Les peuples sont sans pitié. Au moment même où les Egyptiens convergeaient vers les mosquées, vendredi 28 janvier, Boutros Boutros-Ghali déclarait avec assurance qu’il ne se passerait rien au Caire. Après la grande prière, le pays s’est embrasé, et ce n’est pas fini.
DERRIÈRE LE MASQUE DE SPHINX EFFRITÉ DU RAÏS, LE PEUPLE ÉGYPTIEN N’A PAS ENCORE VRAIMENT FAIT LA PAIX AVEC ISRAËL.
L’ancien secrétaire général de l’ONU et, auparavant, fidèle serviteur de Hosni Moubarak dont le règne prend fin grâce à ce «rien», s’est spectaculairement trompé.
Mais moquer le vieux copte serait trop facile. Les Arabes ont pris le monde – tout le monde – par surprise. Et puisque la prévision est risquée quand l’histoire avance en tempête, il vaut mieux contempler les faits: au cœur de l’hiver, ils montrent une ébullition, une condensation inouïes. Reprenons.
Une immolation, puis des immolations provoquent un haut-le-cœur antiautoritaire dont les causes, elles, sont bien connues: pénuries, inégalités, absence de liberté, humiliations.
C’est en Tunisie que le feu prend le mieux et, à peine a-t-on ouvert les yeux sur lui, consume le régime de l’ancien policier Zine Ben Ali. Au Soudan, après un complexe apprentissage de la négociation, le pays se divise par un vote, sans tragédie, pendant qu’à Khartoum des manifestants demandent la reddition d’un pouvoir plongé depuis longtemps dans les guerres civiles.
A Beyrouth, le Hezbollah armé fait basculer, par des moyens tout à fait constitutionnels, la majorité gouvernementale en sa faveur, et du même coup rompt un équilibre régional. En Jordanie, la colère dans la rue a contraint le roi à limoger son gouvernement.
Au Qatar, la chaîne Al-Jazira dévoile le contenu des pourparlers secrets entre Israéliens et Palestiniens; dans le monde arabe et ailleurs, c’est un électrochoc: Mahmoud Abbas et ses négociateurs ont offert de telles concessions (Jérusalem, réfugiés) qu’elles font apparaître le gouvernement de Benyamin Netanyahou comme encore plus hermétique qu’on croyait.
Et finalement, les Egyptiens descendent dans la rue, jour après jour depuis plus d’une semaine, pour obtenir le départ de leur raïs de trente ans. Stupéfaction: le vendredi du grand début (le vendredi de Boutros-Ghali), une partie de l’étatmajor de l’armée égyptienne, emmenée par son chef, le général Sami Hafez Enan, était à Washington, au Pentagone.
Le grand écart américain Que faisaient ces généraux sur le Potomac? Un complot contre leur maître? Pas du tout. C’était une rencontre de travail habituelle entre les Egyptiens et leurs partenaires et maîtres américains qui les paient, fournissent sous licence les chars M-1, les chasseurs F-16, et même du gaz lacrymogène.
Le vendredi soir, les galonnés ont repris en catastrophe l’avion pour Le Caire. Le général Enan est resté quelques heures de plus. On ne connaît bien sûr pas la teneur des discussions politiques qu’il a eues alors. On peut les imaginer.
Washington a sommé l’Egyptien de ne pas envoyer l’armée contre les manifestants. Le pire, pour les Etats-Unis, serait de voir sur les écrans de TV des chars Abrams tirer sur la foule. Barack Obama, avant de se reprendre, a menacé de fermer le robinet militaire. L’administration démocrate essayait de corriger la trajectoire de l’embarcation américano-égyptienne en pleine tempête.
La relation ambiguë que les Etats-Unis entretiennent avec les régimes qu’ils ont élus comme vassaux n’a jamais été mieux décrite que par Franklin Roosevelt. Il parlait alors du dictateur nicaraguayen Anastasio Somoza: «C’est peut-être un fils de pute, mais c’est notre fils de pute.» Hosni Moubarak était, jusqu’au vendredi 28 janvier, l’un des sons of a bitch de l’Amérique.
