L'Hebdo;
2003-12-11 10 décembre 2003 Le jour où le Parlement capitula
élections Christoph Blocher intronisé,
Hans-Rudolf Merz propulsé, Ruth Metzler sacrifiée, Micheline Calmy-Rey isolée et Pascal Couchepin recentré. Pierre-André Stauffer tire les leçons
d'un tournant décisif dans la vie politique suisse.
le SERMENT
Micheline Calmy-Rey,
comme isolée, aux côtés
de Christoph Blocher
et Hans-Rudolf Merz.
A droite, la chancelière,
Annemarie Huber .
Trois tours de scrutin. Un instant minuscule au regard de l'histoire, mais où tout a basculé. Où ce qui était encore impensable il y a quatre ans est devenu réalité. Un instant critique où une élite, plus ou moins la même depuis un demi-siècle, s'est sentie obligée de hisser un maître populiste au sommet du pouvoir. 121 voix pour Christoph Blocher, 116 pour Ruth Metzler.
Les démocrates-chrétiens ont eu beau s'accrocher, l'Assemblée fédérale est restée sourde à leur refus désespéré de l'intrus UDC, à leur combat dos au mur contre l'arithmétique électorale du 19 octobre, à leur foi en une légitimité transcendantale qui s'opposerait à la légitimité vulgaire de la démocratie. Pire: quelques démocrates-chrétiens - trois en tout cas, mais il n'est pas exclu qu'ils soient plus nombreux - n'ont pas suivi les mots d'ordre du parti. On les a même vus se congratuler après l'élection de Christoph Blocher. Deux Lucernois, Josef Leu et Ruedi Lustenberger, un Appenzellois des Rhodes-Intérieures, Arthur Loepfe.
haines familiales Quand on sait que Ruth Metzler , ancienne conseillère d'Etat des Rhodes-Intérieures, est d'origine lucernoise, et que Joseph Leu, au Conseil national, est assis à côté de Jean-Michel Cina, chef du groupe PDC, on se dit que la politique vole souvent assez bas. Au ras du marécage de complots réussis, d'ambitions avortées et de revanches sournoises. Même au PDC, il arrive qu'on se haïsse en famille.
On n'exclut pas non plus que trois socialistes, peut-être même cinq, aient préféré voter blanc au moment du tour décisif. Tout ça, finalement, de perdu pour Ruth Metzler, tout ça de gagné pour Christoph Blocher. «Le Parti socialiste a peut-être dans ses rangs plus de gens intelligents qu'il ne le pense», commente cruellement Gregor Rutz, secrétaire général de l'UDC. Pourquoi ces abstentions? Les socialistes, la veille de l'élection, ont commencé à prendre très au sérieux la menace des UDC et des radicaux de s'attaquer à Micheline Calmy-Rey, au cas où l'alliance de droite n'aurait pu déposséder le PDC de l'un de ses deux conseillers fédéraux.
A gauche, mieux valait donc prendre quelques précautions. Blocher est certainement un affreux, mais on ne va pas, sous prétexte d'assouvir sa haine du personnage, mettre en péril le siège de la plus populaire des conseillères fédérales. La sauvegarde de Micheline Calmy-Rey comptait davantage pour les socialistes que l'éviction de Christoph Blocher.
xénophobe et mythomaneChristiane Brunner et Werner Marti, qui avaient tenté les 20 et 21 novembre derniers, de s'entendre avec le PDC sur une plate-forme politique commune, ont d'ailleurs vite compris qu'ils s'attelaient à une mission impossible. Les démocrates-chrétiens voulaient bien qu'on les sauve, à condition de ne rien devoir à leurs sauveteurs. L'humeur des socialistes avait donc un peu changé au cours des dernières heures, leur détermination à défendre les PDC légèrement fléchi.
Dans le camp adverse, au contraire, on a resserré les rangs, d'où la victoire d'un entrepreneur milliardaire qui érige l'égoïsme tribal en idéal spirituel et politique. D'un populiste qui a longtemps accusé le parlementarisme d'être un poison du cerveau, un peu comme l'alcoolisme. D'un chef de parti qui n'a jamais hésité à tirer, de la cage où il ne dort que d'un oeil, le démon jamais exorcisé de la xénophobie. Son étonnant magnétisme, fondé à l'origine sur d'impudentes demi-vérités, puis nourri d'une mythomanie chronique et irrépressible, s'est toujours épanché avec une éloquence d'histrion. Presque tous ceux qui ont travaillé avec lui sont tombés sous son charme. Dans sa jeunesse, il les a éblouis par sa précocité. Dans son âge mûr, il a été leur héros.
