a viré à l’aigre. Dans une brève allocution de bienvenue, Marco Solari rappelle le credo de Locarno: «Pas de glamour, pas de tapis rouges, les stars, ce sont les films.» Seuls le «contenu» et les «personnalités qui ont quelque chose à dire» (Ken Loach, Susan Sarandon, Dario Fo, Michel Piccoli, Nanni Moretti...) intéressent le président du festival. Nicolas Bideau n’a rien contre le contenu, mais il aimerait bien le présenter «sur tapis rouge». Le débat tourne au procès de Locarno. La presse et les esprits s’embrasent.
Un gremlin à Berne. La savane, biotope du léopard, était sèche, l’incendie a été immédiat. Le boutefeu s’appelle Nicolas Bideau. Depuis trois ans qu’il préside aux destinées du cinéma suisse, l’enfant terrible de l’Office fédéral de la culture (OFC) a déplacé des montagnes, donné des coups de pied dans la fourmilière, explosé le costume étriqué du fonctionnaire, réformé les systèmes de subventionnement, redéfini les priorités et provoqué de belles flambées d’urticaire. De ses parents comédiens, il a hérité le goût du spectacle. Il a additionné sa formation de diplomate d’une solide dose de fantaisie. Il appelle un pardo un pardo. Parfois, il va trop loin. Il met les pieds dans le plat, fait l’éléphant dans un magasin de porcelaine, puis regrette. Il s’assombrit, se morfond un moment dans les affres, puis repart hilare braver les tempêtes qu’il a soulevées. N’en déplaise aux détracteurs du réformateur, estimés à quelque 50% de la profession, on n’a jamais autant parlé de cinéma suisse que depuis la nomination du trublion à la tête de la section cinéma. Ses fredaines inspirent même d’autres baladins: la directrice de la Comédie de Genève se prend à rêver d’un Monsieur Théâtre au niveau fédéral... Faribole! Le théâtre n’étant pas de la compétence de la Confédération, n’importe quel histrion peut se proclamer Arlequin premier de l’art dramatique helvétique. Mais, sans assise institutionnelle, le malheureux risque bien de finir pendu aux cintres avant la fin de la première représentation. A Locarno, le gremlin du cinéma suisse a agacé les producteurs en évoquant une réforme du système de production qui vise à investir davantage (20% du budget au lieu de 6%) sur le développement des films d’auteur. Et puis, il a lancé un produit hautement décrié, un album recensant par l’image tous les films qui sortent ces prochains mois et donnant à découvrir le visage de ceux qui font le cinéma, comédiens, réalisateurs, mais aussi techniciens, producteurs, distributeurs. Le «Panini du cinéma suisse» a suscité des flots de venin. Jean-Frédéric Jauslin, directeur de l’OFC, admet son scepticisme initial. Mais cette opération chiffrée à 50000 francs, financée pour moitié par La Poste, a été couronnée de succès: 142000 vignettes écoulées en trois jours. Un «joli coup» à l’actif de Bideau.
Petite grandeur de Locarno. La querelle du glamour est moins glorieuse. Qualifier publiquement Marco Solari de «rétrograde» manque de classe. Homme de culture et de communication, le président du festival a accompli des miracles depuis huit ans. Il a décroché de nouveaux sponsors, ouvert des fenêtres sur l’étranger, développé le marché du film, assuré l’équilibre financier de la manifestation... Le festival se distingue de la masse des autres par sa dimension humaine, sa convivialité. S’il a perdu un joyau du glamour, le Grand Hôtel, vestige des fastes viscontiennes d’antan, il lui reste la Piazza Grande, cet écran à ciel ouvert qui vaut tous les tapis rouges du monde. Pourtant, le plus petit des grands festivals, comme on disait jadis, a ses limites. Locarno n’a pas d’ouverture sur la mer comme Cannes et Venise, il ne figure pas sur les atlas hollywoodiens. En dépit de tous ses efforts, il reste empêtré dans un rien de régionalisme charmant, mais susceptible de décourager les «stars», par ailleurs ruineuses puisqu’elles se déplacent avec limousines, coachs, coiffeurs et cuisiniers... L’enthousiasme d’une région qui a fini par comprendre son intérêt touristique n’empêche pas un rien d’amateurisme. Un attaché de presse ne décolère pas contre les problèmes de voiturage dont a été victime Fabrice Luchini, une des vedettes de l’édition 08. Le festival traverse enfin une crise, puisqu’il faut trouver un successeur à Frédéric Maire qui partira au terme de la prochaine édition pour diriger la Cinémathèque suisse. Condition sine qua non posée par Marco Solari: le nouveau directeur artistique devra s’intéresser au contenu. Selon les rumeurs sont pressentis pour le poste une ribambelle de journalistes, de fonctionnaires fédéraux, de solutions internes, de directeurs de festivals,ainsi qu’un raton laveur de la Verzasca. La compétition entre festivals devient toujours plus ardue, plus coûteuse. Forts de leur renommée et de leur puissance économique, Cannes et Venise raflent nombre de films prestigieux. L’ombre d’un nouveau festival à Zurich, fondé sur l’argent et le paraître, fait peur à Locarno, dont l’identité est de soutenir un cinéma de découverte. Nicolas Bideau rappelle qu’il n’est pas question d’opposer les deux manifestations. Les chiffres le prouvent: l’OFC subventionne la manifestation tessinoise à raison de 1,35 million de francs par année contre 50000 seulement au Zurich Film Festival, qui peine à rayonner au-delà du Limmatquai.
