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Oui à l'interdiction des minarets
Le grand malaise

Par Michel Guillaume, Chantal Tauxe, Patrick Vallélian, Julie Zaugg - Mis en ligne le 02.12.2009 à 16:16

CHOC. Comment expliquer que le oui ait obtenu plus de 57% des suffrages? Quelles seront les conséquences de ce vote inattendu? Faut-il lancer un débat sur l’identité nationale?

C’est un peu comme si le permafrost qui empêche la montagne de s’écrouler avait lâché, révélant des stratifications géologiques insoupçonnées, et que l’éboulement emporte tout dans la vallée. Après le oui du souverain à l’interdiction des minarets, la Suisse se retrouve chamboulée, mal à l’aise, inquiète.

Comment expliquer qu’un pays qui a pour valeur fondamentale de respecter les minorités discrimine la communauté musulmane?

Le fossé ville-campagne ne dit pas tout. Les trois cantons et demi (Genève, Vaud, Neuchâtel, Bâle-Ville) qui ont refusé le texte sont ceux qui abritent de fortes communautés musulmanes et pratiquent des politiques d’intégration ambitieuses. Dans les autres cantons, les difficultés de l’intégration ont été mises en exergue, plutôt que de se donner les moyens de les résoudre.

Certains vainqueurs assument crânement le résultat, d’autres pas, soudain effrayés par les conséquences.

Et puis comme souvent lorsque le peuple déjuge ses élites, des voix s’élèvent pour «positiver», mettre en avant les opportunités qu’offre ce vote inattendu. L’Hebdo décrypte les différents «oui», analyse les suites du scrutin tant sur les plans sécuritaire, économique qu’identitaire.

Des oui si différents

Rares sont les initiatives populaires qui sont acceptées par le souverain. Le score final du texte antiminarets ne s’explique que par l’addition de différentes tendances particulières.

Le vote anti-étrangers. Une bonne moitié du «oui» provient du vieux fonds xénophobe qui s’illustre à intervalles réguliers depuis une quarantaine d’années, 30%, soit la proportion de la population qui vote traditionnellement pour les partis antiimmigration comme l’UDC. Ce sont les mêmes qui s’opposent aux naturalisations, à la libre circulation avec l’UE ou réclament l’expulsion des délinquants étrangers. Ils ont peur de ce qu’ils perçoivent comme une vague de migrants – permanents ou frontaliers – qui captent les emplois et remettent en question l’identité de la Suisse. Un sentiment exacerbé par la crise économique et la présence très mal supportée outre-Sarine des Allemands.

«Les étrangers qui viennent en Suisse doivent s’adapter à la culture locale et ne pas essayer de recréer ici un minimorceau de chez eux, note Baptiste Masson, informaticien à Sainte-Croix. Si nous avions dit non à l’initiative, cela aurait été comme un signal pour les musulmans qu’ils peuvent tous venir en Suisse.» Le jeune homme de 18 ans, qui vient d’entamer des démarches pour s’inscrire à l’UDC, a notamment forgé ses convictions lors de ses sorties nocturnes: «On a des embrouilles pour trois fois rien, comme un regard de travers, et ces problèmes sont très rarement causés par des Suisses.»

Emilie*, paysanne de 30 ans en Valais, justifie son vote ainsi: «Les étrangers qui désirent s’intégrer et adopter notre mode de vie sont les bienvenus», mais ils doivent suivre «les règles propres à notre pays» (lire aussi le reportage en page 26).

Le vote religieux. Les croyants sont responsables d’une part significative des «oui» glissés dans l’urne. L’initiative a, après tout, été lancée par l’Union démocratique fédérale, un parti qui fonde son action sur la défense des «valeurs chrétiennes». Pour ces partisans du «oui», ce ne sont pas les étrangers de confession musulmane qui posent problème mais l’islam en tant que tel. «Ce n’est un secret pour personne, son objectif est d’islamiser l’Occident», indique Gilbert Dufour, membre d’une Eglise libre à Rolle, sur le blog de la Fédération romande d’Eglises évangéliques (FREE). Sur le même site, Christian Bonjour voit dans le minaret «un symbole d’une culture religieuse contraire à notre identité chrétienne», alors que Daniel Gonzalez juge que les interdire, c’est «limiter la progression de l’islam, une religion de haine, de violence, de terreur et d’intolérance» en Suisse, «pays aux racines chrétiennes».