A 63 ans il leur paraît un prophète. Cet homme qui a toujours opposé le peuple, son bon sens, son honnêteté à une classe politique avachie dans les délices parlementaires et l'utopie européenne vient d'être élu par un Parlement lui-même ensorcelé ou résigné. Christoph Blocher, au soir de sa carrière, voulait devenir conseiller fédéral, il a réussi. Que va-t-il faire?
Que va-t-il réussir dans un gouvernement «désormais très marqué à droite», selon l'expression du radical tessinois Dick Marty, un gouvernement où le finalement très modéré Kaspar Villiger a été remplacé par le radical appenzellois Hans-Rudolf Merz, qui se définit lui-même comme un « dur», dans le domaine des finances fédérales? «Le Conseil fédéral va non seulement défendre le paquet fiscal, mais en préparer un deuxième, un troisième, un quatrième...» prévoit Dick Marty, «et comme il n'osera pas toucher aux budgets de la Défense et de l'Agriculture, il coupera dans le domaine social.» Le conseiller aux Etats tessinois s'attend, sur ce point, «à de sérieux conflits».
résistance démocratique Pour le Parti socialiste, avertit le Vaudois Pierre-Yves Maillard, «c'est une ère de résistance démocratique qui démarre». UDC zurichois et président de l'Association pour une Suisse indépendante et neutre, Hans Fehr ne fait rien pour apaiser ces craintes. Maintenant qu'il est «nettement bourgeois», le Conseil fédéral doit être habité d'«un esprit nouveau». Ce qui signifie «une baisse significative des impôts, une politique de compression des dépenses, un arrêt, puis une baisse dans l'effectif du personnel de l'administration fédérale».
Dans le domaine extérieur, «il faudra en finir avec la politique précédente qui consistait en un alignement tacite sur l'Union européenne». Pour Hans Fehr, plus aucun accord ne doit être conclu avant 2009. En ce qui concerne Schengen et Dublin, «une pause est indispensable pour dresser le bilan de ce que ces traités apporteraient à la Suisse». Quant à la demande d'adhésion, «il faut immédiatement la retirer».
Guerre de libération nationale Jusqu'à présent, Christoph Blocher a toujours parié sur la fécondité de l'absolue intransigeance verbale. Pour les besoins de sa propagande, il déguisait l'opposition démocratique en guerre de libération nationale. Mais justement, il n'est plus dans l'opposition. Il a donc promis de s'assagir. Et le Parti radical l'a cru. Ou du moins, il «parie», selon l'expression de Dick Marty, sur la bonne foi du personnage. Mais même s'il change de style, Christoph Blocher gardera ses convictions, et les défendra. «Lui adjoindre Hans-Rudolf Merz, ironise le conseiller aux Etats tessinois, c'était donc la moindre des cohérences.»
Du coup, le Parti socialiste devra reprendre le rôle dévolu auparavant à l'UDC: «Un pied dans le gouvernement, un pied et demi au dehors.» Ce sera une opposition de «fait», qui pourrait se révéler payante en termes électoraux pour la gauche. Certains socialistes, dont le Neuchâtelois Jean Studer, en sont même à préconiser un départ, avec armes et bagages, de ce gouvernement où, disent-ils, «ils n'ont plus rien à faire». La preuve? La chancelière radicale Annemarie Huber-Hotz a d'ores et déjà préparé quelques séances du nouveau Conseil fédéral en compagnie des seuls ministres radicaux et UDC. Comme si pour cette radicale bernoise, socialistes et démocrates-chrétiens n'existaient déjà plus. «Le virage à droite est tel que le Parti socialiste devrait sortir du Conseil fédéral», dit le politologue Pascal Sciarini. «Mais le peuple ne comprendrait pas», corrige Jean-Philippe Jeannerat, secrétaire romand du parti suisse.
Et Pascal Couchepin dans tout ça? «Sa position deviendra plus difficile», prévient-on dans l'entourage de Micheline Calmy-Rey. Lui, l'homme de droite, le présumé homme de droite, l'épouvantail de la gauche au cours de la précédente législature, «se retrouvera, malgré lui, déplacé sur le centre». C'est Pascal Couchepin, face à Christoph Blocher et Hans-Rudolf Merz, qui se surprendra à défendre certains acquis sociaux. C'est lui, l'eurosceptique, qui devra lutter pour le maintien de la demande d'adhésion à l'Union européenne. Avec l'aide des deux socialistes et accessoirement du seul survivant PDC, le Fribourgeois Joseph Deiss. |
La sauvegarde de Calmy-Rey
comptait davantage pour
les socialistes que l'éviction de Christoph Blocher.