C’est une politique cynique. George Bush et Condi Rice, après 2003, tenaient des discours audacieux sur la démocratisation nécessaire du monde arabe, et ils n’hésitaient pas à gronder l’Egypte. Mais c’était pour justifier la guerre en Irak, et ces paroles écœuraient les Arabes.
Moubarak tenait Bush Jr. pour un grand naïf. Obama, dans son discours de 2008 au Caire, a parlé avec flamme de valeurs, de libertés, du respect dû à l’islam comme aux autres religions, mais il n’a rien dit de l’Egypte. Le raïs était très content.
Washington corrige maintenant le cap à petits coups, au jour le jour. L’administration a demandé à John Kerry, président de la Commission des affaires étrangères au Sénat, de planter la première banderille en exigeant mardi le départ de Hosni Moubarak. Manœuvre délicate.
Sur la nouvelle route, les Américains espèrent conserver au Caire un allié, fidèle au traité de paix avec Israël, combattant le «terrorisme islamique», et hostile à l’Iran. Ce sera difficile.
Tout le monde a bien vu, en Israël, ce portrait brandi dans la foule sur la place Tahrir: Moubarak avec une étoile de David sur le front. Benyamin Netanyahou, qui avait observé avec circonspection le renversement du Tunisien Zine Ben Ali (pas un ami, mais pas un ennemi), a perdu son sang-froid devant le spectacle du Caire.
D’autant plus que l’ébranlement du raïs venait après la montée en force du Hezbollah à Beyrouth. Les diplomates israéliens ont été mobilisés, aux Etats-Unis et en Europe, pour organiser la défense du président égyptien: la chute de son régime provoquerait un tremblement de terre régional, devaient-ils expliquer.
Moubarak était un associé idéal: garant du traité de paix signé en 1978 par son mentor Anouar al-Sadate et Menahem Begin; garant de la fermeture de Gaza, par crainte du Hamas, rejeton des Frères musulmans; et très remonté contre l’Iran qui arme le Hamas et le Hezbollah.
Mais le raïs, soudain, se révèle être un rempart fragile. Derrière son masque de sphinx effrité, le peuple égyptien n’a pas encore vraiment fait la paix avec Israël, et il trouve massivement insupportable le sort des Gazaouis derrière leur double barrière.
Pour Israël, l’autre avantage de la permanence de Hosni Moubarak et de ses généraux, c’était l’apaisement du front Sud, après les guerres des années 50, 60 et 70. Il a permis de réduire l’empreinte du budget militaire, de 23% il y quarante ans à 9% maintenant.
Les meilleures troupes ont été transférées au Nord et dans les territoires occupés, face au Liban-Sud du Hezbollah, et face à l’armée syrienne. L’état-major de Tsahal est aujourd’hui fébrilement penché sur ses cartes, envisageant déjà des redéploiements, et l’éventualité de deux guerres et de deux fronts.
Contre ce réflexe sécuritaire, après un moment d’ébahissement, des voix s’élèvent en Israël, toujours les mêmes, pour montrer à l’Etat une autre voie que celle des calculs fondés sur la force. Gideon Levy, un des critiques les plus féroces du gouvernement, lui demande de cesser de classer les Etats de la région en deux camps: régimes autoritaires modérés, avec lesquels on peut traiter, contre front du refus.
«S’il y a un axe du mal, écrit-il, alors il inclut tous les régimes non démocratiques.» Y compris les régimes auxquels sont soumis les Palestiniens, à Gaza ou en Cisjordanie. «Aussi longtemps que les masses en Egypte et dans tout le monde arabe continueront de recevoir des images de tyrannie et de violence venant des territoires occupés, Israël ne sera pas accepté.»
Le quotidien Haaretz demande à Netanyahou de s’arracher au statu quo, de prendre le parti de la démocratie arabe, de signer enfin des accords avec les Palestiniens et la Syrie.
La réponse de la droite israélienne au pouvoir est déjà connue. Elle dit que le danger pour l’Etat est désormais encore plus grand, parce que les partis islamiques ont mis un pied dans la porte à Tunis et au Caire, et qu’ils cognent derrière toutes les autres.