Créateur d’un groupe sur Facebook «contre la construction de minarets en Suisse», Nicolas Cuenin va dans le même sens: «Alors qu’on parle de supprimer les crucifix des bâtiments scolaires, il est temps de défendre nos traditions, nos couleurs, notre religion.»

Chrétien et «actif dans une paroisse», Stéphane*, étudiant en physique à Neuchâtel âgé de 21 ans, a voté «oui» car les minarets signifient pour lui que «l’islam s’est implanté en terre suisse et l’a conquise» et ont pour but de «changer le christianisme en religion musulmane».

L’argument de la réciprocité est aussi invoqué. Le jeune Fribourgeois Tanguy Vidal relève que «si nous voulons construire des églises dans leurs pays, ils nous le refusent. S’ils ne font pas un effort, je ne vois pas pourquoi nous en ferions pour eux.»

Proche d’Ecône, le vigneron de Savièse (VS) David Luyet, qui a financé de sa poche une affiche représentant les trois conseillères fédérales en burqa lors de la campagne, invoque lui aussi les racines chrétiennes de la Suisse: «Nos ancêtres se sont battus pour la chrétienté, jusqu’au martyre parfois, et la Suisse s’est fondée sur une lutte contre un joug extérieur. Je vois mon action comme une manière de préserver cette Suisse qu’ils nous ont léguée, y compris la croix qui figure sur son drapeau.»

Un courant plus séculier a, lui, dit «oui» par opposition à la frange radicale de l’islam, celle des terroristes et du djihad. Comme Anne*, femme au foyer à Yverdon de 41 ans: «Le 11 septembre 2001, lorsque j’ai vu ces tours tomber avec plein d’innocents dedans, cela a été comme un déclencheur pour moi. Je n’ai pas envie d’être envahie par cette culture-là.» Et de citer en vrac l’affaire Kadhafi, la lapidation ou le manque de respect des jeunes musulmans «qui ne disent même pas bonjour dans la rue parce que je suis une femme». «On ne peut pas m’enlever la peur d’un islam radical, note pour sa part la Valaisanne Emilie*. Nous voyons quotidiennement des horreurs dans les médias.»

Le vote femme. Plus surprenant, de nombreuses femmes – souvent de gauche – ont voté «oui» le 29 novembre. «Je ne conteste pas les minarets euxmêmes mais toute l’idéologie qui va avec: le voile, le manque de considération envers les femmes, la non-tolérance, détaille Sophie*, la quarantaine, qui travaille dans l’administration de l’EPFL. J’ai l’impression que si on fait un pas dans cette direction, nous serons obligés d’en faire bien d’autres.» Caroline*, la trentaine, dit avoir voté «contre le symbole d’une religion qui ne respecte pas les droits de la femme: je ne peux pas ignorer le fait que l’excision ou la lapidation se pratiquent dans certains pays, sous couvert de l’islam.» Professeur de sport dans le canton de Vaud, elle voit aussi tous les jours «des filles qui viennent à la piscine en leggins ou des garçons qui ont de la peine à respecter leur enseignante féminine.»

Elle dit toutefois éprouver aujourd’hui un certain «malaise» par rapport à son vote: «Je ne supporte pas qu’on me taxe de raciste. Cela m’horripile de me dire que ma voix a pu servir les intérêts de l’UDC. J’avais l’impression de voter à gauche en glissant un “oui” dans l’urne.» La pression sociale a été si forte pour certaines de ces femmes qu’elles ont renoncé à évoquer leur choix avec leur entourage, souligne Mireille Vallette, auteur de l’ouvrage Islamophobie ou légitime défense? qui a ellemême voté blanc. «D’autres ont tourné le dos à leur famille politique, comme cette amie qui a quitté le PS juste avant la votation car il refusait d’empoigner le problème de l’extrémisme musulman.» Et de relever le recul de l’égalité hommes-femmes qu’on lui doit: «On voit apparaître des demandes de dispense de piscine, tout comme de reconstruction d’hymen ou des certificats de virginité. Nos démocraties sont d’une faiblesse incroyable face à cet intégrisme.»