Temps forts Les adieux de Kaspar Villiger; la satisfaction d'Ueli Maurer; le renoncement de Ruth Metzler.
«Le PS doit aller dANS l'OPPosition»
Le conseiller aux Etats (soc. NE) Jean Studer plaide pour le retrait des socialistes du gouvernement.
Que signifie le virage à droite du Conseil fédéral?
C'est un jour noir pour la gauche. L'Assemblée fédérale a donné le feu vert à une révolution conservatrice et libérale. Les deux élections de MM. Blocher et Merz ne nous permettent plus de continuer à participer au Conseil fédéral. Nous n'avons plus d'autre choix que de nous retirer. Personnellement, je ne suis plus d'accord de manger n'importe quelle soupe avec n'importe qui. Nous devons éviter de jouer le rôle de faire-valoir et de bonne conscience de cette révolution. Le congrès de Bâle du 6 mars 2004 s'annonce passionnant.
Qu'est-ce qui vous dérange?
Avec Christoph Blocher, le Parlement a légitimé un style politique axé sur le mépris des autres, des relents xénophobes forts et la division de la société. Il a refusé d'écouter les autres vainqueurs des élections, la gauche et les Verts. La Suisse va donner d'elle l'image d'un pays qui a ouvert la porte au populisme et à l'isolationnisme. Elle va ressembler à ses voisins. C'est cela qui est le plus paradoxal. La Suisse s'européanise sous l'influence d'un parti qui voulait défendre les spécificités helvétiques.
C'est la mort de la concordance?
Difficile à dire. Mais il est détestable de constater que l'UDC a invoqué la concordance pour justifier le choix d'une personne, alors qu'on nie complètement cette même concordance sur le plan du programme politique. La politique n'est pas une simple machine à calculer. Elle implique aussi des exigences morales qui ont été sacrifiées en ce 10 décembre. |
Propos recueillis par MG et AR
Sacrifiées, encore
L'éviction de Ruth Metzler poursuit une tradition suisse: celle qui bafoue les femmes.
La virée était en noir. L'extrême gauche la trouvait trop à droite, la droite aime les femmes à la maison, les femmes n'ont pas été solidaires, la concordance l'exigeait, etc. Il y a toujours une bonne raison pour faire des femmes au Conseil fédéral des exceptions expiatoires ou historiques. Metzler était donc en noir. Elle ne portait pas de soleil militant à la Dreifuss. Mais elle respectait une tradition de la politique helvétique: celle des femmes bafouées.
Car ce n'est pas défendre béatement le féminisme que de le constater. Depuis vingt ans, quand les femmes ont fait l'Histoire au Parlement, c'était pour se faire marcher dessus. Le 7 décembre 1983, Lilian Uchtenhagen, candidate officielle des socialistes, est battue par Otto Stich. Elle était trop brillante, trop dangereuse: déjà, un tas de vraies mauvaises raisons. Le 12 décembre 1989, Elisabeth Kopp quitte le Conseil fédéral: la radicale avait téléphoné à son mari. Bien sûr, elle avait commis une faute grave. Mais c'était encore une femme qui encaissait. Le 3 mars 1993, Christiane Brunner rate son élection au gouvernement. Trop ceci, pas assez cela, trop ce qu'on voudra.
Ce 10 décembre, ce fut le tour de Ruth Metzler. Elle est montée à la tribune rapidement. Oui, rapidement: elle est jeune, et son énergie tranchait avec l'antichambre d'EMS à laquelle ressemble désormais notre gouvernement. Elle souriait, avec dans les yeux de l'émotion rentrée: ça n'avait pas dû être facile de voir se dérober le sol sous ses pieds. Elle a fait un discours digne, reconnaissant sa défaite, appelant à la cohésion nationale. Le carnaval des hypocrites s'est levé pour l'applaudir. Rappelez-vous Blocher en 1999: l'invective, les «on se retrouvera». C'était un autre genre, celui qui est désormais à la mode. Alors oui: les femmes ne sont pas de meilleures ministres que les hommes. Metzler avait ses légitimes détracteurs. Mais quand l'Histoire recule, ce sont elles que l'on sacrifie. Christine Beerli fut la dernière goutte d'un vieux calice. |christophe Passer
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