C’est la chanson du début de l’année: France Culture. Ou comment débiter sur le mode des miscellanées l’héritage culturel reçu de ses parents, le tout sur un lit de cordes rappelant le Gainsbourg de Bonnie & Clyde. En trois minutes chrono, Arnaud Fleurent-Didier vide ses poches de jeune adulte en plein désarroi. Pétain et la Résistance, l’amour et les familles recomposées, Sardou et Lacan, la droite et la gauche, tout y passe, pour une gueule de bois post-soixante-huitarde ou une réponse à cette identité nationale brandie par Eric Besson. Depuis sa sortie fin 2009, la chanson passionne et divise, certains n’y voyant qu’une ritournelle réactionnaire quand d’autres y entendent un rap revanchard.
«Je suis très surpris de la manière dont les gens s’approprient cette chanson, avoue son auteur. Alors qu’elle est construite sur une histoire très intime, que j’ai cherché à rendre sur un ton neutre. C’est peut-être parce que j’ai pensé mon disque comme un album de crise et de mutation. Et qu’il colle finalement bien à l’époque, entre crise des valeurs et début d’une nouvelle décennie.» A 35 ans, Arnaud Fleurent-Didier a déjà plus de dix ans de carrière derrière lui, à tous les postes, mais dans l’underground. Musicien, patron d’un magasin de disques ou à la tête d’un label indépendant, il a roulé sa bosse avant de connaître ce soudain succès qui lui a ouvert les portes des radios et des plateaux de télévision. Mais il garde les pieds sur terre, constate juste que l’accueil du grand public est parfois meilleur que celui des auditeurs plus branchés ou pointus. «Comme s’ils soupçonnaient un calcul derrière ma musique.»
World Music à la française. Car même s’il interroge avec ironie les clichés de la récente Histoire de France – sur Mémé 68 et Pépé 44, notamment – Arnaud Fleurent-Didier ne se pose ni en donneur de leçons, ni en cynique patenté. Malin mais pas filou, La reproduction est un album personnel et générationnel à la fois, révélant une plume qui oscille entre le spleen pantouflard de Vincent Delerm et l’encre plus vitriolée de Katerine. Surtout, son canevas musical dévoile un univers hybride, évoquant la chanson vintage des seventies comme la pop psychédélique de la même époque, voisin des mélodies surannées de Sébastien Tellier.
«Quelqu’un m’a dit un jour que je faisais de la World Music de France, raconte Arnaud Fleurent-Didier, et que j’utilisais des progressions harmoniques qu’on n’aurait pas pu écrire ailleurs. J’ai trouvé cette idée étonnante, mais également signifiante. Même si je dois avouer que ma démarche est plutôt instinctive.» Surtout, le musicien reste perplexe face à la nouvelle scène française actuelle, n’éprouvant guère de passion à son écoute, ne s’y sentant pas engagé. «Pourtant, je me rends compte que c’est une thématique qui revient dans ma musique, de mes premiers enregistrements que j’avais intitulés Chansons françaises à France Culture. Pour peu, je risque de passer pour un chanteur Front national», lâchet- il dans un bref éclat de rire.
Pas de risque pourtant de retrouver le chanteur dans le comité de soutien de Marine Le Pen, déjà héroïne involontaire d’une chanson de Katerine il y a quelques années. Car si Arnaud Fleurent-Didier s’interroge dans ses textes sur la gauche et la droite – notions qui lui évoquent immanquablement Mai 68 d’un côté, Pétain de l’autre – il est l’un des rares artistes à reconnaître avoir voté pour François Bayrou à la présidentielle de 2007. «Comme je n’ai pas de conscience politique imposée par mon background ou mon milieu social, je la construis à chaque événement politique, explique-t-il. Et en 2007, Bayrou était la personnalité la plus convaincante, dans son discours comme dans ses positions.» Un choix qui ne fait pas pour autant d’Arnaud Fleurent-Didier un chanteur centriste. Erudit et dilettante, orchestré et minimaliste, contemplatif et ironique, La reproduction est plutôt de ces albums engagés sans en avoir l’air, lucide sur une époque, distillant un regard acéré sans se perdre dans d’inutiles gesticulations.
La reproduction. Columbia/Sony.
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