Le vote laïc. Dernier cas de figure: le laïc endurci. «J’ai voté “oui” car je constate un retour du religieux – caractérisé notamment par la multiplication des symboles religieux dans l’espace public – depuis une vingtaine d’années», indique Achille*, 52 ans. «Farouchement athée», ce Lausannois espérait ainsi manifester son opposition à «l’expansionnisme qu’on retrouve dans les trois grands monothéismes».

Les conséquences

Quoi qu’il en soit, quelles qu’aient pu être les raisons, le vote de dimanche aura aussi des conséquences.

Les services de sécurité en état d’alerte.

Les services de sécurité suisses n’en reviennent toujours pas de la nouvelle crise que le peuple vient de s’offrir. «Je n’aurais jamais pensé que cette initiative pouvait passer», confie un des agents secrets helvétiques. «Nous sommes pris de court. Nous devons nous attendre désormais à un problème majeur.»

L’armée a lancé de toute urgence des analyses de situation pour savoir ce que risquent nos soldats présents au Kosovo et en Bosnie. Notre homme de la sécurité militaire, chargé d’améliorer la protection de notre ambassade à Islamabad, est mis en alerte dans l’heure. Il faut accélérer le processus. Normal: les islamistes d’al- Qaida ont provoqué de nombreux attentats mortels ces derniers mois au Pakistan.

Lundi après-midi, une réunion de la task force interdépartementale qui travaille depuis plusieurs mois sur le sujet a été organisée de toute urgence dans les locaux du Département fédéral des affaires étrangères. Son but: évaluer les risques pour la sécurité de la Suisse alors que le niveau d’alerte passe à l’orange.

«Ça sent très mauvais. Les sites islamistes appellent déjà au crime», reconnaît un militaire qui peste contre les incendiaires de l’UDC. Un constat que reprend un spécialiste du renseignement: «On ne peut exclure que des fanatiques puissent lancer une action violente ou brûlent un drapeau suisse devant une ambassade.»

Les ambassades justement sont en état d’alerte depuis lundi matin. Les premières mesures de sécurité ont été prises. «Nous pouvons les renforcer dans l’heure», confie un diplomate en poste au Moyen-Orient. «Pour l’instant, nous sommes en attente des ordres de Berne.» Mais en cas de manifestations ou pire d’attaques, les plans sont prêts. Ils vont d’une meilleure protection des diplomates et de leurs familles à une évacuation pure et simple. «Nous n’en sommes pas encore là», reconnaît ce même diplomate qui peine à comprendre ses compatriotes. «C’est incroyable. Nous nous mettons à dos des gens qui ont toujours été très corrects avec nous. Pour beaucoup, la Suisse est leur seconde patrie. Les réactions risquent d’être violentes. Et nous allons perdre des relations privilégiées. Notre économie va en prendre un coup.»

Comme après chaque attentat. «Pas faux, confie un cadre de Swiss, nous allons la sentir passer. D’autant plus que nous traversons une crise.» Reste qu’officiellement, l’heure est à l’observation, communique Jean-Claude Donzel, porteparole de la compagnie. Quant aux mesures de sécurité supplémentaires, elles sont secrètes. «Nous avons effectivement pris des mesures», poursuit notre cadre. «Comme après chaque attentat dans le monde. Les destinations en Arabie saoudite, en Egypte ou les Emirats seront spécialement traitées.»

Du côté des entreprises à croix blanche actives dans le monde musulman, c’est le même topo. ABB a pris des mesures de sécurité, confirme Wolfram Eberhardt, porte-parole du groupe électrotechnique zurichois. Novartis analyse attentivement la situation. Nestlé de même, indique Nina Backes, porte-parole, dont le chiffre d’affaires dans les pays musulmans s’élevait à 5,5 milliards de francs en 2008. «Nestlé qui est le premier producteur mondial de produits alimentaires halal y emploie environ 31 000 personnes et exploite 50 usines. En général, nos standards de sécurité pour nos sites de production et nos employés sont très hauts.»

Appels au boycott. Les appels au boycott des produits suisses fleurissent déjà sur la Toile. Et c’est sur Facebook que la résistance au «swiss made» s’organise. D’Espagne, des USA, de France, d’Egypte, des Emirats arabes unis, du Sri Lanka… «Tous les musulmans sont réunis pour boycotter les produits suisses suite à l’interdiction de construire des minarets en Suisse. Ce qui est contradictoire avec la liberté de religion et qui viole les droits de l’homme», plaide la description de «Pour le boycott des produits suisses». Sur un autre site, Asim dresse la liste des entreprises à bannir. Ou à contacter pour leur expliquer le sens du boycott tandis qu’un autre administrateur dénonce l’islamophobie et la xénophobie helvétiques. Dans les entreprises helvétiques, on s’attend à une avalanche de réactions.