Ennahda en Tunisie, les Frères musulmans en Egypte affirment qu’ils veulent contribuer à l’organisation de la démocratie, et y prendre part. Ils sont tous les deux minoritaires. Sont-ils machiavéliques?
La réislamisation des sociétés au sud de la Méditerranée est souvent guidée par des mouvements salafistes, piétistes, éloignés de l’action politique. Les djihadistes violents, à force de tueries aveugles (les touristes en Egypte), ont perdu leur aura auprès de la majorité des musulmans. Restent les partis organisés, autorisés ou clandestins, qui se réfèrent maintenant fréquemment au modèle démocrate-musulman de Turquie.
Au Caire, les Frères sont maintenant en alliance avec Mohamed el-Baradei, l’ancien directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique. El-Baradei n’est sans doute pas un ami fervent d’Israël, ni des Etats-Unis. Il a ferraillé contre Bush, il a écouté les arguments de Téhéran sur le nucléaire. Mais si cet ancien haut fonctionnaire mesuré n’est pas un interlocuteur, alors il n’y en a plus nulle part.
La roue tourne. Aux Etats-Unis, un Groupe de travail sur l’Egypte, rassemblant des personnalités de gauche et de droite, demandait depuis des mois à Washington de revoir sa relation avec Le Caire. La thèse de ceux qui jugent contre-productif l’alignement systématique sur les positions israéliennes fait son chemin. La tempête qui balaie le monde arabe ne sera pas sans effets profonds sur l’Occident.
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Hosni Moubarak
Le pharaon amer

Les régimes autoritaires sont de grands producteurs de blagues. La moisson égyptienne est riche. En voici une.
Hosni Moubarak se lamente sur son lit de mort: «Que vont-ils devenir sans moi?» Un conseiller s’empresse: «Ne vous inquiétez pas! Les Egyptiens peuvent survivre en mangeant des pierres!» Le président se redresse: «Alors, donnez à mon fils Alaa le monopole du commerce des pierres!»
Alaa n’est pas le mieux servi. Gamal, le plus jeune des fils que Moubarak a fait à Suzanne, la fille d’une Lily Palmer, infirmière galloise, et d’un pédiatre égyptien, a reçu une plus grosse part du gâteau virtuel.
Il est comme son aîné dans les affaires, mais son papa l’a introduit en politique en le propulsant au secrétariat général du Parti national démocrate, parti quasi unique si on omet quelques comparses tolérés.
C’est la conception que Hosni Moubarak a de la démocratie, dont il promettait, en mai dernier, d’établir «les piliers» en Egypte. Drôles de piliers. A l’automne, des élections falsifiées comme jamais et, dans la tête du président fatigué, un seul projet: il resterait sur le trône de pharaon, ou alors ce serait Gamal.
En privé, Moubarak ne faisait pas mystère de ses véritables convictions, révélées dans un câble de l’ambassade américaine publié par Wikileaks. Il s’opposerait à toute réforme qu’il tiendrait pour «une menace potentielle à l’ordre public et à la stabilité».
La stabilité, c’est la satisfaction des besoins d’une caste militaire aux privilèges économiques considérables, et d’une classe aisée qui a construit autour du Caire des villes satellites cossues et protégées. Et la police.
Ce qui est resté des projets de démocratisation, c’est un relâchement du contrôle de la presse. L’an passé, quand le Raïs est parti à Heidelberg pour une intervention chirurgicale délicate, les journaux ont pu y faire allusion. Deux ans auparavant, le rédacteur en chef d’Al Dustour avait été jeté en prison pour avoir osé écrire que Hosni Moubarak était souffrant.
Après Heidelberg, le président avait perdu ce large sourire qui lui avait valu, dans les rues du Caire où on aime bien le petit fromage, le surnom de «Vache qui rit». Et dans ses ultimes apparitions à la télévision, le pharaon avait l’air amer. Points chauds: L'onde du soulèvement dans le monde arabe

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