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Le «boveron» qui devint artiste

Mis en ligne le 25.03.2004 à 00:00

PIERRE KELLER Enfant élevé dans le respect du travail, le patron de l'ECAL connaissait tout sur les vaches et sur Renoir.

L'Hebdo; 2004-03-25

Le «boveron» qui devint artiste PIERRE KELLER Enfant élevé dans le respect du travail, le patron de l'ECAL connaissait tout sur les vaches et sur Renoir

PIERRE KELLER Enfant élevé dans le respect du travail, le patron de l'ECAL connaissait tout sur les vaches et sur Renoir.

Son côté mondain pourrait l'occulter: Pierre Keller, le volubile directeur de l'Ecole cantonale d'art de Lausanne (ECAL), est un enfant de la terre, au caractère façonné par le labeur au grand air. «J'ai grandi dans un village de La Côte au milieu des cochons, des vaches, des poules et du potager.» La grasse matinée est une hérésie pour la famille qui se lève à l'aube «en tapant fort les volets pour que tout le monde sache que les Keller étaient debout». Dès 6 ans, le petit Pierre et sa soeur un peu plus âgée sont employés à toutes sortes de tâches. Les réjouissances pendant les vacances scolaires, c'est «une semaine de raisin de table, une semaine de vendanges, une semaine de betteraves...» Pierre doit aussi garder les vaches dont la tendance naturelle à l'escapade lui cause quelques frayeurs.

Quand il n'est ni «boveron» (qui s'occupe du bétail, ndlr) ni vigneron, le jeune garçon accompagne son père sur les chantiers. Chef d'une petite entreprise de gypserie, ce dernier initie son fils au goût de la peinture, des couleurs, des mélanges. Mais il doit aussi poncer, charrier des briques, laver les véhicules de l'entreprise. «Il pensait sans doute que j'allais reprendre son affaire.» Dans le bureau de Pierre Keller, une oeuvre insolite trône dans son dos et ne manque pas d'éveiller la curiosité des visiteurs. «C'est un bout de mur sur lequel mon père essuyait ses pinceaux. On me demande souvent qui est cet artiste.» Il s'agit de ce patriarche taciturne qui a élevé ses enfants, comme on dit, à la dure. A table: interdiction de parler. L'humeur paternelle est variable: «Chaque jour il écoutait les nouvelles à la radio. Une fois on s'est mis à rire avec ma soeur. Une patate a fendu les airs en ratant sa cible pour venir s'encastrer dans le transistor.»

Pas de discussion intime avec sa progéniture: l'entrepreneur entretient avec ses enfants des rapports définis par l'amour de l'effort. «On était toujours à vélo, même en hiver 1956 alors qu'il faisait moins 25 degrés. Il nous dépassait avec sa camionnette, jamais il ne s'est arrêté pour nous prendre.» Sa mère, quant à elle, se sacrifie entièrement à sa famille, «une véritable sainte» qui trime de 4 heures et demie du matin à minuit, sans souffler.

Après l'école primaire, le petit garçon est voué à fréquenter les classes du Régent, figure incontournable du village. L'écolier rêve d'un ailleurs. «Je voyais le métier de mon père comme quelque chose d'épouvantable!» Pas évident de s'échapper de Gilly quand on a 10 ans. Mais un jour en passant devant le pilier public, il apprend que le Collège de Nyon reçoit des élèves sur examens: «un miracle». L'enfant se rend auprès du directeur pour s'inscrire sans ses parents, et intègre l'établissement. Ces années de Collège vont orienter sa vie future. Bien que Nyon soit toute proche du village natal, il découvre un autre monde, qu'il faut rejoindre à vélo puis en train, à raison de deux allers-retours par jour. Surtout, il n'y avait pas qu'un seul enseignant mais plusieurs. «Mes profs étaient formidables, ils m'ont ouvert l'esprit.» Il cite leurs noms, rend hommage à ses maîtres de dessin, de géo, de français. «Je leur dois ma formation intellectuelle. Mon père m'a transmis sa passion et sa force de travail.» Même s'il est artisan et que Pierre Keller sera artiste, les points communs sont nombreux. «Comme lui je suis un décideur, autoritaire.»

A 10 ans déjà, il parcourt la campagne, chevalet sous le bras. Une passion que cet enfant peu bavard vit en solitaire: «Le fils du pasteur lisait Spirou dans le train, moi j'achetais de petits livres sur l'histoire de la peinture moderne à 3 fr. 50.» Il ne lit pas de BD: «Encore maintenant, je n'arrive pas à suivre le texte et l'image en même temps, ça me perturbe!» Ni Batman, ni Tarzan: son héros de l'époque s'appelle Renoir. A 16 ans, au moment d'entrer aux Beaux-Arts, à Lausanne, il connaît l'histoire de l'art sur le bout du doigt. Un autre chapitre commence, jamais coupé de ses racines: «J'ai toujours conservé ce bon sens paysan, qui m'a permis de garder les pieds sur terre. Sans cela, il y a longtemps que je serais mort.» | Alexandre Habay

Pierre Keller (5 ans) et sa soeur Andrée (9 ans) devant le potager familial à Gilly (VD).

PIERRE KELLER

Né en 1945 à Gilly (VD), Pierre Keller a poursuivi des études aux Beaux-arts à Lausanne, avant de séjourner à New York de 1971 à 1983. Membre du Parti radical, il est élu à l'Assemblée constituante en 1999. Il dirige l'Ecole cantonale d'art de Lausanne (ECAL) depuis 1995.





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