Courroux arabe. Ahmed Reda Benchemsi sourit en observant la Suisse s’attendre au pire. «C’est idiot. Votre peuple s’est tiré une balle dans le pied en écoutant les sirènes populistes», déclare le directeur de publication des hebdomadaires marocains Telquel et Nichane. «Je m’attendais à ce que vous soyez plus intelligents. Mais vous avez bafoué les principes de laïcité en rejetant les musulmans de Suisse au rang de citoyens de seconde classe et en les obligeant à retourner dans leurs caves pour pratiquer leur religion. Les radicaux islamistes vont gagner. Vous leur avez fait le plus beau cadeau possible.» Même son de muezzin de la part d’Ahmed, jeune étudiant algérien. «C’est du racisme antimusulman. Vous parlez de peur de l’islam, mais rien n’est plus faux. Vous avez simplement craché à la figure d’une des communautés les plus paisibles d’Europe. Une honte. La Suisse doit assumer qu’elle est un des pays les plus xénophobes d’Europe. J’attendais autre chose du pays des droits de l’homme et de la Croix-Rouge.»

Le coup de grâce vient de Mohamed Salmawy, rédacteur en chef d’Al-Ahram Hebdo, hebdomadaire égyptien. «Je suis très étonné et très déçu par le vote suisse. Il est digne d’un pays arriéré et sous-développé. Au Caire, nous ne comprenons pas qu’un Etat tel que le vôtre s’abaisse à reléguer ses concitoyens musulmans au statut de citoyens de seconde zone. Ce n’est pas digne d’une société qui symbolise pour nous Arabes le sommet de la civilisation et du progrès. Tout cela aura de graves conséquences pour vous.»

Et maintenant?

Reste que l’interdiction de construire des minarets sera peut-être inapplicable parce que contraire à maintes conventions de droit international signées par la Suisse, telle la Convention européenne des droits de l’homme que l’UDC souhaite dénoncer si d’aventure elle permettait de rendre caduque la décision de dimanche. Mais on n’en est pas encore là même si les condamnations internationales se multiplient.

Malgré sa laideur, le vote antiminarets offre aussi des opportunités. Ancien chef des renseignements, Peter Regli y lit «une chance de débattre enfin en Suisse des mesures à prendre contre l’extrémisme islamique avant qu’il ne soit trop tard, comme en Allemagne, en France et en Grande-Bretagne». C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il a voté oui à l’initiative, «afin que d’autres partis que l’UDC discutent du problème». Et d’appeler à un débat sur les valeurs nationales.

Saida Keller-Messahli ne dit pas autre chose. Présidente du Forum pour un islam progressiste, elle a fait campagne en Suisse alémanique participant à de nombreux débats, en ayant le sentiment de n’être jamais vraiment écoutée: «En ces temps de crise économique, les gens se sentent moins sûrs de leur identité. Nous avons besoin de débattre de l’identité suisse. J’ai remarqué que le conseiller national Ulrich Schlüer martelait constamment: “Chez nous, c’est comme cela”. Ce “nous” qui rassure les gens. Ce “nous” agressif excluait les autres, les musulmans, les étrangers, alors que nous formons tous ensemble une communauté.»

Un débat sur l’identité. Un débat sur l’identité nationale? Les parlementaires fédéraux ne reprennent pas la balle au bond. Les uns, à l’UDC notamment, parce qu’ils n’en voient pas l’utilité et s’accrochent à une identité mythologique. Les autres parce qu’ils craignent que la droite nationaliste n’instrumentalise le débat. Il n’y a guère que le président des Verts Ueli Leuenberger à le souhaiter. «On prendrait au moins conscience que la Suisse est plurielle et réunit aussi bien le paysan glaronais que le citadin genevois de religion musulmane.»