Batailles médiatiques. Par voie de presse, Marco Solari, défenseur de la tradition cinéphile, et Nicolas Bideau, promoteur d’une culture plus lucrative, se répondent. «Il ne faut pas dilapider le vrai capital de Locarno: l’énorme sympathie du public», lance le premier. «Nous voulons un Locarno plus fort. L’équilibre entre contenu et glamour n’est pas toujours satisfaisant», répond le second. Encore faudra-t-il définir le glamour, car les stars de la mode, du football et du comique vulgaire qu’exhibe Cannes ne font guère envie. Passer une heure en compagnie de Nanni Moretti ou de Michel Piccoli s’avère infiniment plus enrichissant que de mater la plastique d’Angelina Jolie. Dans le Matin Dimanche, Christophe Gallaz tourne en dérision l’obsession des paillettes, rappelant qu’il est bien fini le temps où «la vision sur grand écran d’Ava Gardner ou de Marlène Dietrich transportait les spectateurs vers des horizons pailletés de magnificence». Aujourd’hui, le glamour relève du registre publicitaire et, si Bogart évoquait Casablanca, George Clooney n’évoque plus qu’une machine à café... Pendant ce temps, dans la SonntagsZeitung, Peter Rothenbühler fait assaut de démagogie populiste en assimilant le festival à un «sermon calviniste pour porteurs de sandales» et en insinuant que Marco Solari «flirte plus volontiers avec les subventions qu’avec Sharon Stone».
Le jugement de Couchepin. Et puis, le Pacificateur est arrivé. De retour de Chine où il a assisté à l’ouverture des Jeux olympiques, Pascal Couchepin confesse d’emblée que le glamour, qu’il a approché à Cannes, ce n’est pas sa tasse de thé. Il préfère le contenu. Dans le décor enchanteur du Monte Verità, au-dessus d’Ascona, il remet les pendules à l’heure au cours d’un discours à l’humour ravageur. Il gourmande ceux qui jettent de l’huile sur le feu. «Ecoutez, si dans le monde du théâtre et du cinéma il n’y a pas de temps en temps un peu de théâtre et de cinéma, ce serait dommage. Cela ne doit pas gêner le festival, mais élever les discussions à l’heure de l’apéritif et du risotto. Merci donc à Nicolas Bideau d’avoir animé les grottos, et merci à Marco Solari d’avoir répondu avec toute son âme et sa passion.» Don Pascal rappelle que les protagonistes sont d’accord sur l’essentiel, la perfectibilité du festival, mais occupent deux positions différentes: Solari doit tenir son budget, Bideau a pour mission de titiller tout ce qui reçoit des subventions fédérales. Evoquant à la fois une figure jupitérienne et quelque prophète de l’Ancien Testament, le président de la Confédération appelle à la réforme du festival et conclut: «La critique ne doit pas tuer le geste spontané de l’espérance et le flot de la vie. La polémique est finie. Tout est en mouvement et celui qui s’arrête se change en statue de sel. Vive le Festival, vive le Tessin, vive la Suisse italienne et… in cha’Allah.»
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