Ce n’est pas le moindre des paradoxes . Georges Papandréou, européaniste convaincu, l’artisan des réformes exigées par l’Union européenne et le FMI, quitte le pouvoir. Le vote de confiance du Parlement grec, vendredi passé, n’aura pas suffi. Le premier ministre grec a été contraint de se mettre d’accord avec son rival conservateur, Antonis Samaras, qui est lui un farouche opposant à la rigueur du plan d’austérité.
La démission de Papandréou était la condition sine qua non pour la formation d’un gouvernement de coalition, lequel aura pour première mission d’entériner l’accord de Bruxelles du 27 octobre sur le sauvetage du pays. Avec pour horizon des élections législatives anticipées en février. Mais comment l’héritier d’une grande dynastie politique grecque a-t-il pu en arriver à une telle extrémité?
Une image résume à elle seule la détresse du premier ministre sortant, et celle de toute la Grèce avec lui: Georges Papandréou fait les cent pas dans un couloir du Palais des festivals de Cannes, en marge du sommet du G20. C’était il y a un peu plus d’une semaine, le soir du mercredi 2 novembre.
Prié de s’expliquer sur son annonce de référendum, le premier ministre grec a dû patienter de longues heures avant d’être reçu par le président français Nicolas Sarkozy, la chancelière allemande Angela Merkel, les principaux dirigeants de l’UE, ainsi que la patronne du Fonds monétaire international, Christine Lagarde.
«Yorgakis». A quoi pouvait-il penser à ce moment-là, celui que les Grecs ont longtemps appelé Yorgakis, le petit Georges, en référence à son grand-père, une figure politique historique des années 60 dont il porte le prénom?
Peut-être au soir du 20 avril 1967, quand il vit huit soldats armés de pistolets et de fusils à baïonnette pénétrer dans la maison familiale d’Athènes, en hurlant le prénom de son père Andréas qu’ils venaient arrêter. Le petit Georges avait alors 14 ans. Cette nuit-là, la Grèce bascula dans une dictature militaire qui dura jusqu’en 1974.
Un épisode marquant dans la vie de Georges Papandréou, condamné par la junte à l’exil aux Etats-Unis avec sa famille, ce qui lui valut une longue absence de la Grèce, que ses concitoyens lui ont d’ailleurs souvent reprochée, en le considérant comme un lointain cousin d’Amérique.
Les fantômes du coup d’Etat des colonels seraient-ils pour quelque chose dans la décision, surprenante, du premier ministre grec de lancer un référendum sur le plan de sauvetage européen? Oui, parce que ce soir-là, à Cannes, le premier ministre grec a justement parlé de risques de putsch militaire à ses partenaires de la zone euro lors du conclave cannois. Une telle menace, leur a-t-il dit, l’aurait poussé à faire appel au peuple.
Et comme pour accréditer cette hypothèse, le chef de l’Etat grec venait, le jour précédent, soit celui de l’annonce du référendum, de limoger les quatre principales têtes de l’armée: le chef d’état-major des armées, les chefs d’état-major de l’armée de terre, de la marine et de l’armée de l’air, ainsi qu’une douzaine d’officiers supérieurs. Tous avaient été nommés par le précédent gouvernement de droite.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que Georges Papandréou n’a pas ému les dirigeants européens avec son histoire de coup d’Etat. De toute manière, à leurs yeux, rien ne pouvait justifier l’injustifiable, ce référendum que personne n’avait vu venir. De l’avis de plusieurs observateurs grecs, la menace d’une prise de pouvoir par l’armée grecque demeure faible. Et si celle-ci a en ce moment tendance à grogner, c’est avant tout en raison des coupes drastiques dans les dépenses militaires.
Scénario du putsch. Aussi peu crédible soit-il, le scénario du putsch n’en est pas moins révélateur de la panique qui s’est emparée de Georges Papandréou. Pour comprendre, il faut remonter au 28 octobre dernier, le Jour du «non» qui célèbre la résistance à l’invasion des troupes italiennes en 1940. Pour les Grecs, cette date marque l’un des rares moments d’unité nationale, celle qui fait précisément défaut au pays en ces heures difficiles.
En apprenant que le président de la République, Carolos Papoulias, 82 ans, lui-même résistant durant son adolescence, avait été traité de «traître» par une foule en colère lors du traditionnel défilé militaire à Thessalonique, le premier ministre a pris peur. De toute la Grèce lui parvenaient des informations troublantes. Plusieurs défilés ont dû être interrompus, en raison de mouvements de foule, accompagnés de chants et de slogans hostiles au gouvernement, empruntés à la résistance contre le régime des colonels.