Au Conseil national, la grande majorité de ses collègues sont sceptiques. Au centre gauche parce que le débat est déjà connoté par ceux qui l’ont lancé en France: Nicolas Sarkozy et son ministre de l’Immigration Eric Besson. «Sarkozy a suscité ce débat pour conquérir l’électorat du Front national et gagner les prochaines élections», affirme le président du Parti socialiste suisse Christian Levrat. Lucrezia Meier-Schatz (PDC/SG) abonde: «Un tel débat serait instrumentalisé par la droite nationaliste et se déroulerait dans un contexte d’exclusion et d’intolérance». A droite, le président du Parti libéral-radical (PLR) n’en veut pas non plus: «Je crois que les Suisses sont très au clair sur leur identité, dit Fulvio Pelli. Le problème n’était pas là dimanche dernier. Les Suisses ont voulu faire passer le message qu’ils s’opposent à un islam qu’ils ressentent comme étant de plus en plus agressif, même s’ils savaient parfaitement que cette initiative violait la liberté religieuse.»

A l’UDC aussi, Oskar Freysinger estime que les Suisses ne doutent pas de leur identité: «Nos valeurs figurent dans la Constitution qui s’appuie sur un socle judéo-chrétien».

Lorsqu’on interroge ces politiciens sur leur trilogie personnelle des valeurs clés chères aux Helvètes, leurs réponses divergent sensiblement, comme s’il existait deux lectures très différentes de la Constitution… «Souveraineté nationale, neutralité et démocratie directe», clame spontanément Oskar Freysinger. Les autres marquent un temps d’hésitation. «Etat de droit, respect des conventions internationales sur les droits humains et ouverture au monde», répond Lucrezia Meier-Schatz. De son côté, Fulvio Pelli met l’accent sur les libertés et l’efficacité économique, avant de citer le fédéralisme. Enfin, Christian Levrat est le seul à citer une qualité humaine: «L’humilité du Suisse dans le souci d’un travail appliqué et soucieux d’excellence».

Il n’y aura donc pas de débat sur l’identité nationale, initié par la classe politique, du moins pas dans l’immédiat. Même si Oskar Freysinger reconnaît que les Suisses ont quelques raisons d’être désécurisés: «Le rôle intégratif de l’armée se réduit; la notion de frontière a disparu avec l’entrée de la Suisse dans Schengen qui est devenu un espace globalisé d’insécurité; de plus, en s’excusant du vote, le Conseil fédéral donne l’impression de représenter le monde entier, sauf nous les Suisses».

De manière générale, tous les partis souhaitent calmer le jeu, y compris l’UDC. «Pas question de déclarer la guerre aux musulmans, qui sont les bienvenus s’ils respectent nos lois», insiste Lukas Reimann (UDC/ SG), qui ne fait que demander des «imams connaissant les langues et la culture d’ici».

Fulvio Pelli préfère mettre l’accent sur l’intégration. «Il nous faut une loi sur l’intégration», comme l’avait proposé en vain l’ex-député Fritz Schiesser voici deux ans. A gauche, Christian Levrat est prêt à entrer en matière, même s’il pressent déjà le gros écueil à surmonter: «Je ne suis pas sûr que la droite soit prête à y mettre les moyens financiers». En tant que président de l’Œuvre suisse d’entraide ouvrière (Oseo) à Fribourg, Christian Levrat est le premier à déplorer que la Confédération et les cantons réduisent leur aide alors que l’assurance chômage estime que ce n’est pas sa mission. Pourtant: «La meilleure intégration passe par le marché du travail.»

Il faut de l’argent pour fabriquer du «vivre ensemble». Dimanche soir Fulvio Pelli s’est plaint du manque de moyens à disposition des partis pour faire campagne. Lamento récurrent des soirs de défaite, mais vite oublié quand réapparaît la discussion sur un financement public des partis. Mais si l’argent est le nerf de la guerre, il est aussi celui de la paix confédérale. «Nous n’avions pas les moyens de faire la moindre affiche, déplore Saida Keller-Messahli. Si on veut vraiment parler de démocratie, il faut soutenir les gens qui n’ont pas les moyens. Le Forum pour un islam progressiste compte quelque 120 membres payant une cotisation de 60 francs par an.»

Revoter. Si d’aucuns dans la foulée des minarets veulent interdire la burqa (lire en page 20) et d’autres symboles ostensibles de l’islam, d’autres songent à revoter. Sur Facebook, des jeunes Alémaniques et Romands, qui ont fait campagne sous le nom de libertéreligieuse.ch, se mobilisent pour proposer de remplacer l’interdiction de construction des minarets qui figure désormais dans la Constitution fédérale par un texte enjoignant le Conseil fédéral à lutter contre l’extrémisme religieux.

