C’est quoi, un grand journaliste? Pour la plupart des acteurs de la presse, éditeurs, rédacteurs en chef, professeurs de journalisme, étudiants en journalisme, la réponse est vite trouvée: le grand journaliste, c’est d’abord le «grand reporter» qui voyage et couvre les grands conflits, celui qui parle de peuplades lointaines et de leurs traditions.
Viennent ensuite les journalistes du «palais», les chroniqueurs parlementaires qui fréquentent les députés et commentent les grandes décisions nationales et les conflits entre ministres. En troisième position, on citera les journalistes économiques, surtout à une époque où le slogan de l’un des meilleurs titres de la presse internationale est «We live in financial times». Et naturellement, vous dira-t-on, il y a aussi – last but not least – les «localiers», ceux qui s’occupent des informations de proximité, des faits divers.
Les gens un peu mieux informés sur le fonctionnement des médias objecteront que cette échelle des valeurs est un peu fausse aujourd’hui. Le Journalisme local, le journalisme de proximité devrait être réévalué. Très important, vous diront-ils.
Parce que, comme on le sait depuis très longtemps, le cœur du business de la presse, les affaires les plus solides, ce sont toujours les titres régionaux. La seule publicité qui n’est pas retirée dans la même proportion que la publicité commerciale nationale, en ces temps de crise, c’est la publicité locale.
Les seuls services, les seules infos absolument indispensables pour les lecteurs, ce sont les nouvelles du coin, qui vont des convois funéraires aux adresses des pharmacies de service, en passant par les décisions du Conseil communal. Extrêmement importante, la locale: elle est la raison d’être, le cœur du journal.
Et ces personnes mieux informées feront même des remarques assez désobligeantes au sujet des rubriques nationales et internationales. Pourquoi? Parce qu’on peut les avoir partout: il n’y a qu’à reprendre les agences, «piquer des trucs» sur internet.
Et les scoops du «palais», c’est quoi? Du bluff, dans la plupart des cas. C’est recevoir un dossier un jour avant la conférence de presse officielle, se faire instrumentaliser par une partie du conflit contre l’autre, assister avec cinquante autres personnes à la même conférence de presse pour ensuite écrire des commentaires ronflants qui font «trembler la république»…
En réalité, que font la plupart des quotidiens régionaux, encore et toujours? Ils prêchent l’eau et boivent du vin. Ils crient haut et fort que la locale est extrêmement importante, mais ils continuent de la négliger. Surtout en Suisse, pays qui nous concerne en premier lieu. Les quotidiens régionaux reflètent encore et toujours la hiérarchie esquissée au début de l’article: Qui a les plus gros salaires dans une rédaction? Les journalistes des rubriques nationale, internationale et économique.
Qui fera carrière, en règle générale? Celui qui aura passé un certain temps au palais.
Où se trouvent les pages internationales et nationales du quotidien? Devant. Et les pages locales, si importantes? Derrière.
Qui s’occupe de la locale? Les stagiaires, les débutants payés au rabais, parce qu’il faut bien commencer «tout au bas de l’échelle», parce qu’ils savent encore courir et qu’ils ont besoin d’apprendre le métier. Et les vieux, ceux qui ne savent justement plus courir, qu’on a retirés du front, qui sont en fin de carrière et qui en ont assez vu pour retourner humblement au bas de l’échelle.
Or, il est temps d’arrêter de parler. Et d’agir. Les seules informations qui rendent le quotidien régional vraiment indispensable et utile au lecteur, ce sont les informations locales, celles qui permettent aux habitants d’une ville ou d’une région d’y vivre et d’y survivre et de s’y orienter. Les seules informations que vous ne trouverez pas en abondance sur Google, Bluewin, Yahoo! et les sites internet (gratuits) des télévisions publiques nationales, ce sont les informations de proximité.
La locale est le seul véritable USP (Unique selling proposition) qui reste aux quotidiens de la presse écrite.
Attention: la locale, ce ne sont pas seulement des comptes rendus ennuyeux de conseils communaux, des communiqués barbants des institutions régionales et d’autres «petitesses» locales. Mais du vrai journalisme de terrain. Du «grand» journalisme, des recherches, des portraits, des enquêtes, des interviews, des commentaires, des comparaisons, des débats, etc.
La renaissance et l’avenir du journalisme quotidien commence au coin de la rue.
Là où nos lecteurs vivent, travaillent, vont à l’école, font leurs courses, s’amusent, sortent déjeuner, consomment de la culture, dépensent leur argent et prennent le train ou la voiture.
Nous proposons 10 points qui sont autant de mesures pour mettre le journalisme de proximité au centre du journal:
1. Il faut engager les meilleurs journalistes à la rubrique locale.
2. Il faut une nouvelle grille salariale qui ne défavorise pas le journaliste de proximité.
3. Il faut mettre au service du débat local le site internet du titre. Par le biais de questions du jour, de votes, de débats.
4. Il faut changer la structure, le chemin de fer du journal: les informations régionales doivent se retrouver dans la première partie de la publication.
5. Il faut changer la politique de couverture, de la une du journal: elle n’est pas réservée aux actualités nationales et internationales. Les événements locaux doivent y figurer et même faire le grand sujet régulièrement.
6. Les formats utilisés dans les rubriques locales sont les mêmes que dans les autres rubriques: interviews, portraits, chroniques, sondages, infographies.
7. Le journalisme de proximité cultive le débat, le dialogue et respecte les opinions de tous. Pas de commentaires coups de poing et partisans comme dans les rubriques nationales et internationales. Critiquer injustement Poutine n’a aucune conséquence pour le journal.
8. Le journalisme de proximité est plus exigeant parce que toutes les news sont immédiatement vérifiables pour les lecteurs. Une raison de plus pour engager les meilleurs journalistes, favoriser une photographie consciencieuse, se servir d’infographies.
9. Le journalisme de proximité doit s’émanciper, c’est-à-dire se libérer des agendas des institutions et trouver, créer les sujets selon les besoins du lecteur. Il doit devenir un véritable miroir de la population d’une région. Les lecteurs doivent se reconnaître dans leur journal, leurs soucis, leurs ambitions, leurs rêves, leurs histoires et, pourquoi pas, le plus souvent leur propre photo!
10. Le journalisme de proximité doit devenir un véritable média démocratique, un forum pour les débats politique, social, économique et culturel d’une région, à travers l’utilisation extensive des nouveaux outils qui sont le mail, les sites internet, Facebook, Twitter et le téléphone portable.
Ce texte a été rédigé dans le contexte d’un séminaire sur le journalisme qui s’est tenu à Asti (Piémont), en septembre 2009.
IL FAUT ENGAGER LES MEILLEURS JOURNALISTES À LA RUBRIQUE LOCALE.
PROFILS
PETER ROTHENBÜHLER
60 ans. Editorialiste à Edipresse.
WERNER DE SCHEPPER
44 ans. Rédacteur en chef adjoint de l’Aargauer Zeitung, responsable pour les éditions locales.
Tags: Presse, journalisme,
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