«Georges Papandréou a senti qu’il perdait le contrôle du pays, le pouvoir lui échappait dans les grandes villes de Grèce», explique Georges Sefertzis, politologue indépendant. Pour cet analyste, la situation était extrêmement tendue, avec des risques insurrectionnels. Elle l’est toujours et les dirigeants européens semblent ne pas s’en rendre compte. Jamais la légitimité du gouvernement n’a été à ce point remise en question.
Dans ce contexte, la manière avec laquelle Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ont remis à l’ordre le chef de l’Etat grec est en décalage avec la réalité du chaos qui règne en Grèce. Ainsi, c’est bien un premier ministre grec aux abois qui a annoncé le référendum. «Il s’est réuni, chez lui, avec ses collaborateurs les plus proches et il a examiné trois scénarios possibles, explique Georges Sefertzis.
Le premier consistait à organiser des élections précipitées, mais sans possibilité d’avoir un gouvernement viable. Le second, c’était un gouvernement de transition, mais qui semblait impossible en raison du refus de l’opposition de droite d’y participer. Restait la possibilité de donner la parole au peuple. Georges Papandréou a fait le choix le plus risqué, mais il a ainsi forcé la classe politique à bouger.»
Pression de la rue. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le premier ministre grec cède à la pression de la rue. On l’oublie, mais en juin dernier, il avait déjà annoncé être prêt à démissionner en cas de formation d’un gouvernement d’union nationale avec l’opposition de droite. Il s’était exprimé ainsi alors qu’une foule en colère hurlait son extrême mécontentement sur la place Syntagma en proie à des violences. Le Parlement débattait alors des nouvelles mesures d’austérité exigées par les bailleurs de fonds de la Grèce.
Avec son pari risqué, Georges Papandréou n’a pas obtenu l’effet de soupape escompté. Bien au contraire, une majorité de Grecs n’ont pas apprécié le terrible dilemme qui leur était proposé par un gouvernement qu’ils associent avec une classe politique désavouée dans son ensemble: les mesures d’austérité ou la sortie de la zone euro. Le rejet suscité par le référendum trouve également son origine dans l’histoire récente du pays.
Sur les sept qui ont été organisés, cinq l’ont été sur la nature du régime. Les Grecs étaient priés de choisir entre la monarchie et la république. Deux ont été organisés par les colonels qui cherchaient à éviter des élections. Ni l’adhésion de la Grèce à l’OTAN, ni celle à l’Union européenne, encore moins celle à la zone euro n’ont fait l’objet d’un référendum.
A cette aune-là, personne ne s’y est trompé: le référendum de Papandréou se résumait pour l’opinion à un chantage: «Moi ou le chaos.» Et ce n’est pas la première fois que cet héritier d’une grande famille politique en appelle au plébiscite. Lors de la défaite de son parti aux élections de 2004, il avait ainsi écarté ses adversaires socialistes en se portant unique candidat aux primaires du Pasok.
A bout. Or, les temps ont changé. Les dignitaires du gouvernement ne sortent plus sans escorte. Toute la classe politique est désavouée aux yeux de l’opinion. Les familles peinent à boucler les fins de mois, les taxes se sont multipliées par dix. Dans les écoles, pour ne citer qu’un exemple, le matériel élémentaire vient à manquer. Les enseignants, qui ont vu leur salaire diminuer de manière drastique, sont priés de nettoyer eux-mêmes les WC.
Ils doivent écrire au ministère de l’Education pour réclamer un budget pour des produits d’entretien. Oui, les Grecs sont à bout. Ils veulent du changement, ils n’en peuvent plus des grandes familles au pouvoir et de leurs sempiternelles manœuvres politiciennes dont les médias télévisés ont trop longtemps fait leurs choux gras. Deux sondages, parus dimanche passé, ont révélé qu’ils appelaient de leurs vœux un gouvernement d’unité nationale.
Ce sera chose faite. Avec la démission de Papandréou, une page historique se tourne: les deux clans ennemis qui ont présidé à la destinée de la Grèce vont s’asseoir à la même table. Une révolution, dans un pays qui a connu deux guerres civiles et une dictature en soixante ans. Pour cela, il aura fallu le sacrifice du petit Georges.
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