La teneur exacte est en cours d’élaboration, explique Philippe Nantermod (PLR/VS), l’un des instigateurs du mouvement.

Une sorte de contre-projet, que ni le Conseil fédéral ni le Parlement n’ont songé à élaborer quand il était temps.

*Prénoms fictifs


«UN DÉBAT SUR L’IDENTITÉ NATIONALE SERAIT INSTRUMENTALISÉ PAR LA DROITE NATIONALISTE ET SE DÉROULERAIT DANS UN CONTEXTE D’EXCLUSION ET D’INTOLÉRANCE.»
Lucrezia Meier-Schatz, conseillère nationale (PDC/SG)
«JE NE SUIS PAS SÛR QUE LA DROITE SOIT PRÊTE À METTRE LES MOYENS POUR FINANCER UNE VRAIE POLITIQUE D’INTÉGRATION.»
Christian Levrat, conseiller national (PS/FR)

 

PROCHAINE ÉTAPE, LA BURQA?

Réactions au Parlement

Après les minarets, interdire la burqa, comme le propose Christophe Darbellay, président du PDC? Les propositions fleurissent: le voile intégral, le voile des filles à l’école obligatoire, les cimetières confessionnels, les dispenses de piscine (déjà prohibées par le Tribunal fédéral).

«J’ai discuté avec Darbellay sur la burqa. On a l’impression que le PDC cherche à trouver un exemple où il faut durcir le ton dans le débat sur l’islam. C’est de la pure démagogie. Car nous ne sommes pas confrontés à ce problème, sauf avec les touristes.» Ueli Leuenberger (Verts/GE)

«Il y a des choses qu’on ne peut tolérer. Je suis pour l’interdiction de la burqa, mais ce n’est pas prioritaire. J’en ai vu qui n’étaient pas touristes à Zurich. Mais j’ai peur que si les femmes ne peuvent plus sortir en burqa, elles soient séquestrées par leur mari à la maison.» Lukas Reimann (UDC/SG)

«La typique fausse bonne idée. Certains prétendent sauver les femmes de l’esclavage. La seule chose qu’on puisse produire, c’est la séquestration des femmes chez elles par leur mari. C’est totalement contreproductif.» Martine Brunschwig Graf (PLR/GE)

«Pour moi, il faut interdire la burqa. Il n’est pas acceptable de voir en Suisse des femmes dans ces prisons d’étoffe. Mais pour le moment, il faut calmer le jeu. On ne bouge pas si on voit que les musulmans ont compris le message.» Oskar Freysinger (UDC/VS)

«Je ne pense pas qu’il y ait un vrai problème sur la burqa. Je me fous de la burqa des touristes, car elles repartent. La loi sur les étrangers permet de refuser un permis de séjour à des gens refusant de s’intégrer. Or, le port de la burqa est un signal de non-acceptation des règles suisses». Fulvio Pelli (PLR/TI)

«Si l’acceptation de l’initiative contre la construction de minarets aboutit à un changement de la constitution fédérale, je n’exposerais plus mes oeuvres en Suisse - à l’exception des mosquées helvétiques. Et ce jusqu’au jour où la constitution respectera de nouveau les droits de l’homme. L’interdiction des minarets est xénophobe.»
Michael von Graffenried, photographe


FACE À L’ISLAM

Faut-il un débat sur l’identité?

Suite au vote sur les minarets, faudrait-il s’interroger sur ce qui constitue notre identité nationale? Faudrait-il, comme à Bâle, introduire un contrat d’intégration? Autant de questions que L’Hebdo avait abordées déjà en juillet 2004 et en février 2006, alors que les premières peurs d’une «islamisation rampante» émergeaient. Notre enquête et la discussion portaient notamment sur l’égalité hommes-femmes, la protection des enfants, la mixité dans les piscines, le port du voile, les cimetières réservés... Un débat, il faut le dire, difficile à mener de manière rigoureuse, toujours susceptible de déraper et qui avait suscité alors pas mal d’incompréhension chez certains de nos lecteurs. Et beaucoup de scepticisme chez les politiciens sollicités.

 

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LE RETOUR DU REFOULÉ
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Tags: Initiative, minarets, votations, conséquences, identité nationale,

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