Connaissez-vous Ru Weerasuriya? Ce Genevois de 34 ans n’est peut-être pas aussi célèbre que Roger Federer aux Etats-Unis. Il est pourtant, à Los Angeles, l’un des trois fondateurs des studios Ready at Dawn, qui ont vendu 4 millions de copies de leur jeu Daxter. Auparavant, il a travaillé sur des blockbusters de l’industrie ludique, comme World of Warcraft, qui compte 11,5 millions d’abonnés.
Des carrières comme celle de Ru, entre 200 et 300 personnes en rêvent en Suisse. D’après une étude en cours de réalisation à la Haute Ecole d’art de Zurich (ZHdK), c’est le nombre de concepteurs de jeux actifs dans notre pays.
Pourtant, les grandes firmes du secteur, comme Electronic Arts à Genève ou Ubisoft à Lausanne, n’y emploient que du personnel commercial, selon Nicolas Akladios, porte-parole de l’Association suisse du divertissement interactif SIEA.
Pour qui veut se faire un nom sur des productions pour les principales consoles, l’exil aux Etats-Unis, au Canada ou au Japon semble donc être un passage obligé – à une ou deux exceptions près, comme celle de Pixelux à Genève (lire ci-dessous)
D’autres voies, en revanche, sont désormais possibles. «Grâce aux plateformes ouvertes, comme les iPhone ou l’internet, on peut faire un jeu à 2 ou 3 personnes et être compétitifs», explique Sylvain Gardel, qui dirige, depuis 2009, le programme GameCulture chez Pro Helvetia.
Officiellement lancé le 9 septembre dernier, il a pour objectif de soutenir, à hauteur de 300 000 francs (sur un budget total de 1,5 million), des projets de jeux vidéo suisses. Ceux-ci seront sélectionnés au printemps 2011 par un jury international, présidé par Guillaume de Fondaumière, directeur général délégué des célèbres studios français Quantic Dream.
C’est la première fois que ce secteur de la création reçoit de l’argent public, ce qui n’a pas manqué de réveiller un débat déjà ancien: le jeu vidéo est-il vraiment un art?
Sylvain Gardel en est persuadé. Tout comme de l’urgence de «mettre en relation avec le reste du monde» les centaines de créateurs évoqués: «Le marché suisse n’est pas suffisant. Il y a un gros travail de réseautage à effectuer.»
Une dynamique nationale. La campagne GameCulture est le moteur d’une dynamique plus générale. Ainsi, la section suisse de l’Association internationale des développeurs de jeu (IGDA), inactive depuis 2004, a ressuscité en septembre 2009.
A Zurich, la ZHdK, seule haute école publique à proposer un bachelor en game design, lancera un master au printemps 2011, et, signe de démocratisation, «un bon tiers» de ses étudiants sont des femmes, assure le responsable du cursus Ulrich Götz.
Mais la ZHdK fait surtout parler d’elle avec des étudiants qui réussissent. A l’image de Daniel Lutz, dont les jeux pour iPhone rencontrent un grand succès, et qui travaille désormais pour Electronic Arts à Montréal.
En Suisse romande, aucune formation spécifique n’existait jusqu’à maintenant. Quelques initiatives voient désormais le jour, comme un module optionnel de quatre semestres en game design à l’Ecole professionnelle des arts contemporains de Saxon (EPAC). Débutant dès cette rentrée 2010, le cours sera «complètement opérationnel en 2011», selon la directrice Patrizia Abderhalden.
A Yverdon-les-Bains, la HEIGVD veut lancer, en partenariat avec l’Ecole suisse de l’imagerie interactive et du jeu vidéo, un certificat postgrade en production d’applications iPhone et de jeux sérieux Flash en deux dimensions.
Ces derniers, très courants sur l’internet, le directeur du programme Henri Röthlisberger les voit lui aussi comme un bon créneau pour les développeurs suisses.
Problème: moins de dix étudiants étaient jusqu’ici inscrits, trop peu pour débuter les cours cet automne. La formation, qui comptera parmi ses intervenants un directeur technique d’Ubisoft, de Montpellier, débutera donc en février 2011.
Manque d’intérêt ou de visibilité? Sans doute un peu des deux. Car il s’agit de ne pas confondre créer un jeu et… jouer. «J’ai de la peine à convaincre les gens que c’est quelque chose de sérieux!», soupire Henri Röthlisberger.
Outre les préjugés, les problèmes pour pénétrer le marché des PC et des consoles sont structurels. Les investissements sont lourds et sans garantie. De plus, il faut une licence du fabricant – difficile à obtenir – pour pouvoir diffuser sur PS3, Xbox 360 ou autre Wii.
A la ZHdK, Ulrich Götz se veut néanmoins rassurant. «Le succès peut arriver n’importe où, même à Rapperswil», dit-il en référence au jeu pour iPhone et iPad Orbital de la société Bitforge, téléchargé plus de 60 000 fois. «Cela ne dépend pas du pays, mais de la situation: la tradition du Game Design, en Suisse, n’a que cinq ans.»
Face à un marché balbutiant, certains trouvent des solutions ingénieuses, comme L’Avenue Digital Media, à Prilly. Cette équipe de 5 trentenaires, qui maîtrise la 3D en temps réel, a trouvé le moyen d’assurer sa survie: «On gagne notre vie en faisant des spots publicitaires ou de la modélisation immobilière», explique Didier Waldmeyer, l’un des associés.
L’Avenue a ainsi réalisé des jeux publicitaires, pour Nestlé ou Citycable. Et en conçoit un autre pour l’événement Gymnaestrada, qui réunira des milliers de personnes à Lausanne en 2011.
Mais tout cela sert un objectif: sortir leur propre jeu en 3D. Une course de vaisseaux spatiaux décoiffante, intitulée 2086 The Great Race.
Pixelux
La pointe genevoise de la 3D

Avec des clients comme LucasArts (les jeux Star Wars), Weta Digital (Le seigneur des anneaux) ou AMD, Pixelux Entertainment SA fait figure de cas à part dans l’industrie suisse du jeu vidéo.
Cette société basée à Genève, où elle emploie 3 personnes (contre 7 dans sa filiale de Palo Alto, en Californie), a développé une technologie qui permet de simuler la démolition réaliste d’un univers virtuel. Une technologie vue à l’œuvre par des millions de spectateurs dans la scène de carambolage aérien d’Avatar.
L’objectif est simple, selon l’un de ses fondateurs, le Suisse Raphaël Arrigoni: «Etre incontournable.» Jusqu’ici fournisseur pour d’autres concepteurs, Pixelux prépare actuellement son propre jeu, basé sur cette technologie: Vandale.
Même si son développement se fait surtout aux Etats-Unis, il pourrait devenir le premier jeu suisse à sortir sur Playstation 3 et Xbox 360. Apparition prévue (sur PC en tout cas) à la fin de l’année.
| Dossier 'Canton de Genève' | | |
Tags: Jeu vidéo, Avenue Digital Media,
|